JACQUES DE LESDAIN: ITINÉRAIRE(S) D’UN COLLABORATEUR : MÉMOIRES INÉDITS (CHAPITRES IV, V, VIII, IX)

 MISE À JOUR : 13 AOÛT 2019

À PROPOS DES MÉMOIRES INÉDITS

DE JACQUES DE LESDAIN…

QUELQUES PRÉCISIONS

• Dans son exil romain, Jacques de Lesdain avait entrepris la rédaction de ses mémoires, dans les années 1948-1949.  Des mémoires aux formes de véritable plaidoyer pro domo, comme on pourra le constater  au fil des quatre chapitres qui nous sont parvenus. Ce sont les seuls dont on dispose et ils ont été adressés à Renaud Bouly de Lesdain en février 1969 (chapitre IV) et en mars 1970 (chapitres V, VIII et IX).  L’ensemble est dactylographié, avec quelques  corrections et additifs manuscrits de Jacques de Lesdain. Les chapitres sont intitulés : Les bruits de guerre contre l’Angleterre (chapitre IV),  La tentative de collaboration : Montoire – Premier échec (chapitre V), La question de la franc-maçonnerie (chapitre VIII) et Les expositions du Grand Palais (chapitre IX). Quant aux autres chapitres, on ignore quels en étaient les thèmes et ce qu’ils sont devenus.
• Jacques de Lesdain comptait-il les faire publier dans la foulée de leur rédaction ? C’est plus que probable.  Dans sa correspondance avec Renaud Bouly de Lesdain, , il indique que l’un des  chapitres consacré à Sigmaringen  aurait été confié, « pour faire un peu d’argent » à une « maison américaine d’éditeurs en Italie » (sic). Qu’il ait été volé ou perdu, on perd la trace de cet écrit. Toutefois, le 21 août 1948, le journal Samedi-Soir publiera un long texte que le quotidien présente comme émanant  de « Jacques de Lesdain, collaborateur en fuite, rescapé de Sigmaringen ». Ce « recueil clandestin de souvenirs (…) fait revivre de façon piquante  la cohue des fuyards de Vichy,  la cour du roi Pétaud, dit-il. Il dénonce les intrigues de Doriot,  de Déat, de De Brinon », peut-on lire en première page du journal, l’article occupant  ensuite une grande partie de la page 6.
• Samedi Soir donne quelques indications sur les sources du document : « Le narrateur (est), Jacques de Lesdain, collaborateur notoire, attaché lui-même au ministère fantôme de Sigmaringen, qui, de l’asile où il a échappé jusqu’ici à la cour de justice, vient de faire tenir en secret  à un correspondant parisien les plus édifiantes et truculentes révélations sur les aventures héroïques des débris du gouvernement de Vichy  réfugiés  en Allemagne pendant les huit derniers mois de la guerre. De ces 44 pages dactylographiées émane un profond désenchantement du moins à la lassitude d’un vaincu qu’au spectacle du panier de crabe qu’il a observé ».
• Au delà de ses observations pittoresques  sur la vie à « la cour du roi Pétaud », Jacques de Lesdain donne son point de vue sur la mort de Doriot, qu’il attribue aux Allemands. Il évoque aussi l’ambiance qui régnait entre le « gouvernement en exil » de Sigmaringen et les partisans de Jacques Doriot, installés à Mainau : « En face de “La France”, le journal fondé par Luchaire, Doriot sortit un “Petit Parisien”. En face du poste de radio de Sigmaringen, il créa un autre poste de radio. Les PPF sabotaient les expéditions de “La France”, coupaient le courant à la radio officielle, brouillaient ses émissions ». La suite de l’article est une galerie de portraits dont celui de Céline « flanqué de son ami Le Vigan « déjà installés à Baden-Baden quand personne n’avait songé à quitter Paris ». Et sur Céline il ajoute : « On pouvait le voir, accompagné de sa femme, arpenter les rues, portant un grand sac de voyage à double fond dans lequel il avait entassé de grosses sommes ».
• À la lecture de cet article, se pose évidemment la question de l’authenticité du document attribué à Jacques de Lesdain. On sait qu’il n’était pas rare, après guerre, que des journaux “bidonnent ”, lorsqu’ils évoquaient le devenir des collaborateurs en fuite, comme Marcel Déat. On remarquera seulement que les détails « intérieurs » que donne Jacques de Lesdain  sur le microcosme de Sigmaringen, avec les inimitiés profondes, voire les haines, qui transparaissent, ainsi que le point de vue qu’il livre  sur la mort de Doriot cadrent avec ce qu’il pouvait alors  observer ou penser. À l’inverse, Louis-Ferdinand Céline n’y croit pas : « Qu’il s’agisse de Lesdain, c’est douteux », écrira-il à Charles Deshayes, trois jours après la publication de l’article, avant de déverser sa rancœur contre l’ancien “rédacteur politique” de L’Illustration
• Dernière précision, ces extraits des Mémoires de Jacques de Lesdain sont livrés ici à “l’état brut”, sans commentaire. Ils visent seulement à éclairer ce qu’était l’état d’esprit d’un collaborateur acharné, convaincu d’avoir eu raison sur tout et n’éprouvant aucun regret, ni ne reconnaissant aucun tort, quatre ans après sa fuite de Paris. Il va donc sans dire que les propos qu’il tient n’engagent que lui.
JEAN-PAUL PERRIN 
Contact: perrinjp@sfr.fr
© Renaud Bouly de Lesdain : Texte des chapitres IV, V, VIII et IX
29- DE LESDAIN (Discours groupe)
Jacques de Lesdain (debout, à droite)

 

CHAPITRE IV

LES BRUITS DE GUERRE

CONTRE L’ANGLETERRE

 •  Les conjonctures qui se déroulèrent pendant la fin de l’été et tout l’automne de 1940, ont été tellement embrouillées, tellement enchevêtrées, que le lecteur perdrait le fil des événements si je les relatais semaine par semaine. Je préfère, en conséquence, ne m’attacher qu’à quelques uns d’entre eux qui furent, à mon avis, capitaux, et les exposer, les uns après les autres,  entièrement et dans leur substance propre. Ce sont pour débuter, les menaces de guerre lancées contre l’Angleterre, les débuts de la collaboration, l’entrevue de Montoire et la « défenestration » de Pierre Laval. Nous allons les examiner dans cet ordre.

Il n’est pas superflu de parler, après dix ans, de la possibilité d’une déclaration de guerre de la France à l’Angleterre, aux mois de juillet, août et septembre 1940, car des polémiques existent encore à ce sujet. D’aucuns soutiennent que la France fut à un doigt de se joindre à l’Allemagne pour combattre l’Angleterre, tant les attentats anglais contre nos navires de guerre, à Mers El Kébir et à Dakar avaient révolté le sens de l’honneur et de l’équité  dans toutes les consciences françaises. Ces mêmes écrivains ne manquent pas d’ajouter, que si cette éventualité s’était produite, il est vraisemblable que l’Angleterre eût été rapidement mise hors de combat, surtout avec l’aide de l’Italie, et que, en ce cas, tout le futur de l’Allemagne eût été fort différent de ce qu’il est aujourd’hui ; ce qui est une …(mots manquants) … réelle de voir la France partir en guerre contre Londres, au cours de l’automne 1940, n’a jamais existé.

Si nous examinons cette question avec l’aide du  bon sens, quelles sont les données sur lesquelles nous pouvons baser notre conviction ? Elles sont simples et claires. Pour que la France pût se joindre à l’Allemagne en vue de combattre l’Angleterre, trois conditions étaient indispensables. La première, que le Maréchal Pétain, chef omnipotent de l’Etat Français et débarrassé de tout contrôle parlementaire, fût persuadé que cette guerre était, non seulement satisfaisante pour l’orgueil français durement blessé,  mais encore indispensable. La seconde, que le Führer et la Wehrmacht tombassent d’accord sur les avantages qu’une alliance soudaine avec la France, deux ou trois mois après la défaite de cette dernière, pouvait avoir pour l’Allemagne.  La troisième, que le peuple français dans sa grande majorité devînt favorable à une reprise des hostilités et s’exposât volontairement à la famine, au moment où il commençait à peine à panser ses plaies et à se remettre à vivre.

 Or, aucune de ces trois conditions n’existait. Le Maréchal Pétain aimait profondément le peuple français et son plus grand souci était de la ravitailler convenablement. Ses efforts constants, ses préoccupations journalières, selon le témoignage de ceux qui l’approchaient de près, étaient de parer aux effets désastreux que  le blocus anglais et le refus d’accorder  des « navicerts » à nos cargos produisait sur le maigre stock de vivres dont nous disposions. Peut-on imaginer ce vieux chef, anxieux de nourrir son peuple, déclarant la guerre aux Anglais, c’est-à-dire s’exposant à voir un blocus rigide de nos côtes s’instituer pour une période indéterminée. Cette idée d’attaquer l’Angleterre devait être bien loin de sa pensée, puisqu’à la date du 20 octobre 1940, il envoyait à Londres le professeur Henri Rougier, chargé de s’aboucher avec Winston Churchill et d’obtenir du gouvernement anglais qu’il donnât l’ordre de laisser passer nos navires de ravitaillement sans les molester, lui, Pétain, s’engageant de son côté à ne jamais permettre que les navires de guerre français, encore intacts, servissent aux Allemands. Les préparatifs de l’ambassade de Rougier à Londres avaient commencé dès le 20 septembre. Par ailleurs, le Maréchal savait que si les officiers de marine français étaient anglophobes par tradition et étaient exaspérés des attaques  récentes contre la flotte française, cela ne les rendait pas germanophiles et que c’eût été une tâche presque insurmontable de les faire se battre loyalement au côté des Allemands, pour aider le Reich à gagner sa guerre, trois mois après un pénible armistice. Il savait également que la petite démonstration de quelques avions français sur Gibraltar, démonstration presque symbolique, avait satisfait l’opinion publique, preuve évidente que cette dernière était, dans son ensemble, peu incline à de nouveaux combats. La première condition, celle de l’adhésion de Pétain à une déclaration de  guerre n’était certainement pas remplie.

La seconde condition concernait le désir que les Allemands, c’est-à-dire le Führer et les chefs de la Wehrmarcht, pouvaient  éprouver d’accélérer leur victoire sur l’Angleterre, victoire qu’ils considéraient comme certaine, en acceptant l’aide des troupes françaises et, tout spécialement, de nos unités navales demeurées indemnes. Or, ce désir n’existait aucunement, ainsi que le Maréchal v.(on)  Brauchitsch le déclara à Laval, avec une brusquerie militaire. Paul Baudoin, alors ministre des affaires étrangères, ne se gênait pas pour raconter que Laval (verbalement partisan d’une alliance avec le Reich contre l’Angleterre, qui lui eût permis de faire rentrer en France nos 1.800.000 prisonniers) ayant demandé au  grand Etat Major allemand si, éventuellement, la France pourrait se joindre aux Allemands  dans le conflit en cours, s’était attiré  ces paroles de v.(on) Brauchitsch : « Non. Nous vous voulons comme des vaincus et non comme des associés ! »

Si le Führer avait envisagé la collaboration militaire de la France, il n’eût pas manqué  de le communiquer au Maréchal Pétain et à Laval, lors des entrevues du 22 octobre et du 23 octobre à Montoire en 1940. Cependant, il n’y fit aucune allusion. Comme cette question était encore débattue à Vichy et envisagée par quelques personnalités comme une possibilité, je me rendis, dès que je le pus, à l’Ambassade d’Allemagne et je demandai à Abetz ce qu’il en était. Il m’affirma que le Führer avait la ferme intention de terminer la guerre contre l’Angleterre avec ses seules troupes. À Montoire, il n’avait été question, et encore en termes vagues, que d’une collaboration économique.  Je posai la même question à Laval, lequel, revenu de toute velléité d’alliance avec le  Reich, me répondit que notre participation militaire, ne pouvant  qu’atténuer grandement l’importance des demandes que l’Allemagne comptait adresser à la France lors de la signature du traité de paix, était repoussée totalement. Il ajouta même que le Wehrmacht  n’éprouvait qu’une satisfaction mitigée à l’idée de voir l’Italie siéger à ses côtés autour du futur tapis vert. La France était un gâteau dont le Reich désirait une tranche et ne voulait pas que sa portion fût réduite. Un incident s’était produit à Paris, auparavant, démontrant que les autorités allemandes désiraient rendre ridicules les tentatives françaises de se battre à leurs côtés. S’il n’en avait pas été ainsi, la censure militaire n’eût pas permis à un Corse, Costantini, de placarder sur les murs de Paris une affiche sur laquelle cet admirateur de Napoléon (sur lequel il avait écrit un ouvrage apprécié) imprimait en gros caractères : « Je déclare la guerre à l’Angleterre”, et signait : Costantini ». Une hilarité générale avait accueilli cette erreur psychologique de Costantini. La seconde condition, la volonté allemande de s’adjoindre la France, n’existait donc pas davantage que la volonté de Pétain de s’offrir à l’Allemagne.

La troisième condition ne fera l’objet que de quelques mots. Le premier moment d’émotion passé, après que les obus anglais eussent éclaté sur nos navires et tué ou blessé plus de 2.000 de nos marins, la réaction à Paris n’avait pas été batailleuse. Comme je l’ai déjà écrit, un sentiment d’humiliation avait plutôt prévalu, et moins d’un mois plus tard on entendait les gens souhaiter qu’il ne s’en suivît pas de complications. Tandis qu’à Vichy, on vivait dans une sorte  de fièvre entretenue par les conflits incessants de personnes et de politiques ; à Paris prévalait le désir de paix, du calme, de  manger et  de gagner un peu d’argent, tous sentiments opposés à une nouvelle entrée en guerre. Les quelques meneurs politiques qui essayèrent d’enflammer l’amour propre en furent pour leurs frais. La France n’avait pas désiré se battre contre l’Allemagne. Elle se refusait absolument à attaquer l’Angleterre. Par la désignation la France, j’entends la masse de ceux qui sont exposés à toutes les souffrances, et non les chefs politiques ou les chefs militaire. La troisième condition, l’acquiescement du peuple, faisait également défaut.

Il me semble démontré que le projet d’attaquer l’Angleterre ne fut que le rêve de quelques personnes qui y voyaient un avantage immédiat et personnel.

Sans doute, plus tard, l’Allemagne nous offrit elle l’aide de ses avions en Syrie, sans doute quand deux années se furent écoulée, et que sa situation devint difficile, nous demandât elle de l’aider.

(3 lignes barrées : Ce sont là des événements que nous considérerons en leur temps.  Ce que j’ai voulu démonter, c’est qu’une entrée en guerre de la France contre  l’Angleterre durant l’automne 1940 était une impossibilité).

Sans doute le 8 novembre 1942, Krug von Nida, qui représentait l’Allemagne à Vichy, fit il tous ses efforts pour obéir à Hitler et obtenir que le Maréchal et Laval rangeassent la France aux côtés de l’Allemagne ouvertement, en tant qu’alliée, sans obtenir aucun résultat. Ce sont là des événements que nous considérons en leur temps. Ce que j’ai voulu démonter, c’est qu’une entrée en guerre de la France contre  l’Angleterre durant l’automne 1940 était une impossibilité.

 

CHAPITRE V

LA TENTATIVE DE COLLABORATION

MONTOIRE

PREMIER ÉCHEC

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 Il était naturel  que de nombreux journalistes et hommes politiques, parmi ceux qui  avaient préconisé une entente franco-allemande, fréquenté Nuremberg, fait partie du Comité France-Allemagne et déploré l’ouverture des hostilités, se fussent empressés, dès la signature de l’armistice, de se  rendre à Vichy dans l’espoir d’influencer le  nouveau gouvernement dans le sens d’un rapprochement avec l’Allemagne. Il ne s’agissait aucunement, pour les pacifistes sincères, de triompher, en  proclamant : « Nous vous avions prévenus de ce qui est arrivé ; vous voyez ; nous avions raison ! ». Cette attitude, trop facile, eût été indigne en face du désastre de la patrie. En vérité, leurs intentions étaient de promouvoir un état de choses qui permit d’introduire les réformes sociales les plus urgentes et de nouer avec notre voisine de l’est des relations telles que l’avenir fût enfin assuré dans une sécurité basée sur la satisfaction des besoins réciproques.

Ces journalistes et ces hommes politiques trouvèrent à Vichy beaucoup plus d’obstacles qu’ils n’avaient escompté. On calomnia les buts qu’ils voulaient atteindre. On considéra leurs tentatives  comme suspectes, comme viciées par le désir d’occuper des postes de commande en profitant du changement de régime. Il est probable  qu’une certaine ambition personnelle marchait de pair avec des plans de réforme et une conception de l’Europe nouvelle ; mais j’attends, pour émettre un blâme, qu’on m’indique un homme politique qui ne se soit pas évertué à se mettre en vue ou à se cramponner à la situation à laquelle il était parvenu. On leur fit également le reproche, plus insidieux,  de manquer de patriotisme, de dignité, de vouloir, somme toute, profiter de la débâcle en faveur de l’Allemagne. On leur répéta à satiété qu’une France vaincue ne pouvait s’entendre avec le Reich, surtout le Reich Hitlérien, que ce serait faire acte de servitude de fréquenter les « Boches », que nous devions nous relever et redevenir puissants, avant de tendre la main à l’actuel vainqueur. Ces bons apôtres oubliaient que, victorieux ou vaincu, le chauvinisme français s’était toujours opposé à un rapprochement de longue durée et de caractère positif avec la nation si sottement qualifiée d’ennemie héréditaire.

 Il n’eût pas été hors de propos de rappeler aux super-patriotes  de Vichy, qui considéraient sans trop de soucis, leur petite vie se déroulant à plusieurs centaines de kilomètres de Paris occupé,  que la France n’avaient pas cessé, dans les siècles passés, d’envahir ou de contrecarrer les états germaniques, tant qu’elle avait été numériquement la plus forte et que le renversement de sa fortune  provenait de ce qu’elle  se refusait à admettre cette évidence démographique que le soixante dix  millions d’habitants du Reich ne pouvaient plus être dominés comme l’avaient été les dix-huit ou vingt millions  qui peuplaient autrefois le Saint Empire Germanique. On aurait pu, également,  rappeler que l’ennemi héréditaire n’est pas obligatoirement l’Allemagne, ainsi que Lloyd George le rappela insolemment à Clemenceau, qui lui reprochait de pratiquer une politique antifrançaise dès le lendemain de la signature du traité de Versailles : « Mais n’est ce pas la tradition de l’Angleterre, lui répondit l’homme d’état gallois ? ».

Quoi qu’il en fût, on rendit rapidement désagréable le séjour  à Vichy d’hommes comme Fernand de Brinon, Jean Luchaire, Marcel Déat, Claude Jeantet, Dominique Sordet et tutti quanti…Ils finirent par se lasser des intransigeance de Du Moulin de la Barthète, du ton cassant du Général Weygand, des allures de dictateur de Peyrouton, des allures réactionnaires d’Alibert, et de la manière de faire des militaires ou des marins qui pullulaient autour du Maréchal et que faisait entrer en rage la vue d e ceux qu’ils appelaient les « pacifistes », en attribuant à ce mot un sens nettement péjoratif. Laval lui-même était difficilement toléré, en dépit du fait que le nouveau régime lui devait la vie. Un reflux vers Paris se produisit en conséquence et, quelques semaines après l’armistice, deux  états d’esprit s’étaient déjà révélés, qui devaient, par la suite, s’exacerber. C’était celui des Vichyssois, lesquels, de loin, blâmaient tous les contacts avec les Allemands, et celui des hommes de la zone occupée qui, dans ces mêmes contacts, découvraient l’unique moyen d’adoucir les  conditions de l’armistice. Ces derniers ne se tinrent d’ailleurs pas pour  battus à la suite de l’accueil qu’ils avaient reçu. Il n’était pas dans leurs intentions de demeurer inactifs en voyant sombrer leurs espoirs de faire entrer dans la pratique, pour le plus grand bien du pays, leurs conceptions internationales.

Il était cependant difficile d’obtenir des résultats tangibles sans l’appui ou le consentement du Maréchal.  Il fallait donc découvrir un ensemble de mesures ou de moyens qui pussent recevoir son approbation, en dépit du barrage obstiné de son entourage, et le faire entrer dans le jeu des « pacifistes » ou à tout le moins le faire tolérer. On devait, pour cela, l’aider dans sa tâche de relever la France matériellement et moralement. Il devenait indispensable de lui prouver, par des faits, que l’attitude négative de la plupart de ses conseillers était fâcheuse pour le pays, étant donné les conséquences de l’armistice, et que la manière de procéder, active, positive, pratique des « pacifistes » de Paris, pouvait,  au contraire, amener les résultats favorables qu’il recherchait. Mais comment découvrir la bonne route pour parvenir à ce but ? Les termes même du protocole d’armistice fournirent l’indication recherchée.

L’article III de la convention d’armistice se terminait ainsi : « Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités et  tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux règlements émis par l’autorité militaire allemande et à collaborer avec cette dernière d’une manière correcte ».

Or, il existait deux manières de collaborer. La première, tout en demeurant en apparence correcte, ainsi que la convention en faisait une obligation, pouvait ralentir l’exécution des ordres, les saboter même, créer un état d’esprit de grève perlée, quitte à laisser le pays souffrir les conséquences de cette manière de procéder, le jour, où, fatalement, les autorités occupantes se seraient aperçues d’une trop évidente  mauvaise volonté. La seconde consistait à se soumettre de bonne grâce à l’inévitable, à supprimer le plus possible les frictions, à faire régner la paix des esprits et à mettre ainsi les occupants dans l’obligation de reconnaître, par un adoucissement de l’occupation, les quelques facilités qu’on leur concéderait.

Agir de la sorte, c’était aller au devant des désirs du Maréchal, bien qu’il ne le déclarât pas ouvertement. En effet, quel pouvait être état d’esprit du chef de la France au lendemain de la cessation des hostilités ? Il se trouvait confronté par deux évidences. L’une, c’était l’armistice et ses termes qui, sans être déshonorants, constituaient cependant une charge considérable, sous laquelle le pays allait peiner pour vivre. L’autre, c’était au début de l’automne 1940, la grande probabilité d’une victoire définitive de l’Allemagne. Le vieux stratège prudent, l’homme de guerre habile et pondéré qu’était Pétain ne pouvait s’imaginer qu’Hitler allait, quelques dix mois plus tard, attaquer l’U.R.S.S. et se contraindre, lui-même à cette mortelle obligation de lutter sur deux fronts, alors qu’il avait certainement saisi tout le danger d’un encerclement, puisqu’il avait conclu, le 23 août 1939, un accord avec les Russes, lorsqu’il avait acquis la persuasion que l’Angleterre et la France lui déclareraient la guerre s’il envahissait la Pologne.

En face de ces deux faits, quelles pouvaient être les plus chères ambitions de Pétain ? Alléger dans  la mesure du possible les conditions de l’armistice et se présenter devant les plénipotentiaires  chargés du futur traité de paix dans des conditions favorables, c’est-à-dire sans que de graves désaccords eussent éclaté entre son gouvernement et le  Reich. Les procédés de son entourage immédiat et l’ambiance de haine  contre l’Allemagne qui se développait dans les services de Vichy ne pouvaient faciliter l’obtention de ces deux « desiderata », aussi légitimes que normaux, et il s’en rendait compte.

Il existait dans la convention d’armistice des clauses dont il importait de réduire la dureté et d’autres qu’il fallait faire préciser au plus tôt. Il était nécessaire d’être fixé sur le sort de l’Alsace Lorraine, d’obtenir une diminution des prestations journalières exigées par l’occupation militaire, de faciliter le transit à travers la ligne de démarcation des deux zones, la libre et l’occupée, de réduire d’un pourcentage important le total des 1.800.000 prisonniers que l’armée allemande avait cueillis dans sa marche en avant, sans parler de l’autre ligne de démarcation, celle qui séparait le nord de la France de la métropole, laquelle constituait une formidable énigme pour l’avenir et une hypothèque sur le traité de paix.

Quelle était la plus féconde manière de procéder pour obtenir, non des concessions sur tous ces points, dès le début, mais du moins des engagements pour le futur ? Était-ce par des démonstrations de patriotisme intempestif, par des dédains, par des intrigues de couloir que le Maréchal se verrait mettre en main le bras de levier indispensable pour agir efficacement en notre faveur sur les décisions allemandes ? Était-ce par l’intermédiaire de la commission d’armistice que nous nous verrions accorder des atténuations et des modifications importantes ? Composée de militaires français, allemands et italiens, cette commission ne pouvait, surtout dans les premiers mois de son fonctionnement, qu’appliquer les clauses de l’armistice. Elle n’avait pas qualité pour négocier.

Quels étaient donc les seuls Français capables d’adoucir les rigueurs de l’occupation et de jeter un pont entre l’orgueil blessé de leurs compatriotes et l’orgueil satisfait des Allemands, sinon ces brebis galeuses, ces « pacifistes » dédaignés, vilipendés ? En dépit de tous les sarcasmes et de tous les mépris répandus à l’égard de ces « gens de Paris » qui fréquentaient les Allemands et, du coup, se déshonoraient, ces derniers décidèrent de créer un climat de détente en se basant précisément sur ce paragraphe de la Convention d’armistice que les Français avaient signée et qui leur enjoignait de collaborer.

 Qu’on se rapporte à l’époque en question, qu’on envisage avec le moins de parti pris possible, la situation telle qu’elle se présentait et qu’on ose dire si un semblable projet présentait, en soi, la plus faible apparence de trahison ?

Cette conception de faciliter la collaboration, exigée par la convention d’armistice, était une habileté non seulement vis à vis de toutes les autorités allemandes, mais encore, et tout spécialement, à l’égard de  Hitler. En effet,  alors que les militaires du Reich se maintenaient sur la réserve et, froidement, contemplaient notre malheur comme un châtiment mérité, des gens bien informés affirmaient que le désir intime du Führer était de se faire bien venir des Français, dans la mesure où le  permettaient les circonstances. Hitler n’avait jamais caché que si, politiquement, il était contraint de nous considérer comme des ennemis acharnés, il serait cependant heureux  qu’une détente morale  produisît, qui comporterait l’avantage de permettre à l’occupation de se maintenir aux limites inférieures  de ses droits et celui de le faire apparaître, lui Hitler, aux yeux des  masses françaises, comme un homme, dont la plus grande ambition était moins de gagner des batailles, que de promouvoir chez les peuples des innovations sociales importantes. Il désirait qu’on ne crût pas son caractère insensible au sentiment.

Des hommes de bon sens et d’une habileté reconnue, des hommes qui recherchaient avec ardeur la sécurité  future de la France, tels que Déat, Luchaire, de Brinon, voyaient dans cette collaboration, loyalement exposée aux masses françaises, le chemin le plus rapide et le moins épineux pour parvenir à soulager la France d’une partie  de son fardeau. Abetz, dont le rôle de médiateur entre les autorités françaises et les autorités occupantes n’était pas une sinécure, ne pouvait qu’approuver qu’on envisageât la situation sous ce jour et que pousser de toute son influence ses chefs von Ribbentrop et Hitler, à adoucir les termes de l’armistice, à accorder quelques satisfactions au Maréchal, à condition que nous missions un peu de compréhension et de bonne volonté à accepter l’inévitable. Le fait que la mise en route d’une collaboration facilitait également le rôle ingrat d’Abetz et de l’armée allemande, a poussé les esprits intransigeants à  proclamer que la collaboration était antipatriotique. Ce point de vue de la résistance, organisée d’ailleurs beaucoup plus tard, se défend parfaitement, d’autant plus facilement que le succès l’a couronné ; mais les premiers collaborateurs étaient mus par des mobiles bien différents. Ils entendaient faire appel à des avantages réciproques, à des compromis, à des discussions amiables, dont les résultats tangibles devaient se balancer en faveur de la France.

 Il importait donc, par-dessus tout et avant tout, de tâter le pouls de l’opinion publique. Si les réactions se fussent avérées remplies d’étonnement, de réserve, de méfiance, il est évident que ce projet de collaboration, que cette tentative qui représentait un risque raisonnable et promettait beaucoup, eût dû être reportée à plus tard, ou même enterrée définitivement.

Le grand public devait être consulté, et ceci ne pouvait s’accomplir que par la presse. Je fus donc mis très rapidement au courant de la situation, car L’Illustration représentait un des plus importants véhicules des idées et était en contact permanent avec la société bourgeoise la plus cultivée et, aussi, la plus patriotique.

À la réflexion, la tentative de collaboration m’apparut sous un jour favorable (comme tout ce qui pouvait ouvrir le chemin à une entente franco-allemande) et, un des premiers, j’écrivis un article où j’exposais comment je concevais la situation actuelle et le bien futur du pays.

Cet article me valut la première escarmouche sérieuse avec les Baschet.  « Vous oubliez que je suis un marchand de papier », me dit René Baschet ! « Peut-être avez-vous raison, politiquement parlant, mais vous allez faire diminuer le tirage. Une partie de nos lecteurs n’acceptera pas  cette collaboration. Les désabonnements vont pleuvoir. Je vous demande de ne pas publier cet article ». Je lui répondis que j’étais désolé à la pensée que les généraux en retraite et les douairières de notre clientèle se scandaliseraient, mais qu’il importait que le public et, en particulier le public cultivé s’habituât à des idées dont les applications seraient favorables au mieux être du pays. L’article devait paraître. René Baschet, soutenu par son fils Louis, s’y refusa, définitivement, déclara-t-il. Je me trouvais dans une impasse car il me répugnait de demander à la censure allemande de contraindre les directeurs de l’Illustration d’imprimer mon « papier » sans discussion, ainsi que j’en avais le droit ; droit reconnu par les Baschet eux-mêmes. Tandis que je réfléchissais, René Baschet eut une soudaine inspiration qu’il crut habile et qu’il regretta rapidement. « Vous connaissez Scapini, dit-il, c’est un exemple d’honneur, un bon Français, un homme intelligent. Je vous propose de le prendre pour arbitre entre nous. Si Scapini se déclare d’accord avec vous, nous enverrons de suite le « papier » à la composition. Au cas contraire, vous en écrivez un autre et vous laisserez tomber, pour le moment, ce sujet trop brûlant de la collaboration. Êtes-vous d’accord ? ». Je ne connaissais pas personnellement Scapini, mais je n’avais aucun doute sur la haute intelligence et le sens français de ce grand aveugle de la première guerre mondiale, devenu à force d’énergie, député et homme politique. J’acceptai l’arbitrage de Scapini. Un coup de téléphone de René Baschet le mit au courant de l’incident. Il ne fit pas de difficultés, s’engagea à nous départager et je me dirigeai vers la rue Cortambert où Scapini habitait alors. « Je dois vous déclarer, me dit-il, dès les premiers mots échangés, que je suis anti-allemand par principe. Cependant, je reconnais qu’il faut tout tenter pour améliorer notre situation ». Notre entretien dura deux heures au cours desquelles tous les aspects du problème furent envisagés et, lorsque je le quittai, il me déclara que la sincérité de mes convictions lui plaisait et que, sans se ranger entièrement de mon côté, il lui semblait évident que l’expérience de la collaboration devait être tentée.  Et mon article parut avec quelques heures de retard.

 Son effet fut favorable dans les deux zones. A Vichy, la radio, deux ou trois jours plus tard, reprit certains de mes arguments en les approuvant. En pays occupé, les répercussions s’avérèrent en faveur de mes raisonnements. Je fus surpris de l’acquiescement de Vichy, qui d’ailleurs cessa rapidement de se manifester ; mais je m’attendais à l’approbation du pays occupé, où tout le monde sentait qu’une politique qui, sans abandonner nos droits, faisait cesser tout prétexte à l‘animosité et, en plus, était susceptible de tempérer les duretés de la convention d’armistice, ne pouvait pas s’écarter beaucoup de la ligne de l’intérêt général et ne pouvait être qualifiée d’antifrançaise.

Soutenue par des plumes expertes et éloquentes, propagée par des protagonistes convaincus, et par la radio, la notion de collaboration fit tache d’huile. Non seulement nous recevions de tous les côtés des encouragements importants, mais un mouvement qui venait de voir le jour, le « Groupe Collaboration » se voyait encouragé à ses débuts par de nombreuses adhésions. Il avait été fondé par Jean Weiland,  qui   avait occupé une situation à la préfecture de Versailles à l’époque du préfet Henry Haye, plus tard ambassadeur à New York. Weiland, en sa qualité d’ami de v(on) Ribbentrop, exerçait une influence positive sur les services allemands de Paris. Weiland et Ribbentrop avaient, tous deux, représenté de smarques de champagne et effectué quelques joyeuses tournées. Weiland avait été, paraît-il, un des témoins de v(on) Ribbentrop à son mariage. Il n’était plus tout jeune, mais il portait beau et figurait fort dignement comme président d’un groupement de ce « Groupe Collaboration », dont j’aurai l’occasion de reparler plus tard. Le mouvement ne se contenta pas de rassembler des bonnes volontés dans le pays occupé. Il passa en zone libre, où il enregistra de très nombreuses adhésions. Il est intéressant de noter que les membres de ce groupe se recrutaient, en général, dans un milieu bourgeois et petit bourgeois, de tendance radicale socialiste, c’est-à-dire parmi ces Français  dits moyens, ennemis des excès et des solutions extrêmes et qui voyaient dans une entente avec l’Allemagne l’assurance de la paix de leurs foyers, l’espoir que leurs fils  ne seraient pas décimés par une nouvelle guerre et que la stabilité de la politique internationale aurait de favorables répercussions sur leurs petites affaires. Dans chaque département, une représentation du « Groupe Collaboration » fut installée. Qu’il suffise de dire, en ce moment, que le destin du « Groupe Collaboration » suivit la marche ascendante de la trajectoire de l’Allemagne jusqu’au milieu de 1942. A cette époque, il comptait trois cent mille adhérents. Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que ces trois cent mille membres inscrits étaient tous des traîtres, alors que nombre d’entre eux n’étaient jamais entrés en relation avec les Allemands. Il avait suffi pour réunir ce noyau, déjà considérable, que les rapports Franco-Allemands fussent présentés sous l’angle de l’utilitarisme et du sens commun.

De tout ceci, il appert qu’une atmosphère favorable à un rapprochement Franco-Allemand s’était petit à petit créée dans la capitale et dans la zone nord. Laval, bien qu’au courant des buts poursuivis et  des moyens employés, et bien qu’espérant recueillir les fruits de tous  ces efforts, ne pouvait pas et ne voulait pas se mettre trop en avant. Il attendait les développements pour prendre nettement position.

Les premiers résultats furent les deux entrevues du 22 et du 24 octobre 1940. Le 22 octobre, Laval fut convié à une réunion avec les ministre des Affaires étrangères, v(on) Ribbentrop et Hitler, et le 24, le  Maréchal Pétain sans se faire prier et, au fond,  assez curieux de l’aventure, était invité à rencontrer les Führer à Montoire. Ce que fut cette entrevue très digne et très simple, a été souvent narré. En dépit de tous ses efforts pour  se montrer sarcastique et caustique, Du Moulin de la Barthète, lui-même, n’a pas pu s’empêcher de la décrire avec une certaine complaisance. Je ne m’étendrai donc pas sur une description des faits matériels de la rencontre, qui, d’ailleurs, ne ferait que reproduire des répétitions inutiles. Ce qui est intéressant, c’est ce qui fut dit à Montoire et surtout, ce qui s’en suivit.

Relativement aux paroles échangées, je peux me référer à trois sources d’information qui sont : Pierre Laval, Otto Abetz et également Schleier, conseiller de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Ainsi que je l’ai déjà écrit, il ne fut pas question, de la part de Hitler, de demander à la France de participer d’une manière quelconque à l’effort militaire du Reich. Le Führer, au contraire, aurait fait comprendre qu’il désirait finir seul la guerre. On parla de collaboration d’une manière vague et de collaboration économique seulement, sans préciser quand ni comment elle commencerait. Hitler fit cependant une allusion très nette à un nouvel ordre européen. De part et d’autre, on s’observa. Il eût été étonnant que le Maréchal Pétain ou Hitler s’ouvrissent de leurs projets, de leurs pensées intimes dès la première entrevue, dès la première prise de contact. Hitler ne montra aucune arrogance, le Maréchal aucune humilité . Les deux chefs d’état s’étaient serré la main, regardés dans les yeux. C’était déjà un immense pas dans la bonne direction. Les quelques mots prononcés par Hitler relatifs au nouvel ordre européen étaient de bon augure, même pour ceux qui n’envisageaient pas d’un œil favorable la formation d’une Europe unie. En nous conviant à nous joindre à cet ordre nouveau, à en hâter la venue, Hitler ne nous traitait déjà plus en simples vaincus ; mais déjà, quelque peu en associés. Ce pont était  très important, car il démontrait que le but poursuivi par les promoteurs de l’application d’une collaboration amiable pouvait être atteint et que le relèvement de la France serait grandement accéléré par la mise en marche de ladite collaboration, à condition que les deux parties y missent un peu de bonne volonté et de probité intellectuelle.

Laval était heureux de l’entrevue en soi, indépendamment des paroles prononcées. Il entrevoyait des possibilités favorables, le Führer ayant déclaré qu’en échange d’une attitude collaboratrice, il nous concéderait certains avantages relatifs au retour des prisonniers, à la ligne de démarcation et à la diminution des frais de l’occupation. Il n’avait pas été question, je crois, de l’Alsace Lorraine, ni du statut des départements du nord de la France. Comme Laval le fit remarquer à l’occasion  de ce qu’on nomme à tort son procès (qui ne fut qu’une condamnation décrétée à l’avance par de Gaulle), dès le lendemain de Montoire un résultat fut déjà atteint puisque Hitler, qui se rendit à Hendaye le lendemain pour y  converser avec Franco, refusa à ce dernier de soutenir ses revendications sur une partie du Maroc français. IL est à croire qu’il en eût été autrement, si le Führer ne s’était pas assis à la même table que le Maréchal et n’avait pas conversé avec lui.

Abetz était optimiste, ainsi qu’il se devait chez un homme qui, pendant des années, s’était attelé à faire sortir de l’ornière l’entente  Franco-Allemande. Quant à Schleier, j’eus la preuve de la sincérité évidente de beaucoup d’Allemands, dont il était, lorsque, m’apercevant à sa descente de l’auto qui le ramenait de Montoire, il se précipita vers moi et me serrant vivement la main, il me dit d’une voix très émue « Nous allons enfin pouvoir nous entendre ! ».

Malheureusement, pour que des parties collaborent, elles doivent être au moins deux et lorsque, dans chacune d’elles, des éléments puissants creusent des pièges, sapent les possibilités en agissant avec brutalité, la bonne entente devient problématique ou même, peut se transformer en un traquenard.

L’entourage du Maréchal, entourage germanophobe si jamais il en fut, faillit tomber en syncope en apprenant que le Chef de l’Etat s’était rendu à une invitation du Führer et lui avait serré la main. Il est probable que si le Maréchal avait été prévenu de l’entrevue quelque temps à l’avance, au lieu d’apprendre le rendez-vous la veille du jour où il devait avoir lieu, il n’y aurait jamais eu de rencontre à Montoire. Ses familiers auraient eu le temps d’organiser une contre-offensive et il est vraisemblable que le Maréchal eût cédé aux remontrances de son cabinet civil, des militaires qui montaient bonne garde, des multiples germanophobes et eût refusé de se rendre à l’invitation. Ne pouvant se venger sur le Maréchal lui-même, ni le punir de ce qu’ils appelaient sa faiblesse, tous ces gens firent retomber leur hargne sur Laval et attendirent une occasion de contraindre le maréchal à se débarrasser de lui, à renvoyer celui à qui il reconnaissait  «  qu’il devait beaucoup » (sic).

La fureur des Vichyssois grandissait d’autant plus que le Maréchal avait fait allusion à une collaboration dans son discours du 26 octobre, et que les informations qui provenaient de la zone occupée démontraient que l’entrevue de Montoire avait été accueillies par le grand public avec satisfaction ; on aurait pu dire avec soulagement. Personne en zone occupée ne soupçonnait la loyauté de Laval comme on prétendait le faire à Vichy. A Paris, on attendait des résultats ; on les espérait favorables.

Cependant, en Allemagne également, l’entrevue n’avait pas convenu aux intransigeants, tant militaires que membres du parti hitlérien, qui entendaient tirer de leur victoire tout le bénéfice possible et presser  le citron jusqu’à la dernière goutte. Ces partisans de l’exploitation à outrance du succès du Reich craignaient que le Führer ne se laissât aller jusqu’à se départir de gages importants, dans le but de s’acquérir la sympathie de la France, et cette crainte prouve à quel point les premiers collaborationnistes avaient vu juste en estimant qu’on pouvait obtenir quelque chose de Hitler en faisant montre d’un peu de bonne volonté.

Parmi ces Allemands « durs » se trouvait le gauleiter d’Alsace Lorraine Bürckel qui, pour couper court à des mesures favorables qui eussent pu être prises éventuellement par le Führer en faveur des Lorrains, mit ce dernier et le Maréchal Pétain en face de la brutalité d’un fait accompli en continuant d’expulser les Lorrains.

 Cet épisode lamentable donnait quelques avantages aux intransigeants de Vichy dans la partie qui se jouait, désormais,  entre collaborationnistes et anti-collaborationnistes. « Vous voyez, disait-on sur les bords de l’Allier, on ne peut se fier aux Allemands. Ne nous parlez pas des désirs de Hitler, il n’est pas maître chez lui ».

 Cette affaire d’Alsace Lorraine était un coup de pied bas dont les collaborationnistes souffrirent quelque peu ; mais il n’était pas suffisant pour éteindre leur zèle. Ils faisaient remarquer qu’on ne peut pas déclarer une politique mauvaise parce qu’un individu s’y oppose. D’ailleurs, j’eus l’occasion, aux mois d’octobre et de novembre, de parler avec des officiers allemands haut placés et leur attitude fut, à la suite de Montoire, extrêmement courtoise. L’effet de l’entrevue se fit  sentir pendant des mois dans les milieux militaires allemands de Paris qui étaient, en majorité, en faveur d’une détente. Celle-ci ne pouvait, évidemment, que faciliter leur occupation. Qu’on ne nous le reproche pas. On ne construit rien de durable, si les diverses parties en jeu ne trouve pas une avantage à la décision prise.

Pendant qu’à Vichy on s’apprêtait à tirer sur Laval à boulets rouges, Abetz recevait, rue de Lille, des visiteurs en grand nombre qui avaient approuvé la naissante collaboration pour des raisons personnelles. Voici comment je l’appris. A cette époque, en novembre 1940, l’exposition maçonnique avait remporté un grand succès. Je l’avais réalisée et ses résultats furent considérables, ainsi que je le raconterai plus tard. Sa réussite positive m’avait porté à concevoir une autre  exposition, que je ne pouvais mener à bien sans l’aide des autorités militaires occupantes. J’étais donc venu voir Abetz un matin. Il me retint à déjeuner avec l’ambassadeur d’Allemagne à Madrid qui traversait Paris et se retira rapidement. Restés seuls, Abetz me raconta qu’il avait reçu, en deux mois, 154 visites de personnalités françaises des lettres, de la politique, des affaires. Tous sauf quatre, avaient sollicité des avantages personnels ; des permis de circulation pour leurs autos, des bons d’essence, des désoccupations d’immeubles, ou, tout simplement avaient fait valoir leurs personnes et les services qu’ils pouvaient rendre. Quatre seulement avaient exposé des desiderata se référant au mieux être de leurs administrés ou favorisant l’intérêt commun. Ces quatre demandes contrastaient tellement avec l’égoïsme dont avaient fait preuve  les 150 autres quémandeurs, que l’on avait fait droit à leurs requêtes, sans même ouvrir une enquête. Tel était l’état d’esprit public à l’automne 1940. Combien de ces 154 visiteurs aimeraient voir publier leurs noms ?

Cependant, le jour s’approchait où une attaque de grand style allait être livrée à la collaboration en la personne de Laval, de Fernand de Brinon et de Déat.

Si les Allemands avaient conquis l’Angleterre à l’automne, ou si leur succès se fût avéré de plus en plus rapproché, la collaboration eût pris son vol et rien n’eût pu lui loger du plomb dans l’aile. Mais le peuple anglais se défendait bien, son aviation était vaillante et somme toute, l’Allemagne attaquait mollement, ne lançait pas ses forces en avant, ne semblait pas désireuse de traverser la Manche. On racontait en conséquence des bobards merveilleux sur une mer de feu que les Anglais pouvaient allumer autour de leur île, et mille autres absurdités du même calibre. On ignorait, alors, ce que nous savons aujourd’hui, grâce aux révélations de l’ancien chef d’Etat Major de l’arme allemande,  Karl Koller, que si la Luftwaffe  n’avait pas attaqué à fond en automne 1940, c’est parce que ses unités étaient si peu nombreuses que le Reich ne pouvait se livrer à une véritable guerre aérienne. D’après Karl Koller, l’Allemagne, au moment ou elle envahit la Pologne, ne possédait que 990 unités de combat, 700 appareils de chasse et 200 Stukas,  réserves incluses ! Hitler avait bluffé tous les Etats Majors, y compris l’Anglais. Cette lenteur du Reich redonnait des points aux ennemis de la collaboration.

L’ambassade d’Allemagne, dans son désir de bien faire et de mieux faire, imagina de rendre aux Français, au cours d’une cérémonie aux Invalides, les cendres du duc de Reichstadt, à l’occasion du centenaire du retour des cendres de Napoléon de Sainte-Hélène à Paris. Ce geste qui, en temps normal, eût suscité l’enthousiasme et qui était dû, je crois, aux imaginations jointes de Luchaire et de Abetz, fut approuvé par le Führer, persuadé que la population française serait touchée de ce qui ne pouvait être interprété que  comme une hommage discret à la gloire militaire de la France. Mais on voulut aller trop vite en besogne et l’on invita le Maréchal à  se rendre à Paris, afin d’être présent en personne à la cérémonie. Désireuses, comme elles l’étaient, de voir le Maréchal résider en un lieu moins éloigné que Vichy, les autorités allemandes donnèrent également forme à un projet qu’elles caressaient depuis quelque temps, celui d’offrir Versailles et des environs comme résidence au Maréchal, résidence assez étendue où aucun Allemand n’eût résidé officiellement. Ce fut Laval qui servit de truchement pour inviter le Maréchal à présider l’arrivée des restes du duc de Reichstadt et qui, faisant d’une pierre deux coups, annonça l’offre de résidence de Versailles. Ce fut un beau caillou dans la mare. Les germanophobes tenaient l’occasion qu’ils attendaient de compromettre Laval définitivement dans l’esprit du Maréchal. Ils le persuadèrent que Laval, à l’instigation des Allemands, voulait le faire venir à Paris pour le retenir prisonnier. C’était une absurdité, une simple absurdité. Comment Laval, partisan de la collaboration, eût-il accepté de la ruiner en un instant, en se livrant à un attentat sur la personne du Maréchal, chéri et révéré par la grande majorité de la population ? Le peuple n’eût jamais pardonné à Laval et se fût détourné  de toute relation amiable avec les occupants. C’était une absurdité, et cependant le Maréchal y ajouta foi.

Je ne pense pas manquer au respect que je professe pour la grande figure de Pétain, en disant que s’il était le matin et l’après-midi en fort bonne forme, plein d’allant et d’esprit, il se fatiguait, le soir venu, et n’opposait plus toujours la digue d’un clair raisonnement aux débordements haineux de son entourage contre les Allemands, contre Laval et les collaborationnistes. A 84 ans, ce sont des faiblesses qui s’expliquent. Et c’est son entourage qui le persuada de la fourberie de Laval, du danger qu’il courait en se rendant à Paris et de la nécessité de mettre en état d’arrestation ces redoutables traîtres Laval, et à sa suite, De Brinon et Déat, qu’on détestait tout autant. Ce dernier se trouvait à Paris. Allait-il échapper ? Nullement. Il suffisait de donner l’ordre téléphonique au général de la Laurencie de le faire emprisonner par le préfet Langeron.

 Il faut lire dans le livre de Du Moulin de la Barthète, les péripéties du complot, car complot il y eut, complot avéré, admis par les germanophobes, un complot ourdi et exécuté le soir par une trentaine de comparses. Que le pays pût souffrir de l’irritation des Allemands, surpris d’une telle réponse à leur geste d’apaisement, à Vichy cela importait peu. Ce qu’il fallait, c’était se venger de Laval, de de Brinon, de Déat, têtes de file de la collaboration. Il importait de les couler dans l’opinion publique, persuadée que le Maréchal ne pouvait emprisonner que des coupables, que des traîtres. Cependant, comme nous le verrons plus loin, la question était encore plus personnelle que politique.

Je n’étais pas à Vichy au moment de ces événements et je n’ai appris les détails des arrestations de Laval et de de Brinon (qui put rapidement revenir à Paris) que par les détails qu’ils me donnèrent, eux-mêmes, quelques jours plus tard ; mais je connus de suite l’arrestation de Déat. Le 14 décembre, au matin, je reçus un coup de téléphone du professeur René Martel, journaliste de talent, qui me dit : « On vient d’arrêter Marcel Déat, que faire ? ». Un peu surpris qu’il s’adressât à moi, je lui demandai sous quel prétexte Déat avait été arrêté. Quand je sus que c’était à cause de son comportement favorable à la collaboration, je conseillai à Martel de se rendre sans tarder à l’Ambassade. (J’ai toujours oublié de demander à Martel comment il avait connu l’aventure de Déat). Martel n’obtint pas de suite l’audience urgente qu’il sollicitait. Il y avait eu une grande réception, la veille au soir, rue de Lille. Elle s’était prolongée jusqu’au petit matin et tout le monde dormait encore. Finalement Martel pu s’entretenir avec Schleier et le mettre au courant. Un peu plus tard, eut lieu une explication assez vive entre Abetz et le général de la Laurencie, qui représentait le Maréchal, convoqué d’urgence. Comme je me rendais moi-même rue de Lille, un peu avant midi, désireux que j’étais de recevoir des explications sur des faits qui me semblaient obscurs et inexplicables, je croisai sur les marches du perron le général de la Laurencie qui sortait. Je n’oublierai pas facilement sa face blême et contractée. Il venait de recevoir, en quelques mots très nets, l’ordre de remettre en liberté Marcel Déat.

Le bilan de ce complot ou coup d’état du 13 décembre 1940 fut lamentable. Sans doute les Allemands avaient-ils agi avec trop de précipitation en proposant Versailles au Maréchal, sans avoir fait précéder cette offre de tractations plus ou moins diplomatiques ; mais, d’autre part, la nervosité des germanophobes, leur haine contre toute tentative de rapprochement franco-allemand, était retombé sur eux comme un boomerang et ne les avait pas frappés  eux seulement. Le pays tout entier allait souffrir. En effet, lorsque le 16 décembre, Abetz, presque seul, avec une escorte de quelques hommes se présenta à Vichy et réclama la mise en liberté de Laval, elle lui fut accordée sur le champ et l’ancien Président du Conseil reprit la route de Paris, escorté par les Allemands. A partir de ce moment, la légende de leur indépendance que les Vichyssois avaient cherché à accréditer dans le pays reçut un coup mortel et le prestige du maréchal fléchit singulièrement. Tout Vichy s’était incliné peureusement devant la demi-douzaine d’hommes qui accompagnaient Abetz. On s’étonnait que le Chef de l’Etat se fût exposé, sur les avis brusques de son entourage, à cette dure rebuffade. Les adversaires de la collaboration n’atteignirent pas leur but, car le nombre des collaborationnistes ne fléchit pas ; au contraire. Cependant, cette pauvre collaboration était désormais considérée par les Allemands avec suspicion. Le retour des prisonniers fut remis aux calendes grecques, ainsi que les adoucissement du régime de l’occupation. Et toute cette honte, toutes ces difficultés en perspective, retombèrent sur nous tous parce que des haines ataviques, des préjugés, des jalousies personnelles, des vengeances mesquines avaient prévalu, sur les conseils du bon sens et de la raison, tels qu’on pouvait les concevoir à la fin de l’année 1940.

Quant à la cérémonie des Invalides, elle se déroula le 14 décembre dans les conditions fixées, sans le Maréchal. Elle m’a laissé un souvenir d’étrange beauté. Je crois n’avoir jamais assisté de ma vie à un autre spectacle de cette qualité.

La remise des cendres du duc de Reichstadt eut lieu à minuit. Elle fut précédée d’une réception à l’ambassade d’Allemagne d’un caractère assez retreint. Fernand de Brinon y figurait. Abetz prit la parole au milieu d’une  émotion et d’une attention profonde, car on venait d’apprendre les détails du coup de main exécuté contre Laval et de Brinon à Vichy et contre Déat à Paris. C’est au cours de cette brève allocution qu’Abetz déclara très nettement que la présence de Laval, qui s’était entretenu deux fois avec le Führer, représentait aux yeux du gouvernement allemand la garantie d’une collaboration loyale et que son éloignement brutal pourrait comporter des conséquences défavorables pour le pays Après quoi, nous nous rendîmes aux Invalides. Il neigeait à gros et lents flocons. A gauche et à droite de la grille des Invalides, du côté de l’entrée de la chapelle, étaient rangés des groupes d’hommes en uniformes, les officiers français et les officiers allemands.  Entre eux, pas un mot. Les généraux Laure et de la Laurencie n’étaient pas encore remis des humiliations auxquelles Vichy les avait exposés. Je crois me souvenir que l’amiral Darlan était présent.

Le cercueil contenant les cendres arriva directement de la gare sur une prolonge d’artillerie. Des gardes républicains le prirent alors sur leurs épaules et s’avancèrent lentement vers l’église, au milieu d’une haie formée par d’autres gardes portant des torches allumées qui jetaient des éclats soudains dans la nuit noire. Leurs lueurs permettaient d’apercevoir les flocons de neige qui continuaient de s’abattre vers le sol et se transformaient une féerie argentée lorsqu’ils traversaient les rayons des torches. A l’église, la seule clarté était celle de ces torches, le seul ornement un immense drapeau tricolore qui, de la coupole, descendait en larges plis jusqu’à l’autel. Tant de simplicité dépassait de beaucoup tout ce que des lumières prodiguées et des fleurs peuvent apporter de beauté à l’intérieur d’un temple. Je me souviens que, tout près de moi, adossé à une colonne, Sacha Guitry était abîmé d’admiration devant tant de grandeur.

CHAPITRE VIII

LA QUESTION DE LA FRANC-MAÇONNERIE

exposition maçonnique 1940

Je n’ai jamais aimé les cheminements secrets. Je ne suis partisan d’aucune force clandestine, qu’elle se nomme la franc-maçonnerie ou la cagoule.

Il me déplaît souverainement de me trouver du jour au lendemain face à face  avec des événements de la plus haute importance fomentés  par quelques personnages aussi puissants qu’internationaux, aussi internationaux qu’anonymes. De tels événement n’ont été que trop fréquemment l’oeuvre de la franc-maçonnerie internationale.

Je ne me réjouis pas davantage lorsque les manifestations des cagoulards, souvent intempestives, viennent  démontrer que des cerveaux brûlés ont adopté, pour remédier à des abus politiques évidemment déplorables, des méthodes illégales qui ne font qu’augmenter la perplexité des esprits et créent, sous prétexte de rétablir l’ordre, un désordre accentué. Je connais un cagoulard important qui se vante d’un nombre impressionnant d’assassinats et qui, cependant conserve  une parfaite sérénité d’esprit, car cet individu, très religieux, se précipitait chez son directeur de conscience et se confessait après avoir commis ou ordonné des meurtres. Que peut-on attendre d’organisations dans lesquelles de tels hommes  occupent des postes de commandement. Que la cagoule soit parvenue à enrôler des personnages honorables et même considérables ne l’exonère d’aucun blâme et prouve tout simplement que l’ambition politique peut conduire des esprits éminents à de lourdes compromissions.

Je reviens à la franc-maçonnerie, car c’est d’elle que nous nous occupons en ce moment. La franc-maçonnerie fut conçue en Angleterre, il y a plus de deux siècles, non comme l’instrument de pouvoirs occultes, mais comme un société d’entraide mutuelle entre gens d’un certain niveau. Elle n’a pas beaucoup perdu ce caractère de l’autre côté de la Manche. De très grands personnages sont ouvertement maçons et personne n’y trouve à redire, car il n’est pas démontré  qu’elle exerce une action fâcheuse sur la marche des affaires publiques. Aux Etats-Unis, les  maçons ne cachent nullement leur appartenance à la maçonnerie. Ils s’en targuent volontiers.

Mais un sort fâcheux semble réservé aux institutions d’origine britannique et importées en France après s’être développées dans des milieux anglais pondérés, pénétrés de civisme et imbus de la dignité personnelle. Voyez ce que nous avons fait du parlementarisme et de la franc-maçonnerie !

La maçonnerie sur le sol français a rapidement perdu de vue son origine et ses buts premiers. Elle s’est transformée en un levier puissant entre les mains de quelques privilégiés qui se sont servis de sa discipline intérieure pour prendre violemment parti dans les questions religieuses puis, pour s’approprier un pouvoir international en s’alliant aux grandes organisations israélites. Il n’est pas nécessaire que je m’étende sur un tel sujet. Je ne pourrais que proférer des lieux communs.

Mon sentiment vis de la maçonnerie était donc celui d’une profonde méfiance à l’égard des « frères » des grades supérieurs et, en même temps, d’un peu de mépris pour les « frères » des grades inférieurs occupés par de braves gens, séduits par le côté romanesque et rocambolesque de l’initiation maçonnique, ainsi que par des avantages mesquins. J’avais toujours pensé que si le grand public était mis en situation de juger, par lui-même, de la manière enfantine dont la maçonnerie contemporaine célébrait, en France, des cérémonies symboliques qui, à l’origine, ne manquaient ni d’une certaine allure, ni d’un certain altruisme, l’appréhension causée par le caractère secret de l’ordre maçonnique diminuerait, et qu’une divulgation de ce genre contribuerait à faire revenir les maçons aux conceptions originaires, dont ils n’auraient jamais dû s’écarter.

Lorsque j’appris que le Maréchal Pétain, animé lui-même de sentiments analogues, mais poussé également par des ultra catholiques qui l’entouraient, allait prendre des mesures contre la maçonnerie, je pensai que le moment était venu de passer à l’action. J’obtins la permission de visiter les deux loges principales, celle  du Grand Orient et celle de la grande loge de France. Ce que j’y découvris me confirma dans mon dessein  d’exposer les chambres secrètes de réflexion avec leurs têtes de mort peintes sur les murs, les squelettes, les planches à bascule qui devaient procurer à l’impétrant la sensation de tomber dans le vide et, somme toute, l’arsenal complet et un peu ridicule des initiations maçonniques. Les loges elles mêmes, surtout celle du Grand Conseil, valaient la peine d’être visitées. Leurs décorations étaient curieuses et comportaient un mélange ds souvenirs hébraïques et de réminiscences catholiques, mélange amusant à découvrir chez des gens qui traitaient les cérémonies religieuses  d’anachronismes et d’absurdités.

 Je ne pouvais réaliser mon projet sans l’aide des autorités allemandes et je m’en fus à l’ambassade d’Allemagne exposer mon plan à Abetz. Je lui demandai la permission de faire transporter tous les objets et instruments variés des deux grandes loges, ainsi que de reproduire exactement les chapelles  les plus caractéristiques des différents grades, dans un local facilement accessible au public.. Abetz fut un peu étonné, puis l’idée lui parut excellente, car il se méfiait tout autant que moi de la franc-maçonnerie. Ayant appris que le Petit Palais des Champs-Elysées était inoccupé, je suggérai que nul emplacement ne pouvait mieux convenir pour une exposition de ce genre. Quelques jours plus tard, je me trouvai en possession d’un ordre de réquisition du Petit Palais et d’un autre document ordonnant qu’on me laissât prendre dans les loges tout ce que bon me semblait.

Je pensais que mon plan se développerait sans difficultés et je ne m’attendais pas à être contrecarré violemment par Bernard Faÿ. Ce fut pourtant ce dernier qui s’opposa de toutes ses forces à mon initiative. Bernard Faÿ avait été délégué par le Maréchal Pétain aux questions maçonniques, mais il poursuivait un but totalement différent du mien. Tandis que je m’attaquais ouvertement à l’aspect extérieur de la franc-maçonnerie, Faÿ entendait s’en prendre aux personnes. Je poursuivais un but d’assainissement . Il s’attachait à des recherches politiques, plus ou moins policières (la Gestapo lui adjoignit promptement un Sonderführer nommé Moritz). Je voulais des objets ; il cherchait des noms, des preuves. Il entendait se servir de ses découvertes pour exercer des pressions. Il ambitionnait de s’emparer de listes compromettantes et de se livrer à un travail de sélection dans un but évident. Certes, il connaissait à fond la maçonnerie. Il avait écrit à son sujet des ouvrages de premier ordre et d’une grande documentation, mais il était catholique très pratiquant, confit en dévotion, et il projetait de  se livrer à de petites vengeances comme en peuvent concevoir les âmes benoîtes. Dès qu’il appris que j’avais le pouvoir de saisir dans les loges tout ce qui me plairait, il s’imagina, sans doute, que mon dessein était également tortueux et il vit en moi un rival dangereux. Il courut à son tour chez Abetz, lui exposant que c’était à lui que le Maréchal avait confié le soin de s’occuper de la maçonnerie, qu’il avait seul le droit de pénétrer dans les locaux maçonniques, qu’il s’opposait à l’exposition que je projetais, et que d’ailleurs mon érudition en la matière était rudimentaire, comparée à la sienne, ce qui était exact. Il sortit de son entrevue fort déconfit, car il n’avait pas su cacher ses buts un peu trop personnels et Abetz, qui n’appréciait pas les poursuites contre les individus, avait simplement confirmé les permissions qui m’avaient été accordées.

Faÿ avait toutes les souplesses. Il vint alors me trouver et me demanda si je n’accepterais pas qu’un de ses collaborateurs, très expert en questions maçonniques, vînt se mettre à ma disposition, afin d’activer la réalisation de mes projets. Je le remerciai comme il convenait et j’acceptai la collaboration de son ami, car je voulais faire vite. Comme aucun nom de maçon ne m’intéressait, la présence de son représentant ne me gênait en rien. C’et ainsi que je fis la connaissance de Marquès-Rivière qui, effectivement, connaissait à  fond la franc-maçonnerie. Il me rendit de grands services. Il était actif et intelligent. Parfois, je m’amusais un peu quand je le surprenais  mettant de côté et ficelant des documents puisés dans les tiroirs des bureaux et qu’il s’imaginait  que je ne m’en rendais pas compte. Afin de le remercier de ses services, je lui proposai de donner des conférences sur la maçonnerie dans une des salles du Petit Palais. Il eut beaucoup de succès. Il s’exprimait avec précision et clarté.

L’exposition fut mise en place en un mois, le temps de transporter le mobilier et les équipements des Loges et de reconstituer en stuc les temples et leurs décorations. J’eus la chance de tomber sur d’excellents artisans qui accomplirent un travail remarquable. Je fus étonné de la modicité des dépenses de cette exposition. Le paiement des travaux et du personnel de contrôle ne se monta qu’à environ 120.000 francs. Il est vrai que la maison Hachette, alors supervisée par les Allemands m’avait fourni  gratuitement les camions nécessaires au transport  du pesant en encombrant mobilier maçonnique.

 La réussite de l’exposition fut considérable. Dès le jour de l’inauguration, la foule se précipita vers le Petit Palais. A trois heures de l’après-midi, un service d’ordre canalisait les visiteurs dont la file s’étendait sur plusieurs centaines de mètres  dans les Champs-Elysées. En quarante jours le nombre des visiteurs dépassa cent mille. Toutes les classes furent représentées et il était intéressant d’écouter les réflexions de la foule, à la sortie  des salles du Petit Palais. Un étonnement amusé était la note dominante.

 Ma préoccupation constante fut d’empêcher que des aigrefins et des maîtres chanteurs tirassent profit de l’exposition en publiant des listes de francs-maçons établies à leur manière, c’est-à-dire en se rendant chez les maçons, peu désireux de se voir exposés, en leur vendant un bon prix le fait que leurs noms ne figureraient pas sur les nomenclatures qu’ils publiaient. Je ne réussis pas toujours à les éliminer. Je les trouvais même installés à un comptoir où ne devaient se vendre que des ouvrages concernant l’histoire et l’organisation de l’ordre maçonnique.

Lorsque Faÿ avait appris mon intention de faire connaître au public le but de l’exposition au moyen d’un grand placard placé au  dessus le porte d’entrée, il m’avait fait demander si je n’accepterais pas que son ami Autran (de « L’Illustration ») rédigeât les termes  de la présentation de l’exposition. Je demandai à voir le texte et Autran me remit un exposé conçu en termes anodins, mais cependant explicites. Je l’acceptai avec plaisir, car il était assez habile. C’est ainsi qu’Autran participa volontairement à l’exposition anti-maçonnique.

CHAPITRE IX 

LES EXPOSITIONS DU GRAND PALAIS

Inaug. France européenne L'Oeuvre 1er juin 1941

 Au  début de 1941, la notion de collaboration faisait des progrès rapides. De tous côtés, en zone occupée, des adhésions se manifestaient. Les amertumes se calmaient. On s’étonnait un peu que l’Allemagne n’eût pas procédé  avec plus de rapidité à l’égard de l’Angleterre ; mais son impeccable organisation en imposait et la conduite exemplaire des soldats allemands contribuait à faire naître à l’égard de l’occupant un sentiment de tolérance qui se transformait chez les gens qui réfléchissaient, en une interrogation : «  Pourquoi ne pas enterrer définitivement la hache de guerre, pourquoi ne pas se mettre à travailler, d’un commun accord, au développement européen ? ».

On assistait, et j’en étais heureux, à une sorte d’éclosion intelligente de notions que des générations, mal instruites des réalités historiques, s’étaient efforcées de faire rentrer sous terre. Mr Georges Izard,  dans un article intitulé :  « Le passé : impérialisme de la politique française » et paru dans le numéro spécial de décembre 1949 – janvier 1950 de la revue « La Nef », reconnaît en ces termes cette réalité : « Bien qu’il fût, même au début, très circonscrit, le mouvement de collaboration se manifesta avec tant de spontanéité qu’il ne pouvait pas ne pas plonger ses racines dans l’avant guerre ». Oui, le besoin instinctif d’une collaboration entre la France et l’Allemagne avait existé depuis longtemps. Il correspondait au désir profond, inné de la sécurité et au refus intime de la conscience de tout homme moderne de se croire obligé de mourir pour un motif qui n’est pas celui de la légitime défense.

Ces idées, cependant, demeuraient un peu vagues et l’on me demandait fréquemment de préciser les résultats éventuels  d’une collaboration. De telles interrogations répétées me firent concevoir le plan d’une exposition où seraient concrétés les buts de la collaboration. Le succès très net de l’exposition antimaçonnique me poussait à tenter de nouveau la chance d’une manifestation analogue que j’appellerais : « La France européenne », afin  de préciser aux yeux de tous les visiteurs  que la France et l’Europe devaient former un bloc. Je désirais matérialiser ce but en des images qui seraient facilement comprises.

D’autre part, ceux des Allemands qui n’envisageaient pas sous  un jour très favorable le rapprochement de la collaboration (parce que l’application de cette dernière soustrayait la France à la coercition) objectaient qu’il n’y avait pour eux aucun avantage à s’entendre avec nous. Nous n’avions rien à leur fournir qu’ils n’eussent déjà, prétendaient-ils. Il importait donc de mettre ces critiques face à face avec les possibilités et les avantages  qu’un renouveau et un développement intensif de l’agriculture en France pourrait procurer, à l’Allemagne en particulier, développement dont nos cultivateurs éprouvaient un urgent besoin sans, pour cela, accomplir les gestes ou les sacrifices nécessaires, prétendant qu’une augmentation de production se heurterait à de trop grandes difficultés de placement de leurs marchandises.

Je concevais donc, peu à peu, le plan d’une exposition très vaste qui démontrerait les possibilités réelles de notre agriculture et, en même temps, propagerait l’idée de l’union européenne. L’ambassade d’Allemagne, pressentie par moi depuis longtemps, se montrait favorable. Le conseiller Rahn, qui devint ambassadeur en Italie, fut chargé de m’apporter une aide nécessaire et un bienveillant appui.

Tout ceci me plaisait fort ;  mais une question se posait à laquelle il était difficile de répondre. Où loger cette exposition ? Le Petit palais était notoirement trop exigu. Seul le Grand Palais pouvait abriter la « France européenne », mais le Grand Palais était totalement occupé par des camions allemands alignés au nombre de plusieurs centaines sur tout l’espace du rez-de-chaussée, serrés les uns contre les autres à une distance de cinquante centimètres, privés de leurs pneumatiques, de leurs batteries d’allumage et dépourvus d’essence. Combien de temps ne faudrait-il pas pour évacuer ces camions, à supposer que l’autorité allemande y consentît et trouvât à les loger de nouveau ? Seul le Général Michel, grand organisateur des transports à Paris, avait le droit de donner les ordres nécessaires, me disait Rahn ; mais les donnerait-il ?  Il fallait, en tous cas, lui soumettre l’idée et lui demander l’aide toute puissante de sa bonne volonté. Rahn me présenta au Général Michel à l’occasion d’une représentation au Théâtre Français et le Général nous promit de considérer l’affaire avec faveur. L’ambassade continua à s’occuper de l’affaire et le Général Michel tint parole. Quelques jours plus tard, un ordre de réquisition mettait le Grand Palais à ma disposition, et, chose beaucoup plus merveilleuse, l’exode des camions commençait. Le départ de ces camions du Grand Palais restera dans l’esprit de ceux qui y ont assisté, comme une démonstration péremptoire de ce qu’une organisation impeccable, résultant d’ordres précis, peut réaliser en dépit des difficultés.

Chaque jour, plus de cent camions se mirent en marche par la porte cochère de droite. Sans hâte exagérée, sans cris, sans disputes, des soldats s’attaquaient à un groupe de dix camions, appliquaient leurs crics, garnissaient les roues de pneus que d’autres soldats leur tendaient et enlevaient les bois qui soutenaient les essieux, tandis que des électriciens mettaient en place les batteries. Une équipe spéciale pompait l’essence dans les réservoirs. Quand tout était en état, les chauffeurs se présentaient, mettaient en marche et démarraient pendant que leurs camarades recommençaient les mêmes opérations sur une nouvelle rangée de dix camions, dont les chauffeurs s’avançaient à leur tour. Il ne restait plus trace au Grand Palais du séjour des camions, qui, faute de place disponible, demeurèrent pendant plusieurs jours alignés le long de la Seine et en bordure d’avenues de banlieue.

Nous nous trouvions alors au début d’avril 1941 et je voulais que l’exposition fût inaugurée avant le plein été. Il n’y avait pas une minute à perdre. Deux mois sont un bien court intervalle de temps pour organiser et compléter une exposition dans un cadre aussi vaste que celui du Grand Palais. Les collaborateurs à qui je communiquai ma décision d’ouvrir les portes du Palais au public le 15 juin, se demandèrent si j’étais devenu fou. Afin de leur faire comprendre que ma folie était en tout état de cause, sans remède, je fis afficher sur le côté du Grand Palais qui regardait les Champs-Elysées, un énorme panneau sur lequel il était proclamé que « La France Européenne » serait inaugurée le 15 juin.  « Et maintenant au travail, dis-je à mes collaborateurs ! »

Ayant ainsi brûlé mes vaisseaux, je décidai de diviser l’exposition en trois parties. Le rez-de-chaussée serait consacré à l’agriculture, le premier étage à l’industrie et en face de la porte d’entrée principale, s’élèverait un théâtre intérieur de 1.500 places, où l’on pourrait donner des conférences et faire jouer des pièces de théâtre qui constitueraient des attractions.

Une grande difficulté à vaincre provenait de la rareté des transports et des matières premières. Je reçus une aide considérable et immédiate du ministre Pucheu et de son bras droit Bichelonne qui, tous deux, tenaient en main  l’industrie. Ils comprirent l’intérêt international de l’exposition et me procurèrent les fers, les bois, les peintures, les toiles, les plâtres et les mille matériaux que les entrepreneurs réclamaient.

Je confiai l’agriculture à Marcel Braibant qui connaissait à fond la matière et fit peindre une série de dioramas se rapportant aux possibilités de la France agricole et démontrant que nous pouvions augmenter d’un tiers au moins nos productions de 1937 et 1938, sans compter la remise  en état des cultures et des élevages négligés. Robert Chenevier et Robert de Beauplan, tous deux de « L’Illustration », m’apportèrent un appui précieux. Chenevier, un des esprits les plus lucides qui se puissent rencontrer, se chargea de diriger une  partie de l’exposition industrielle et de Beauplan prit en main le journal « La France Européenne » , qui devait voir le jour à l’occasion de l’exposition et continuer à paraître pendant deux ans encore. Delaisi apporta l’aide de ses statistiques scientifiques.

Un des clous de l’exposition devait être constitué par deux énormes cartes de l’Europe, les plus grandes qu’on ait jamais vues. Elles mesuraient environ mille deux cent cinquante mètres carrés de superficie.  La première représentait l’Europe telle que nous la connaissions, c’est-à-dire compartimentée par des douanes et des postes de  police interdisant le libre passage des marchandises et des personnes. Tous ces empêchements de circuler figuraient  sous l’apparence de remparts crénelés. Dans la seconde, au contraire, ces obstacles étaient supprimés et de grandes autostrades reliaient entre elles les capitales et les villes principales. C’était une manière très simple, mais très effective de convier à l’idée des visiteurs ce que pouvait représenter une Europe unifiée.

J’avais prolongé les routes jusqu’à Moscou et Pétrograd. Je ne voyais aucun motif qui s’opposât à ce que la Soviétie fût comprise dans l’Europe. Cette conception me valut la visite d’Achenbach, de l’ambassade d’Allemagne. Il me dit qu’il avait entendu parler des cartes en question et il manifesta le désir de les voir. Je le menai devant les toiles. Après les avoir contemplées, il me demanda si j’étais bien persuadé de la nécessité  d’inclure Moscou et Pétrograd dans le circuit routier. Le sourire en coin avec lequel il me posa cette question me fit comprendre immédiatement qu’un grand événement de préparait. Je le regardai et lui dis : « Ah, vous pensez que… ? ». Il me répondit, en détournant les yeux « Sait-on jamais ! ». Ceci se passait au début du mois de juin. C’est ainsi que j’appris que la guerre allait éclater entre l’Allemagne et la Russie, environ deux semaines avant l’ouverture des hostilités. J’arrêtai mes routes aux frontières de l’est du Reich.

Je me demande encore aujourd’hui comment le théâtre fut construit, installé, éclairé, décoré intérieurement et extérieurement, comment la scène dut dotée des accessoires nécessaires, comment les loges des artistes (rudimentaires, il est vrai), comment tout cet ensemble qui ne manquait ni d’élégance, ni de goût, grâce aux artistes très habiles employés, fut construit en 49 jours exactement. Cela tint, sans aucun doute, à la bonne volonté des ouvriers de tous les métiers que j’avais réunis au nombre ds plusieurs centaines (ils furent mille pendant une semaine) et auxquels j’avais demandé de prouver aux autorités occupantes, ce que la main d‘œuvre française est capable d’accomplir quand elle le veut bien. Tous les métiers répondirent à mon appel. Dans les derniers jours, je réclamai un coup de collier, je doublai les salaires, je recourus au travail de nuit et, le 15 juin, à 16 heures, l’exposition était en place, brillante comme une pièce de monnaie neuve. Le dernier coup de râteau avait été donné sur les emplacements sablés en rez-de-chaussée. Le dernier coup de pinceau sur la dernière décoration avait été fignolé et, à 17 heures, exactement, les autorités françaises et allemandes firent leur entrée entre deux haies de gardes républicaines en grand uniforme, tandis que la musique de la garde  faisait résonner la Marseillaise.

 Fernand de Brinon prit la parole et déclara l’exposition ouverte au nom du Maréchal. Je saluai les autorités, dont le général V(on) Stülpnagel, et mis de mon mieux en valeur le travail accompli par les ouvriers français.

Cette exposition, qui fut ouverte pendant six mois environ, vit affluer un nombre considérable de visiteurs, plusieurs centaines de mille. Je ne me souviens plus, malheureusement, du chiffre exact.

J’étais heureux de les voir pénétrer dans l’enceinte du Grand Palais en passant sous l’inscription « La France Européenne ». Ainsi se répandait peu à peu dans le public la notion de l’union de la France au reste de l’Europe. Afin d’attirer le public, je donnai des séances de boxe et même je laissai des gymnastes faire des exhibitions. La Loterie nationale fut tirée un dimanche à la « France Européenne » et ce jour-là, la foule fut immense.

Je cherchai des spectacles capables de susciter la curiosité. Après avoir monté une petite pièce assez insignifiante de Jean d’Agrève,  je tombai d’accord avec Bravard, le directeur artistique de l’exposition qui avait dirigé plusieurs théâtres de Paris, pour produire « Manfred » de Byron. Cette pièce dut être un peu modifiée pour s’adapter à un public moderne ; mais elle obtint tout le succès qu’elle méritait. Elle n’avait pas encore été portée à la scène avec l’accompagnement musical adéquat.

 La « France Européenne » était essentiellement française dans sa conception et dans sa présentation. La présence de l’occupant n’était révélée par aucun détail. Le visiteur se sentait chez lui. Les jeunes « Sonderführer » que le conseiller Rahn avait délégués auprès de moi pour faciliter les démarches innombrables qui devaient être accomplies auprès des autorités et qui dépassaient la compétence de Pucheu et de Bichelonne, se montrèrent pleins d’égards et de compréhension.

Exposition Vie Nouvelle Grand Palais avril 1942
© Parisienne de photographie

Malheureusement leur attitude se modifia lors de la seconde exposition qui eut lieu en 1942, et dont les Allemands de Berlin prirent l’initiative, tout en me demandant de la diriger. Le bruit  du succès de la « France Européenne » était naturellement parvenu jusqu’à la capitale du Reich et avait intéressé les services de la propagande. Quelques chefs vinrent à Paris, critiquèrent, déclarèrent que mes conceptions manquaient de vigueur et  qu’on pouvait tirer un beaucoup meilleur parti du Grand Palais. Ils furent plus que surpris lorsqu’ils apprirent que j’avais dirigé la construction de toute l’exposition sans maquettes, et que je m’étais contenté d’avoir en tête le plan de ce que  je voulais exécuter. Il est certain que ma méthode était rudimentaire ; mais j’avais su faire vite et, de l’avis général, le résultat s’était avéré très favorable au but que j’avais poursuivi.

J’eus le tort de ne pas me récuser et de demeurer à la tête d’une organisation nouvelle, dont je n’étais plus le maître absolu ; mais plutôt, selon l’idée de Berlin, la figure de proue.

En réalité, j’avais peine à me séparer du Grand Palais où j’avais connu des heures de travail fiévreux, prodigieusement intéressant et aussi quelques réussites. Par ailleurs, je frémissais à l’idée du fiasco sensationnel qu’allait remporter la nouvelle exposition, dite « La vie nouvelle », si j’en laissais la réalisation exclusive à de jeunes propagandistes accourus de Berlin exprès et ne possédant que des aperçus sommaires sur la mentalité française et sur le traitement  délicat qu’elle réclamait. Ce fiasco n’eût pas été favorable à l’entente franco-allemande.

J’eus tort ; mais surtout à mon point de vue particulier, car je tombai dans d’inextricables difficultés, dans des conflits d’autorité qui, pour un homme doué de peu de patience, éprouvaient fortement les nerfs. J’eus tort et, cependant, j’eus raison car, petit à petit, je finis par imposer certaines vues raisonnables et je fus en mesure de m’opposer à des excès de zèle ridicules.

 La « Vie nouvelle » devait être consacrée à une propagande sociale, mettant en valeur certains principes du national-socialisme. L’idée était, en soi, excellente, si l’on voulait acclimater certaines notions d’outre Rhin qui avaient, sans discussion possible, favorisé les travailleurs et qui, lentement mais sûrement, transformaient les prolétaires en petits bourgeois, c’est-à-dire en éléments stables de la vie moderne, ravissant à la propagande marxiste ses principaux arguments issus d’une exploitation éhontée de l’ouvrier. Cependant, ces notions nouvelles devaient, pour être appréciées par les Français et les Françaises, être tamisées, en quelque sorte, par un esprit de leur pays susceptible de les présenter avec des ménagements convenables et , malheureusement, il ne me fut pas toujours possible d’agir à la manière d’un frein sur l’enthousiasme propagandiste de mes collaborateurs allemands.

 Ils étaient au nombre de trois. Le premier, Buscher, était un lieutenant parachutiste d’une grande bravoure, mais d’une ignorance totale de la France. Il m’avait aidé dans l’exposition de la  « France Européenne » en se mettant en rapports avec les autorités allemandes  lorsque certains permis étaient indispensables ou certaines matières premières urgentes, qui ne rentraient pas dans le domaine de Pucheu ou de Bichelonne. Il s’était montré, au début, très sérieux et très travailleur ; mais il n’avait pu résister aux charmes de la capitale, c’est-à-dire aux femmes et au champagne. Il me valut en 1942 plus de difficultés  qu’il ne m’avait apporté de facilités en 1941. Le second se nommait Giesenberg et était né à Hambourg. C’était un petit chef d’orchestre, retiré du front par la grâce de Schleier qui protégeait tous les Hambourgeois. Il n’avait qu’une idée, bien vivre et, si possible, faire de l’argent. Le troisième était un architecte, bien élevé, modeste, travailleur, plein de bonne volonté et de talent, mais incapable de s’opposer à la volonté brutale de Buscher ou aux extravagances de Giesenberg. Il s’appelait von Valtier. C’était lui qui représentait le département de la propagande allemande qui, à Berlin , s’occupait d’expositions de ce genre. A ces trois allemands, Buscher demanda d’adjoindre un nommé Cerruti, architecte décorateur français, fort habile, mais qui, de tendances communistes certaines, bien que dissimilées, sabotait de temps à autre les plans et leur exécution.

J’étais supposé coordonner le travail de cette équipe, accepter ou refuser les devis, régler les factures, trouver le personnel indispensable, c’est-à-dire agir en tant que commissaire général.

Mes premiers soucis provinrent de l’élaboration des schémas, des devis et des maquettes. Il ne s’agissait plus de concevoir une idée et de l’exécuter. Il fallait construire des réductions de l’exposition et appeler à nous les compétences allemandes se trouvant à Paris et capables de donner un avis quelconque sur tel ou tel projet. Or la peur de la responsabilité dominait non seulement le travail de mon équipe, mais également les conseils  que donnaient les compétences consultées sur les aménagements  les plus simples. Une conférence de quelques heures se terminait généralement par cette phrase : « Nous devrions en référer à Berlin ! ». Lorsque des séances de ce genre se furent renouvelées pendant quelques semaines, je déclarai un beau jour que je me moquais éperdument des opinions de Berlin et qu’on agirait en suivant mes instructions. Mes acolytes levèrent les bras au ciel ; mais ils les rabaissèrent bientôt quand je leur affirmai, que je prenais sur mes épaules toutes les conséquences possibles et que « ces messieurs de Berlin »  n’avaient qu’à s’adresser à moi, en cas de non réussite. A partir de ce moment, la confection des maquettes, qui avait déjà duré trois mois, fut terminée en huit jours.

L’exposition de la « Vie Nouvelle » comprenait une partie historique et une partie sociale. Dans la partie historique, on s’était efforcé de  démontrer, par des dioramas et des reproductions de scènes historiques, comment les peuples français, italiens et allemands avaient suivi les uns après les autres une marche identique les conduisant de l’anarchie des petits états, en rivalité les uns contre les autres, à l’union et à la formation de grands peuples. Cette marche, en quelque sorte fatale, préparait l’union européenne. Dans une galerie, on démontrait de quelle manière l’Angleterre avait successivement verrouillé toutes les mers. Quelques emplacements étaient consacrés à Montoire et à ses possibles développements.

Pour garnir l’emplacement réservé à l’Angleterre, j’avais demandé aux services militaires allemands de m’envoyer deux des plus grandes  bombes lancées par les Anglais et non éclatées. Les bombes arrivèrent et furent placées en évidence, au beau milieu du chemin des visiteurs. Quelques minutes avant l’ouverture de l’exposition, un petit lieutenant se présenta et, tout souriant, déclara qu’on avait oublié de désamorcer les bombes ! Comme il était trop tard pour les enlever, un service de police française fut contraint de maintenir la foule à distance respectueuse, ce qui ne fut pas facile, car chacun voulait examiner de près et toucher ces engins.

La partie sociale comportait une longue nomenclature de tous les principes mis en œuvre par le national socialisme pour améliorer la condition ouvrière. Ici, mes collaborateurs allemands avaient triomphé. Cette exhibition était réellement intéressante et elle fut suivie de près par tous les visiteurs hommes et femmes, durant des mois. Malheureusement, les grandes peintures murales et autres qui représentaient les ouvriers au sein des aménagements nouvellement conçus  et des maisons parfaitement aménagées, avaient été copiés sur des modèles venus d’Allemagne et tous les personnages représentés étaient de grands géants blonds ou de belles filles roses et bien en chair, ce qui faisait dire aux observateurs : « Cette exposition est allemande ». Une partie des résultats  favorables de propagande obtenus était ainsi neutralisée.

Par ailleurs, je n’avais pu éviter qu’une galerie centrale ne fût consacrée à l’anti-bolchevisme et à de violentes attaques contre l’U.R.S.S. Le caractère outrancier des écrits et des reproductions lui imprimait un caractère de polémique que je m’étais toujours refusé à admettre dans une exposition.

La grande ambition de mes collaborateurs allemands était de recevoir de Berlin des félicitations pour le caractère national socialiste qu’ils auraient su imprimer à l’exposition et, à mon insu, ils avaient préparé dans la galerie historique, un socle sur lequel ils avaient l’intention de placer un buste du Führer, enlevant ainsi tout caractère français à la manifestation. Ils s’étaient bien gardé de me communiquer leur projet : mais, au cours d’une inspection, la veille de l’ouverture, je me trouvai confronté par le petit monument élevé à Hitler. Sans perdre un instant, je fis venir des ouvriers et leur donnai ordre d’enlever le buste en question. Les Allemands ne l’entendirent pas ainsi et défendirent qu’on y touchât. Conflit d’autorité assez grave sur un sujet fort délicat. Je finis, cependant, par convaincre les ouvriers de m’obéir et le buste du Führer, remplacé par un pot de fleurs, disparut derrière les draperies, tandis que mes collaborateurs allemands me traitaient d’anti-naziste, de faux ami et prédisaient de terribles conséquences à mon acte d’indépendance.

 Je n’étais pas convaincu que le pot de fleurs remplirait longtemps son office et le lendemain, un quart d’heure avant l’arrivée des  autorités françaises et allemandes, je crus bon de donner un coup d’œil au fameux socle. Bien m’en prit, car, de nouveau, le buste trônait dans la galerie. Je voulus faire appel à des ouvriers ; mais ils avaient disparu comme par enchantement. Il ne me restait qu’à opérer moi-même et, avec l’aide d’un de mes employés, je fus cacher le buste sous l’escalier qui flanque à droite l’entrée du Grand Palais. Puis je n’eus que le temps de  monter à la tribune prononcer quelques paroles de bienvenue à l’égard des autorités accourues à l’inauguration.

Cet incident ne comporta aucune suite. Je le relate, parce qu’il met en relief l’action fâcheuse de jeunes « Sonderführer », c’est-à-dire des « chefs spéciaux », envoyés d’Allemagne en France, sans compréhension réelle de la situation, mus par une psychologie rudimentaire et désireux, par-dessus tout, de se faire bien voir de leurs chefs, afin de ne pas retourner au front. Ils ont souvent nui, sans le vouloir à la collaboration. Et leur action, préjudiciable à Paris, devenait parfois catastrophique en province, où l’on ne pouvait pas s’adresser rapidement à leurs supérieurs pour réparer leurs gaffes.

L’exposition de la « Vie Nouvelle » me fournit l’occasion de devenir un auteur dramatique, ce à quoi je n’avais jamais aspiré. Voici à la suite de quelles circonstances.

Les Allemands, en général, nous considéraient comme assez dégénérés et attribuaient cette infériorité à notre littérature  déprimante, morbide, immorale. Ils ne faisaient aucun effort pour l’améliorer et ils se réjouissaient  même lorsque des pièces scandaleuses étaient jouées dans les théâtres parisiens.   « C’est bien français », disaient-ils.

Un soir, lors d’une réception à l’ambassade de la rue de Lille, ce sujet fut discuté devant moi. L’avis général était qu’un drame à caractère élevé ne ferait pas recette à Paris et qu’il faudrait le retirer de l’affichage au bout de quarante huit heures. Je protestai vigoureusement. Je fis valoir que les Français se  rendaient au théâtre pour écouter des sujets scandaleux et décevants, parce qu’on ne leur en offrait pas d’une allure plus morale et que  j’étais persuadé qu’un drame inspiré d’une haute idée moralisatrice et chrétienne, dans le sens large de ce dernier mot, serait accueilli avec faveur. Des sourires discrets, mais sceptiques, parurent sur les lèvres de mes interlocuteurs et l’un d’eux me dit : « Eh bien, écrivez cette pièce et nous irons l’entendre au théâtre du Grand Palais ! ». Je relevai le défi qui m’était ainsi lancé et j’écrivis en quinze jours une suite de tableaux, intitulée « Le Don de soi même », glorifiant l’esprit de sacrifice à travers les âges et mettant même en scène Jésus au jardin des oliviers et Jeanne d’Arc dans sa prison.

Le sujet que j’avais choisi ne plaisait cependant pas à mes  collaborateurs allemands qui firent leur possible pour s’opposer à la production de la pièce. Pour mettre fin à ces mesquines manigances, je m’adressai à Rahn, alors Ministre Plénipotentiaire. Dans une lettre du 28 mars 1942, je lui exposai la nécessité de donner au public une nourriture intellectuelle et morale. Je finissais par ces mots : « J’agis dans le but d’être utile à notre collaboration qui ne peut s’exercer sur des mentalités déprimées, sans compréhension du devoir, sans acceptation du sacrifice, sans idéologie élevée ». Grâce à Rahn, les difficultés disparurent.

Ceux des Allemands qui s’attendaient à ma déconfiture furent très surpris de voir que, conformément à mes pronostics, le public s’empressa et applaudit chaleureusement des pensées et des sentiments qu’on n’avait plus fait valoir devant lui depuis bien longtemps. La salle du Grand Palais fut toujours bien garnie et lorsque l’ordre vint de Berlin de cesser les représentations, dont le caractère avait indisposé certains doctrinaires, la foule se précipita aux dernières soirées, tant et si bien que les ouvreuses furent débordées, renversées. L’une d’elle fut même blessée par des spectateurs qui voulaient entrer sans payer, une fois les guichets fermés.

Les représentations avaient duré quatre mois, le temps de prouver que ma thèse était juste. Maurice Rostand me fit remarquer que e titre « Le don de soi » eût été plus correct. C’était exact ; mais il était déjà enregistré et j’avais dû ajouter le mot « même » pour pouvoir le déposer à mon tour.

L’ère des expositions de propagande se conclut avec le débarquement des Alliés en Afrique, le 7 septembre 1942 (note : erreur de date de Jacques de Lesdain : le débarquement a eu lieu le 7 novembre 1942) . A partir de ce moment, les tendances collaborationnistes qui avaient prévalu se firent  de plus en plus modestes. Une fois le Reich sur la défensive, les points d’interrogations remplacèrent les points d’exclamations.

 J’avais, à maintes reprises, été contraint de m’opposer à certaines majorations de prix de matières premières ou d’affichage  que mes collaborateurs avaient cherché à m’imposer. Je ne leur avais  pas caché ma manière de penser à ce sujet. Ils m’en avaient gardé rancune et, une fois fermées les portes de la « Vie Nouvelle », ils  voulurent persuader Schleier, peu psychologue, que j’avais réalisé d’énormes bénéfices personnels sur les 56 millions qu’avaient coûté les deux expositions du Grand Palais et qui étaient passés par mes mains. C’était absurde car je n’avais pas prélevé un seul centime sur ces  sommes considérables. Je n’avais jamais accepté la plus petite  commission sur les factures des entrepreneurs. Mon personnel français savait avec quelle intégrité j’avais dirigé cette propagande et que  mon principal avantage matériel avait consisté en ce que les frais d’entretien de mon auto étaient payés par le Grand Palais.

Schleier n’ignorait pas que j’avais parfois malmené vivement son ami Giesenberg, l’Hambourgeois, et il accepta ces dénonciations, assez désireux de me trouver coupable. Il ordonna à une firme de comptables de passer au crible mes comptes. Un mois plus tard, je recevais copie du rapport qui déclarait que ma comptabilité était parfaitement correcte. Entêté, Schleier ordonna une nouvelle enquête, confiée à une autre firme, avec ordre de rechercher chez les  entrepreneurs si des fonds ne m’avaient pas été versés à titre de  commission. Deux mois s’écoulèrent et le résultat fut le même : gestion inattaquable, commissions inexistantes. Giesenberg, quelque temps plus tard, partit pour le front de l’est. Quelques semaines plus tard, Rahn et Schleier m’offrirent des compensations matérielles pour les deux  années pendant lesquelles j’avais dirigé gratuitement les expositions, et je les acceptai.

Durant les quatre années d’armistice, mes relations avec les autorités et les personnalités françaises ou allemandes furent, en général, excellentes. Alors même que survenait une friction, les formes  étaient toujours ménagées et les difficultés s’aplanissaient sans heurts. Mais il n’en était pas de même avec les « Sonderführer » ou avec les  individus français, de troisième ou quatrième plan, que j’étais  contraint d’employer, faute de meilleurs éléments.

 Le premier aimait trop le cognac et n’était honnête que par intermittence. Le second s’appelait Poinsignon. Il mérite une mention spéciale. J’ai oublié qui me l’avait procuré. Je m’aperçus rapidement qu’il était une sorte d’affairiste et que le plus clair de son travail consistait à s’efforcer de procurer à ses amis des occasions de faire du marché noir sur le dos de l’exposition. Comme je déjouais ses plans, il en conçut une grande amertume. Parlant admirablement l’allemand, il avait accoutumé de boire avec Buscher fort avant dans la nuit et tous deux décidèrent qu’il fallait me remplacer. J’empêchais vraiment trop les gens de danser en rond. Or Poinsignon avait sa table de travail dans un coin de mon bureau et, un jour qu’il avait été appelé au dehors, et que je me promenais de long en large en fumant une cigarette, j’eus l’idée de jeter un coup d’œil sur le travail de mon secrétaire. Je constatai avec stupeur, qu’il écrivait aux autorités allemandes  un rapport dirigé contre moi, dans lequel il s’efforçait de démontrer que j’étais un incapable et qu’il fallait me remplacer par lui, Poinsignon, dont Buscher se portait garant ! Trois minutes après son retour dans le  bureau, il prenait la porte, son rapport sous le bras et, une demi heure  plus tard, Buscher arrivait en coup de vent, me déclarant que je devais conserver son ami Poinsignon. Comme je refusais, il se fit menaçant, sans plus de succès. Il courut alors à mon domicile, demander à ma femme d’intervenir en faveur de Poinsignon ; à quoi ma femme répondit qu’elle me connaissait assez pour savoir, que si je renvoyais un employé c’est qu’il l’avait au moins deux fois mérité. Je ne vis plus jamais ce curieux  spécimen de secrétaire, mais j’appris que les Allemands lui aveint trouvé un bon poste dans les affaires de presse. Mon troisième secrétaire fut tellement nul que je ne parviens plus à me rappeler son nom. Quant au quatrième, il était plein de bonne volonté et de correction. Il était le fils de l’expert des questions navales attaché à « L’Illustration ». Officier en disponibilité, il avait commandé au Maroc et recevait comme des recrues indigènes les gens qui désiraient me parler, avec le résultat que  l’air circulait facilement autour de mon bureau.

Je fus également obligé de me séparer brusquement d’un chef de section. C’était un as qui avait réussi à accumuler 80.000 francs de dettes pour des repas non payés au restaurant de l’exposition. Son expulsion me valut encore des menaces et, lui aussi, fut employé immédiatement par des services allemands  sur la côte de l’Atlantique.

Comme je me plaignais au professeur Grimm de cette fâcheuse manie de ses compatriotes de repêcher les gens congédiés pour incapacité ou incorrection, ce qui nuisait au prestige de la collaboration et minait en France le principe d’autorité maintenu et rigide en Allemagne, il me répondit avec son meilleur sourire : « Que voulez-vous, nous avons si peu d’amis ! ».

Qu’on me pardonne ces anecdotes un peu sordides. Elles sont utiles pour rendre le climat dans lequel se déroulaient certains aspects de la collaboration.

JACQUES DE LESDAIN

ANNEXE

L’ARTICLE PUBLIÉ PAR SAMEDI SOIR ÉVOQUANT

UN AUTRE CHAPITRE DES MÉMOIRES DE JACQUES DE LESDAIN

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