ROBERT DE BEAUPLAN (1882-1951), AU REGARD DE SES MÉMOIRES INÉDITS VIII- L’ASCENDANCE ET LA DESCENDANCE DE ROBERT DE BEAUPLAN

Jean-Paul PERRIN

perrinjp@sfr.fr

« Assurément, dans ma famille,

nous aurons l’art de nous mettre

à mal tous les régimes ! »

Autographe Robert de Beauplan 1914

L’ ASCENDANCE

DE ROBERT DE BEAUPLAN

◘ SON ARRIÈRE ARRIÈRE GRAND-PÈRE

AUGUSTIN BERNARD LOUIS ROUSSEAU (1748-1794)

• En évoquant dans ses Mémoires ses racines familiales, Robert de Beauplan rapporte qu’une partie de ses ancêtres avaient fait partie de l’entourage royal, avant la Révolution française : « Mon père qui mourut à quarante ans, en 1890, écrit-il, descendait d’une vieille famille dont les ancêtres avaient occupé, de Louis XIII à Louis XVI, une charge de maître des exercices physiques  des enfants du roi. Le dernier en date dans cette fonction (…) fut guillotiné par la Terreur, à la veille de Thermidor ». En parcourant son arbre généalogique, il mentionnait également Madame Campan, une de ses arrière grands-tantes, mais aussi le maréchal Ney. Conclusion du journaliste : « Assurément, dans ma famille, nous aurons l’art de nous mettre à mal tous les régimes ! ».

• Son arrière arrière grand-père, Augustin Bernard Louis Rousseau, né à Versailles en 1748, avait occupé la charge de maître d’armes et de professeur d’escrime des enfants royaux. Une fonction que remplissaient les Rousseau depuis, semble-t-il, le règne de Louis XIII. Arrêté le 10 août 1792, lors de l’attaque du palais des Tuileries, prélude à l’arrestation de Louis XVI et de sa famille, il fut incarcéré dès le 18 août. Son transfert dans une autre prison quelques jours plus tard lui permit cependant d’échapper aux massacres de septembre, sous la Terreur. Ce n’était toutefois qu’un sursis puisque, le 25 messidor an II (13 juillet 1794), il était conduit à la guillotine en compagnie de 28 autres prisonniers qui avaient été traduits devant le tribunal révolutionnaire qui les avait tous  condamné à mort. L’acte d’accusation d’Augustin Rousseau le qualifiait de « conspirateur, ayant été arrêté le 10 août au château des Tuileries, vêtu d’un habit d’uniforme national, avec un bouton de ralliement ». Après le prononcé de l’arrêt de mort,  un des juges se serait écrié à destination de l’ancien maître d’armes: «  Pare celle-là Rousseau ! ». Le journal Le Moniteur, daté du 25 Messidor, mentionne parmi les condamnés « Rousseau maître des exercices et armes des enfants de Capet ».

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Madame Campan, arrière grand tante de Robert de Beauplan

• Augustin Rousseau était aussi le beau-frère de Madame Henriette Campan (1752-1822), femme de chambre et lectrice de la reine Marie-Antoinette. Après la prise des Tuileries, avec sa sœur, Madame Auguié, elle avait continué de servir la reine pendant sa première détention à l’Assemblée mais elle n’avait pas été autorisée à la suivre à la prison du Temple. Sa maison ayant été pillée et incendiée, Henriette Campan et sa sœur trouvèrent refuge jusqu’en février 1793 au hameau de Beauplan, dans la vallée de Chevreuse, auprès de leur autre sœur, qui avait épousé le maître d’armes  Augustin Rousseau. Henriette Campan parvint à échapper à la tourmente révolutionnaire, tandis que sa sœur, madame Auguié, sur le point d’être arrêtée, s’était suicidée. Ses trois filles avaient alors été recueillies par Henriette Campan et l’une d’elles, Aglaé Louise Auguié (1782-1854) devait épouser en 1802 le futur Maréchal Michel Ney (1769-1815).

◘ SON ARRIÈRE GRAND-PÈRE :

AMÉDÉE ROUSSEAU DE BEAUPLAN (1790-1853)

 

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Amédée Rousseau de Beauplan

• Né le 11 juillet 1790, à Beauplan, un hameau situé près de Saint-Rémy-lès-Chevreuse, Amédée Rousseau, était devenu orphelin de père à l’âge de 4 ans, lorsque Augustin Rousseau (voir plus haut) avait été guillotiné. Amédée Rousseau, qui avait pu devenir Rousseau de Beauplan par la grâce d’une  ordonnance royale signée en 1819 par Louis XVIII, était un auteur dramatique, un compositeur mais aussi un peintre, essentiellement de paysages. Il a exposé à différents salons de peinture  dont ceux de 1832 et de 1834. En rendant compte de ce dernier événement, un critique écrit dans la revue Le Salon : «  Je citerai encore M. Amédée de Beauplan qui a exposé un paysage dans lequel il s’est heureusement tiré de la difficulté de rendre une route régulièrement droite qui traverse des terrains unis  et sans aucun des accidents pittoresques qui donnent du mouvement au paysage ».  Son activité de peintre semble s’être étalée principalement entre 1832 et 1843.

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Le hameau et le château de Beauplan, à Saint-Rémy-lès-Chevreuse

Amédée Rousseau de Beauplan est surtout connu pour avoir composé des chansons à succès, dont Le Pardon et Dormez, mes chères amours, ainsi que la célèbre Leçon de valse du petit François(1834) reprise au cabaret pendant plus d’un siècle.

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Le bal de Musard

• On lui doit aussi  deux opéras-comiques : L’Amazone (1830) et Le Mari au bal (1845). Il est également l’auteur de plusieurs vaudevilles, romans, fables. « Mon arrière grand-père, Amédée Rousseau de Beauplan jouissait d’une certaine réputation, sous Louis-Philippe, comme vaudevilliste et compositeur d’opéras » note Robert de Beauplan dans ses mémoires. Il ajoute qu’il est possible qu’il ait joué le rôle de « nègre » pour le dramaturge et librettiste Eugène Scribe (1791-1861). Amédée Rousseau de Beauplan  est mort le 24 décembre 1853, à Paris.

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◘ SON GRAND-PÈRE :

VICTOR ARTHUR  ROUSSEAU DE BEAUPLAN (1823-1890)

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Victor Arthur Rousseau de Beauplan (© BnF Gallica)

Né le 20 juin 1823, à Paris, Victor Arthur Rousseau de Beauplan dit Arthur de Beauplan  est un auteur dramatique. Après des études au lycée Bonaparte, à Paris, et quelques tentatives infructueuses en poésie, il se tourne vers le théâtre « de genre» composant soit seul, soit en collaboration, plus d’une centaine de pièces. On lui doit de nombreux vaudevilles et livrets d’opéras-comiques pour Adolphe Adam (La Poupée de Nuremberg, Théâtre lyrique, 1852), Ferdinand Poise (Bonsoir, voisin, 1853) ou  Théodore Dubois (Le Pain bis ou La Lilloise, 1879), en collaboration notamment avec Adolphe de Leuven et Léon Lévy Brunswick. On peut également citer parmi ses œuvres Le lis dans la vallée (Théâtre français, 1852), drame en 5 actes d’après le roman de Balzac ; Le règne des escargots, revue de l’année 1847 ; Hortense de Cerny (vaudeville, 1857) ; Élisa ou un chapitre de l’oncle Tom (Théâtre du Gymnase, 1853) ; Boccace ou le Décameron (1853) ; To be or not to be (1854) ; Dans les vignes (1855) ; Thérèse ou Ange et Diable (Théâtre du Gymnase, 1858) ; Les pièges dorés (Théâtre français, 1858) ; L’École des ménages (Drame en 5 actes en vers, 1858), ainsi que Les plantes parasites (Comédie en 5 actes, Vaudeville, 1862)… Pour une liste plus exhaustive de ses pièces de théâtre, opéras comiques et écrits divers, on pourra se reporter à la notice que lui a consacrée Wikipedia ou au catalogue de ses œuvres sur le site de la BnF.

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Les pièges dorés (© BnF Gallica)

• Le 1er juillet 1847, il épouse à Paris Augustine Gabrielle Toury (1822-1877). De cette union, naîtront 4 enfants dont trois filles et un garçon, Amédée Gaston Ludovic Rousseau de Beauplan (1849-1890), le père de Robert de Beauplan.

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Le lys dans la vallée (© BnF Gallica)

• Après avoir été nommé en 1868 commissaire impérial près le théâtre de l’Odéon, il accédera aux mêmes fonctions, pour les théâtres lyriques et le Conservatoire de Paris. En 1871, après la chute du Second Empire, il est chef de bureau des théâtres et sous-directeur de l’Académie des Beaux-Arts.

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Le dossier d’Arthur de Beauplan, chevalier de la Légion d’honneur en 1858 (© Archives nationales)

 • À propos de son grand père, Robert de Beauplan écrit dans ses mémoires : « Lui aussi auteur dramatique et poète, (il) avait été directeur de l’Odéon, surintendant des théâtres au ministère des Beaux-Arts », mais, après le départ contraint de Mac Mahon en 1879 (« Se soumettre ou se démettre »), il avait délibérément choisi de démissionner, « pour ne pas servir “la gueuse” ».

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Le théâtre de l’Odéon, dont Arthur de Beauplan fut le directeur

• Dans le journal L’Univers (13 mai 1890) qui évoque sa disparition, on peut lire qu’il était « le fils d’Amédée de Beauplan, l’auteur de romances jadis fort appréciées ». L’auteur de l’article ajoute : « Il fut nommé directeur des beaux-Arts  mais à cause de ses opinions ultraconservatrices, il avait dû, plus tard, renoncer à ce projet ».Dans l’édition de 1870 de son Dictionnaire universel des contemporains,Gustave Vapereau précise que “M. de Beauplan a collaboré à plusieurs des pièces politiques dirigées, en 1849, contre le régime républicain”.

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Lettre autographe d’Arthur de Beauplan (© BnF Gallica)

• Arthur de Beauplan, qui avait été fait chevalier de la légion d’honneur le 14 juin 1856, est mort à Paris, le 11 mai 1890, quelques semaines seulement après le décès de son propre fils, Amédée Gaston de Beauplan. Il a été inhumé au cimetière de Montmartre.

 

◘ SON PÈRE

AMÉDÉE GASTON LUDOVIC ROUSSEAU DE BEAUPLAN (1849-1890)

 

• Né à Paris, le 8 novembre 1849, Amédée Gaston de Beauplan avait fait des études de droit et il aurait dû exercer la profession d’avocat…Ce qu’il n’aura toutefois jamais eu l’occasion de faire. Robert de Beauplan écrit à propos de son père qu’il « s’était contenté de mener une vie assez joyeuse et dissipée, dans la jeunesse dorée de la fin du Second Empire et du début de la Troisième République», au point que « ses incartades de conduite l’avaient d’ailleurs brouillé assez tôt avec les siens  qui ne lui avaient pas pardonné, entre autres choses, sa mésalliance avec une cantatrice assez en vogue, étoile du Théâtre lyrique aux environs de 1880 ». “L’étoile” en question était Émilie Ambre (1849-1898), la mère de Robert de Beauplan, immortalisée dans son costume de Carmen, en 1880, par le peintre Manet.

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Émilie Ambre, peinte par Manet, dans le rôle de Carmen

• Amédée Gaston de Beauplan avait été nommé en décembre 1876, probablement sur intervention familiale et « par protection», attaché au cabinet  du nouveau ministre de l’intérieur, Jules Simon. Le Figaro daté du 17 décembre 1876 mentionne la nomination de « Gaston de Beauplan, fils du directeur de l’administration des théâtres ». Il avait ensuite été promu,  directeur des Compagnies théâtrales.  Fils prodigue, dépensant sans compter, Gaston de Beauplan va se heurter à l’hostilité de son père et d’une partie de sa famille, au point d’être cité à comparaître devant le Tribunal de la Seine,  en mars 1879, suite à la tenue d’un Conseil de famille. Les termes de la citation sont particulièrement sévères : « Attendu que M. Amédée Gaston de Beauplan est dans un état d’imbécillité et de débilité (sic) tel que son honneur, celui de ses proches, sa fortune et celle d’autrui sont en danger…Que les premières atteintes d’une maladie nerveuse à laquelle il est en proie et qui paralyse ses facultés intellectuelles et remonte aux événements du siège de la Commune…Attendu que la raison de M. Amédée Gaston de Beauplan fut profondément ébranlée à la suite de ces événements…Que depuis les troubles n’ont fait qu’augmenter »…C’est assez aux yeux d’Arthur Rousseau de Beauplan pour demander une mise sous tutelle, ce que  la presse de l’époque résumait ainsi : «  Le père demandait l’interdiction de son fils  pour cause d’imbécillité et de démence ».

• Que reprochait-on exactement à Amédée Gaston de Beauplan ? Devant le tribunal de la Seine, les avocats de la famille déposent un dossier dûment argumenté, pour lequel on a même fait appel à deux médecins aliénistes, les docteurs Blanche et Mottet. L’affaire fait tellement de bruit qu’elle se retrouve propulsée à la une de plusieurs journaux, les uns prenant fait et cause pour le fils, les autres pour le père. Dans la première catégorie, on trouve Le Gaulois daté du 18 mars 1879. L’affaire s’étale sur pas moins de 3 colonnes et en première page. D’une plume volontiers ironique, le journaliste Émile Vuillemot démonte par l’absurde les arguments paternels. À propos du rapport des deux aliénistes qui concluent à « l’instabilité » d’Amédée Gaston de Beauplan, il écrit : « Si les théories aliénistes de ces deux grands médecins, passaient à l’état de chose jugée,  ce n’est pas M. Gaston de Beauplan qu’il faudrait mettre en tutelle. Il faudrait interdire toute la France en masse ».

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Les combats de la Commune (1871) à l’origine des « troubles mentaux » de Gaston de Beauplan?

• Selon le dossier, les premières atteintes de la « maladie nerveuse » remonteraient à l’époque de la Commune et du siège de Paris : « À cette époque, à peine âgé de vingt ans, M. de Beauplan fils faillit perdre la vie à (plusieurs) reprises ». Il aurait d’abord été arrêté et jugé par « les gens de la Commune » et condamné à être fusillé, ne  leur échappant que « par miracle ». Il s’était ensuite engagé dans l’armée des Versaillais et avait participé à la prise de Montmartre.  Son uniforme en lambeaux, noirci par la poudre, l’aurait alors fait confondre  avec « un insurgé ».  Sur le point d’être fusillé, il n’avait dû son salut  qu’à un permis de circuler signé de la main du Général Ladmirault qu’il avait exhibé in extremis. Ces deux traumatismes auraient donc été  à la base de son effondrement mental.

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L’affaire évoquée par le journal Le Temps (15 mars 1879) (© BnF Gallica)

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• Le dossier médical pointe ensuite  les inconséquences de son comportement après 1871. On signale sa « monomanie des vélocipèdes »,  au motif qu’il aurait cru que cette invention « pouvait recevoir des applications industrielles et commerciales ». En clair, Gaston de Beauplan avait saisi tout le potentiel de développement que pouvait receler cette nouveauté technique  au point d’avoir certainement envisagé de créer une entreprise ad hoc. Par la suite, le dossier note qu’il s’était mêlé d’affaires d’assurances mais aussi d’importation de palmiers d’Afrique et d’herbes du Venezuela pour faire de la sparterie. Il aurait aussi envisagé d’exploiter des mines de cuivre en Amérique du sud. Autant de projets, et quelques autres figurant au dossier à charge,  qui n’aboutiront pas mais qui font craindre à sa famille qu’il n‘y engloutisse l’ensemble de ses biens.

• Il lui est également fait reproche de sa prodigalité, avec des achats de marchandises variées telles que « soie, tissu, pommes de terre, du champagne et des couverts». On l’accuse aussi de manière sibylline de ne même pas prendre de sa personne « les soins les plus élémentaires». Faut-il entendre par là qu’il se négligeait quelque peu ? C’est la question que pose Emile Vuillemot dans son article. Pire, il aurait donné « son nom et sa signature sans garantie et sans même demander des reçus des sommes qu’il prêtait ». Face à ce flot de reproches, Amédée Gaston de Beauplan a choisi de jouer les absents. Il ne comparaît pas devant le tribunal, « attendu qu’il vient de donner une nouvelle preuve de son imbécillité en s’échappant de la maison paternelle pour se soustraire à l’interrogatoire ordonné par le jugement du tribunal ». Il a toutefois pris soin de rédiger une lettre exposant les causes de son départ : « Je pars. C’est assez des médecins. Je ne veux pas comparaître devant la justice. Je pars pour l’Angleterre, pour l’Amérique peut-être, car c’est le seul pays où l’on comprenne les  grandes inventions. Que l’on ne cherche plus à me faire revenir comme on l’a déjà fait une fois en m’envoyant une dépêche m’annonçant que  mon père est malade, car je  n’y croirai plus. Je pars, je reviendrai quand j’aurai fait fortune », conclut-il dans sa lettre.

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Antoine-Émile Blanche (1820-1893)

• Bien qu’absent, Gaston de Beauplan n’en exerce pas moins sa verve à l’encontre des médecins. Il s’en prend plus particulièrement au docteur Émile Blanche lui-même qui avec  « sa prétention de  vouloir traiter et guérir les fous n’était pas plus raisonnable ni plus sensé que le plus vulgaire des mortels et que, s’étant plus d’une fois “mis dedans”, il serait tout aussi bien que le premier venu passible d’une interdiction », lit-on dans le compte rendu que publie L’Univers, daté du 29 mars 1879. Et d’ajouter que « Sur ce mot, M. Gaston de Beauplan est parti pour Nice ou pour tout autre endroit tranquille déclarant qu’il en avait assez des médecins et qu’il désirait vivre en repos, loin de leurs consultations et de leurs remèdes »…

BEAUPLAN Robert de ( Emilie Ambre)• En rendant compte de l’audience, Emile Vuillemot n’est cependant pas dupe. Il sait qu’il y a un autre motif qui pèse autrement plus lourd : « Le plus grave des motifs de la requête en interdiction, n’a pas été, dit-on, formulé dans la requête. M. de Beauplan fils avait formé le projet mal vu par l’œil d’un père d’épouser en juste noce une personne bien aimée qui roucoule tous les soirs les amours de Juliette à Roméo.  Ce mariage lyrique ne plaisait pas du tout à la famille de Beauplan. Cette mésalliance faisait sursauter tous les Beauplan en l’air, comme si on eût fait éclater sous leurs pieds quelques kilos de nitroglycérine». Derrière cette « mésalliance », se cache une artiste lyrique, Émilie Ambre, qu’il a pu connaître en tant que directeur de la Compagnie de l’Opéra français. Doit-on pour autant parler « d’imbécillité et de débilité » comme indiqué dans la requête de la famille?  « Il y a plusieurs espèces de folies – et tous les fous de ce monde ne sont pas interdits. M. de Beauplan s’était un jour (…) mis en tête d’épouser une cantatrice. Etait-ce raisonnable ? Nous ne saurions dire – et nous avons connu plus d’un homme du monde qui, ayant commis une “extravagance” de cette nature n’a pas été pour cela interné à Charenton », persifle le journaliste de l’Univers qui semble avoir bien compris quel était le véritable enjeu pour le père de Gaston de Beauplan.

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Émilie Ambre, au début  des années 1880.

• Finalement le tribunal n’accédera pas totalement à la demande paternelle : « Toujours est-il qu’on ne l’a pas trouvé aussi fou qu’on le disait, peut-on lire dans L’Univers illustré daté du 29 mars 1879. Prodigue, je ne dis pas non. Le tribunal non plus. Le tribunal s’est contenté d’infliger à M. de Beauplan un conseil judiciaire. Ce conseil pourra bien l’empêcher de mal dépenser  son argent. Mais il est d’autres sottises auxquelles il ne pourrait mettre obstacle si M. de Beauplan s’avisait de vouloir les faire. Mais nous espérons bien que M. de Beauplan ne les fera pas ».  Un autre journal rapporte que face au père qui demandait «  l’interdiction de son fils pour cause d’imbécillité et de démence »,  le tribunal a trouvé le jugement de M. de Beauplan (père) « sévère et sa demande excessive. Il a simplement pourvu M. de Beauplan d’un conseil judiciaire ».

[Recueil_Portraits_d'Émilie_Ambre_(XIXe_[...]_btv1b8530383f• Fuyant ce tumulte judiciaire, largement relayé par la presse, Amédée Gaston de Beauplan s’est embarqué pour l’Amérique du Nord, afin d’y retrouver Émilie Ambre et de la suivre dans une nouvelle tournée, au déroulement plus que rocambolesque. Pour celle qu’il aime, le fils prodigue a des projets ambitieux, avec la création de sa propre compagnie. Le journal Gil Blas daté du 15 mai 1880 s’en fait l’écho : « L’année prochaine, La Nouvelle-Orléans aura un théâtre consacré exclusivement au grand opéra français. M. Gaston de Beauplan, nommé directeur administrateur a réussi dans ses projets et la souscription qu’il a ouverte a atteint en quelques jours 200 000 francs. La saison lyrique durera du 8 novembre (1880) au 25 mars (1881) et comptera 75 représentations à raison de 4  par semaine. À partir du 25 mars, le directeur amènera sa troupe à New York, Boston et Philadelphie, où il passera un mois. Le théâtre n’aura à son répertoire, si l’on excepte Aïda, que les grandes  œuvres qui ne figurent pas au théâtre italien ». L’article ajoute que « M. de Beauplan compte former une troupe de premier ordre, avec chœurs nombreux et orchestre complet ». Enfin on apprend qu’il « est en pourparler avec d’éminents artistes », mais qu’il a déjà « engagé Mademoiselle Émilie Ambre et Mademoiselle Lablache, chanteuses légères »(sic). En même temps, il compte bien utiliser le portrait peint par Édouard Manet, à la fois pour promouvoir la diva, Émilie Ambre, et le peintre auprès du public américain. Tout semble lui sourire, à en juger par la lettre qu’il adresse à Manet le 30 novembre 1879:

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Étienne Moreau-Nélaton: Manet, raconté par lui-même (Tome II) – (©BnF Galica)

•Il va pourtant falloir bien vite déchanter, la tournée n’ayant pas le succès financier escompté, malgré l’entregent dont fait preuve Gaston de Beauplan et le talent d’Emilie Ambre qui interprète  alors Faust, Aïda ou la Traviata. Les spectateurs se font rares et on approche du désastre, comme l’écrit Etienne Moreau Nélaton, dans le second tome de son livre Manet, raconté par lui même:

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Manet raconté par lui-même (©BnF Gallica)

[Recueil_Portraits_d'Émilie_Ambre_(XIXe_[...]_btv1b8530384v• Il faut alors  revoir les ambitions à la baisse et le rapatriement de la troupe en France ne se fera pas sans difficultés. Quelques mois plus tard, Gaston de Beauplan et Émilie Ambre sont de retour à Meudon où, le 12 février 1882, voit le jour, Robert Rousseau de Beauplan, né « de  mère inconnue ». Le couple, peu soucieux des lendemains,  continue de dépenser sans compter et, après avoir déjà dû brader bijoux, marbres et tableaux, Émilie Ambre et Gaston de Beauplan se retrouvent contraints de céder parc et château, ne conservant qu’un terrain pour y bâtir une maisonnette. Quelques mois plus tard, l’artiste reprend ses tournées en province. Elle  laisse au père le soin de s’occuper de l’enfant, ne retrouvant la maisonnette de Meudon que durant  l’été. Seul pendant de longs mois et  lassé par cette vie passée loin  d’Emilie Ambre, Amédée de Beauplan quitte la région parisienne pour s’installer à Montpellier. Il croit alors trouver quelque réconfort dans l’usage de la morphine, ce qui ne fait que précipiter la fin d’un homme « brisé, épuisé et vieilli ». Le 28 février 1890, il décède à seulement 41 ans. Sa dépouille ne rejoindra pas le caveau familial à Montmartre et c’est l’une de ses sœurs, Jeanne Hutteau d’Origny, qui se chargera de la sépulture, au cimetière Saint-Lazare de Montpellier. La concession trentenaire n’ayant pas été renouvelée par la suite, sa dépouille finira, peu après la seconde guerre mondiale, à l’ossuaire communal.

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L’acte officiel par lequel Émilie Ambre reconnaît Robert de Beauplan comme étant son fils, en 1890

• Emilie Ambre, quant à elle, après avoir officiellement reconnu l’enfant, le 16 juin 1890 , doit faire face  à la disparition d’Amédée de Beauplan qui n’a laissé, semble-t-il, rien d’autre  que des dettes. Le peu d’argent restant sera rapidement perdu dans « des spéculations malheureuses », selon son fils. Loin de sa gloire d’antan, lorsqu’elle faisait tourner la tête du roi Guillaume IV, l’artiste   doit continuer de se produire quelque temps encore  sur scène. Pour celle qui fut une glorieuse  Carmen, l’heure est toutefois venue de  tirer définitivement  un trait sur sa vie de vedette et  d’artiste lyrique.  Reconvertie en simple  professeur de chant et d’art lyrique, elle ouvre alors  un cours de chant qui ne prospérera guère.

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Le journal Le XIXè siècle (30 janvier 1885) annonce la parution prochaine des mémoires d’Émilie Ambre

• En janvier 1894, elle épouse Emile Bouichère (1861-1895), un organiste, maître de chapelle et chef de Chœur qui l’assiste dans son enseignement.  Une union des plus brèves, Emile Bouichère décédant dès le 4 septembre 1895. Trois ans plus tard, en 1898, incapable d’affronter la solitude, Émilie Ambre mettra fin à ses jours, après avoir laissé une monographie (Emilie Ambre, une diva, éditions Ollendorf, 1885). Lors de ses funérailles au Père-Lachaise, sa dépouille finira à la fosse commune,  les frais de concession n’ayant pas été intégralement réglés à l’administration. Sic transit gloria mundi…

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©Cimetières de Montpellier

► Pour en savoir plus sur l’ascendance de Robert de Beauplan, on pourra consulter sur le site Cimetière de Montpellier un article très complet  consacré à la famille de Beauplan. Rédigé d’une plume alerte, il fourmille de détails sur plusieurs générations des Rousseau de Beauplan.

LA DESCENDANCE

DE ROBERT DE BEAUPLAN…

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Robert de Beauplan et son épouse Marsa (DR © S. Bruel-Normand)
De l’union de Robert Rousseau de Beauplan (Meudon,1882- Versailles, 1951)  avec Marsa Roustan (Paris, 1891 – Londres, 1947), célébrée  le 6 décembre 1912 à Paris, sont nés deux enfants : en 1914, une fille prénommée Claude Francine puis, en 1919, un garçon prénommé Cyrille. Tous les deux ont connu des itinéraires singuliers qui méritent d’être contés.
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Cyrille et Claude de Beauplan, en 1919, en compagnie de leur oncle P-Georges Normand (DR © Collection S. Bruel-Normand)

◘  Claude Francine ROUSSEAU de BEAUPLAN,

épouse DORIZON puis MATTLI

(PARIS – 1914  – OXFORD 1981=

• Claude Francine Rousseau de Beauplan est née à Paris, le 3 avril 1914. L’acte de naissance mentionne que la déclaration a été faite le 6 avril, à la mairie du VIème arrondissement,  par son père, « agrégé de l’Université », en présence de l’éditeur Bernard Grasset, et de Gustave Téry, lui aussi agrégé de l’université, en même temps que  fondateur et directeur  du journal l’Œuvre.

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Acte de naissance de Claude de Beauplan

• « Mon père et moi étions très proches, écrira-t-elle dans la préface des souvenirs inédits de Robert de Beauplan ( L’aventure commence à soixante ans). Il a essayé de faire de moi une intellectuelle”.

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Claude de Beauplan (1924)

• “Après dix ans de quotidiennes leçons de latin, j’étais devenue assez bonne latiniste, ce qui ne m’a pas empêchée, contrairement à tous ses espoirs de devenir mannequin à 18 ans”, ajoutait-elle.

• Celle qui sera célébrée pour sa beauté par la presse de la mode, a commencé sa carrière de mannequin, en 1932, à Paris, d’abord chez Ardanse puis chez   Desses avant de rejoindre le couturier Jean Patou, chez qui elle est devenue premier mannequin. La guerre va toutefois mettre un terme provisoire à cette carrière prometteuse dans le monde de la mode.

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Claude de Beauplan (1928) (DR- © Coll. privée Solange Normand-Bruel)

• Le 17 février 1940,  Claude de Beauplan épouse Bernard Dorizon (1910-1994), un jeune et brillant ingénieur, sorti major de l’Ecole Centrale. Le mariage est célébré à Vaux-sur-Seine, une commune alors située dans le département de la Seine-et-Oise. Deux semaines après le début de  l’attaque allemande à l’ouest,  Bernard Dorizon est envoyé en mission spéciale à Londres. Destination l’usine de Filton, à Bristol, où il est chargé de s’informer sur  le devenir des avions promis par le Royaume Uni à la France. Le 23 mai 1940, le couple embarque donc au Havre, au milieu des flots de réfugiés, dans le dernier bateau en partance pour l’Angleterre.  Trois semaines après leur arrivée à Bristol, les troupes allemandes pénétraient dans Paris et, le 22 juin 1940, la France se retirait  de la guerre en signant l’armistice, laissant le Royaume Uni seul face à l’Allemagne : « Le consulat de France nous proposa de nous rapatrier. La tentation de rejoindre ma famille  était forte. Nous entendîmes l’appel du général de Gaulle mais ce qui nous décida vraiment à rester, ce fut l’appel de Churchill (…). Il devint alors parfaitement clair pour nous que nous ne pouvions envisager de rentrer dans notre pays occupé par les Allemands », écrit Claude de  Beauplan dans la préface des  mémoires paternels.

• Pour subsister, Bernard Dorizon s’engage comme ouvrier à l’usine d’aviation de Filton, tandis que son épouse s’occupe d’enfants, en s’improvisant nurse. Tous les deux décident de franchir le pas en s’inscrivant quelques semaines plus tard auprès du  Consulat de Bristol pour rejoindre les Forces Françaises libres que le général de Gaulle a officiellement créées en juillet 1940. Devant le peu de réactivité des FFL, le couple ne cache pas sa déception : « Malgré  notre désir de joindre immédiatement le mouvement gaulliste et nos nombreuses démarches, il semble que personne n’avait alors besoin de nous ».

• Jusqu’à la fin de 1942, les Dorizon restent à Bristol, sous les bombardements constants, « prenant (leur) part, comme tout le monde dans l’effort de guerre, avec toutes les difficultés et les hasards de l’époque ». Quant aux nouvelles de France, elles sont devenues inexistantes, la dernière lettre reçue de sa mère par Claude de Beauplan remontant à 1940. Tout au plus sait-elle que son père est toujours à L’Illustration, et  qu’après avoir suivi l’exode en juin 1940, qui l’a mené à Bordeaux puis à Clermont-Ferrand,  il a regagné la capitale.

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Claude de Beauplan rejoint les volontaires féminines intégrées aux FFL

•  Le temps passe et au début de 1943, les Dorizon quittent Bristol pour Colchester où ils vont séjourner durant  sept mois. Bernard Dorizon rejoint la firme d’ingénieurs  Davey-Paxman où on va enfin pouvoir  tirer profit de ses capacités d’ingénieur, plutôt que de le cantonner à un simple poste d’ouvrier. De nurse, Claude de Beauplan se retrouve à donner des cours de français à des adolescents de 15 à 17 ans. Un jeune public qui se révèle difficile, d’autant que l’ex-mannequin n’a strictement aucune expérience de l’enseignement et de la pédagogie. Au même moment, en France occupée, Robert de Beauplan a quitté l’Illustration pour rejoindre Le Matin, où il signe des éditoriaux, tout en intervenant désormais régulièrement sur les ondes de Radio Paris : « C’est à Colchester que, pour la première fois, j’entends avec stupeur la voix de mon père à Radio Paris. Je l’écoute toutes les semaines, horrifiée, mais fascinée aussi, car cette voix provient d’un monde que je ne connais plus, sans rapport avec celui dans lequel je vis. Pourtant, je suis bien obligée d’y croire », écrira-t-elle quelques années plus tard.

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Jean Oberlé

• En juillet 1943, Bernard Dorizon est enfin appelé dans les FFL et il est incorporé dans un régiment qui cantonne à Camberley. Claude de Beauplan, de son côté, gagne Londres, avec la ferme intention de s’engager, elle aussi, dans les FFL. On n’ignore évidemment pas qu’elle est la fille de Robert de Beauplan, « infâme collaborateur », et on le lui fait bien sentir, interrogatoire après interrogatoire, afin de percer ses motivations profondes : « Je n’ai pas oublié mon premier jour à Carlton Garden. Quand j’entre dans la cantine, un silence de mort Tout le monde me regarde. Comment la fille d’un collaborateur peut-elle se joindre à nous ? C’est la réaction immédiate de la plupart des Français de tous bords qui sont là. Je dois dire, ajoute-t-elle,  que je n’ai jamais eu de tels problèmes avec les Anglais . Personne au M.I.S. ne m’a jamais rien demandé sur mon passé ou ma famille». Elle en veut plus particulièrement à « de vieux amis de (s)on père », qui ont rejoint Londres. Parmi ceux qui « ont été infects (sic) à (s)on égard », elle mentionne plus particulièrement Jean Oberlé. Il est alors l’un des principaux animateurs de l’équipe de la France Libre à la BBC et on lui doit le fameux slogan « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ».

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François Morin-Forestier

• Malgré cette hostilité latente, « déterminée à ignorer et à pardonner », elle devient en 1944 secrétaire de François Morin-Forestier (1910-1980). Ancien responsable militaire de Combat dans la France occupée,  il a été exfiltré vers l’Angleterre où il est devenu chef de la délégation de Londres du commissariat des prisonniers, déportés  et réfugiés, une structure placée sous l’autorité de Henry Frenay. Elle est également sous l’autorité d’Olivier Lévy alias Auber, dont Claude de Beauplan découvrira que son épouse est une des ses anciennes  condisciples du lycée Jules-Ferry où elle a fait ses humanités : « Quand mon père a été arrêté en 1945, il a été l’un des seuls qui m’a embrassée en me disant qu’il comprenait ».

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Claude Hettier de Boislambert

• En septembre 1944, alors que Paris vient d’être libéré et que le Gouvernement provisoire de la république française s’y est installé, Claude de Beauplan songe à rentrer en France. Encore faut-il qu’elle ait un statut de militaire. Après avoir supplié en vain  François Morin-Forestier, elle est renvoyée auprès de Claude Hettier de Boislambert (1906-1986), futur grand chancelier de l’ordre de la Libération. Il est à la tête de la Mission militaire française de liaison administrative (MMLA), chargée d’établir et d’harmoniser les rapports entre les forces alliées et les populations libérées dans le cadre du débarquement. Elle est alors soumise à un interrogatoire serré destiné à tester ses capacités sur des problèmes tels que l’aménagement sanitaire d’un village libéré. C’est un échec . Selon elle,  son nom et sa situation de fille de collaborateur en fuite ont pesé bien plus lourd que ses réponses effectivement imprécises.

• Finalement, il lui faut attendre le 18 octobre 1944, pour pouvoir enfin fouler à nouveau le sol français, avec l’appui de François Morin-Forestier.  Elle débarque à Omaha Beach, en même temps que 2 000 soldats noirs américains.  Premier objectif qu’elle s’est fixé:  regagner Paris le plus rapidement possible, afin de renouer les contacts  avec sa famille,  au moins avec sa mère, ce qu’elle parvient à faire  après trois jours de discussion avec les autorités militaires américaines. Déposée par les Américains place de la Concorde, elle rejoint le domicile familial, rue de la Tour : «  Quel retour glorieux ! En dix minutes, j’appris  que mon père avait quitté Paris en bicyclette  le 18 août et se cachait quelque part dans la nature, que mon jeune frère était devenu trotskyste et se cachait lui aussi ». Bien que sa mère, née Marsa Roustan, ait divorcé en 1935,  « dieu sait pourquoi  d’ailleurs car ils s’adoraient et ne passaient pas une journée sans se voir », elle a gardé des liens très forts avec son ex-époux en fuite. Claude de Beauplan ajoute que sa mère «  a été d’un courage  et d’un dévouement extraordinaire pendant cette période tragique ».

• Dès le lendemain elle rejoint sa nouvelle affectation au Ministère des réfugiés et des prisonniers, installé avenue Foch. Elle se retrouve plongée dans un univers où cohabitent tant bien que mal Français de Londres et Français d’Alger, « où tout le monde se détestait cordialement, un monde d’intrigues, de dénonciations, où personne n’avait confiance en personne ». Les « Gaullistes de Londres » se voient reprocher «  acrimonieusement  et même haineusement de n’avoir pas subi l’occupation allemande ».  Les retrouvailles de Claude de Beauplan avec ses relations d’avant guerre ne sont pas toujours des plus cordiales : certains  l’ignorent totalement, tandis que d’autres, faisant l’impasse sur son nom, voient en elle  « une héroïne de guerre, conception nettement excessive de mon rôle pendant une période durant laquelle j’avais simplement, de mon mieux, partagé les épreuve d’un peuple que j’admire beaucoup », écrira-t-elle.

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France Soir (décembre 1944) © BnF Gallica

• Quelques semaines après cette prise de fonction, sa mère a reçu une lettre de Robert de Beauplan que le quotidien France Soir qualifie de “Don Juan de coulisse (qui) se cache quelque part en France”. Il est alors installé dans la clandestinité, du côté de  Château-Gontier. Le premier réflexe de Claude de Beauplan est de partir le rejoindre mais, par prudence, elle y renonce : sa carte d’identité mentionnant son nom de jeune fille ne manquerait pas  d’éveiller l’attention des services de police, lancés à la recherche du journaliste en cavale. C’est finalement sa mère qui entreprend le périple vers la Mayenne dont elle reviendra quatre jours plus tard. Entre temps, cette dernière ayant été dénoncée par « on ne sait qui », Claude de Beauplan apprend par la concierge que les FFI vont investir l’immeuble. Son passé dans les FFL ne lui assurant pas forcément une immunité totale, elle est contrainte de se réfugier  chez une amie juive que sa mère avait cachée durant l’occupation : « J’y reste trois jours sans mettre le nez dehors. Heureusement car les F.F.I. sont arrivés cinq minutes après mon départ ! Rien de semblable ne m’était jamais arrivé en Angleterre », confie-t-elle.

• Au début de 1945, sa demande d’être « militarisée », qui avait échoué à Londres, finit par aboutir et elle se retrouve ainsi avec le grade de « sous lieutenant assimilé ». Si elle a plaisir à se replonger dans l’univers parisien qu’elle a bien connu avant guerre, alors qu’elle évoluait dans le milieu de la mode, elle n’en décèle pas moins nombre d’aspects négatifs : « La haine, les dénonciations, le marché noir » : « Je n’avais jamais eu peur en Angleterre, sauf pendant le blitz, la peur animale d’être tuée », note-t-elle. Ici, je perds mon sens de la sécurité, j’ai peur ». C’est ce qui la conduit à demander  au printemps 1945 sa mutation pour Londres.  Ce n’est toutefois pas l’unique raison : la guerre l’a éloignée de son mari Bernard Dorizon, au point que les liens du couple se sont distendus.  Or, à la même époque, elle a fait la connaissance de Joseph dit Jo Mattli (1907-1983), un couturier déjà réputé. Il semble qu’il ait lui aussi gravité autour des Français libres de Londres, bien qu’il fût d’origine suisse. L’homme est séduisant, il est passionné par la mode et il exerce ses talents créatifs dans la haute couture. Un milieu avec lequel Claude de Beauplan compte bien renouer, une fois l’orage passé. L’homme est séduisant et le charme réciproque a opéré : « Je voulais être près de lui. L’Angleterre me paraît un paradis de gentillesse et d’amitié ». Fin provisoire de l’intermède français.

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Le Maine Libre (2 juillet 1945)

• Ce qu’elle ne sait pas, c’est que l’histoire va très vite la rattraper, avec l’arrestation de son père qu’elle apprend par la radio dès le 27 juin 1945. Information rapidement confirmée par sa propre mère. L’urgence est donc de trouver un avocat qui acceptera de défendre Robert de Beauplan qui, compte tenu de ses articles dans L’Illustration et Le Matin et de ses éditoriaux à Radio Paris risque sa tête. C’est donc sa mère qui s’en charge : après le refus par Maître  Moro-Giafferi de plaider l’affaire, elle a réussi à convaincre Maître Albert Naud de se saisir du dossier. Le procès étant fixé au 26 novembre 1945, Claude de Beauplan est de retour à Paris dès le début du mois. Me Albert Naud compte la faire citer comme témoin, ses états de service auprès des FFL à Londres pouvant produire un effet positif sur la Cour et surtout sur les jurés. Pour elle, la priorité, c’est d’abord de rencontrer son père incarcéré à la prison de Fresnes : « Cela signifiait de longues queues dans le froid (…). Finalement, derrière une espèce de grillage, comme dans un zoo, les prisonniers arrivent à une dizaine à la fois. Un gardien est chargé de surveiller les conversations, mais comme tout le monde parle à la fois, il ne doit pas entendre grand-chose ».

• Ces retrouvailles sont empreintes d’une émotion non dissimulée : « Papa n’a pas changé, écrit-elle. Il est très ému de me voir, moi en larmes. On ne peut pas s’embrasser, juste se toucher du doigt ». Lorsqu’elle lui pose, avec un brin de  naïveté, la question de savoir ce qu’il va lui arriver, la réponse tombe tout naturellement : « Être condamné à mort, ma chérie ». Durant les trois semaines qui précèdent le procès, Claude de Beauplan et sa mère lui rendent visite et elles en rapportent l’impression qu’il ne se fait guère d’illusion sur son sort : « Peut-être espère-t-il un miracle. Pas moi », note-t-elle.

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Claude de Beauplan (DR ©S. Bruel-Normand)

• Citée comme témoin de la défense, elle ne peut accéder à la salle d’audience que le deuxième jour : « Je sais que je vais défendre mon père. Je sais, comme le lui avait dit la juge d’instruction, qu’il n’a pas de sang sur les mains, qu’il n’a dénoncé personne, qu’il n’a pas agi pour de l’argent. Je suis donc fière de le défendre ». Impressionnée par le tribunal et peut-être aussi écrasée par le poids des responsabilités qui lui échoient pour sauver la tête de son père, elle en oublie les quelques conseils que lui avait prodigués Me Albert Naud : « Est-ce cette immense salle, tous ces gens hostiles, ces juges terrifiants ?» Essayant de répondre à des questions qu’elle entend à peine au milieu du brouhaha de la salle, elle dresse un piètre bilan de son intervention : « Je bredouille, je suis lamentable ».

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France Soir (27 novembre 1945) © BnF Gallica

• Elle aura beau rappeler son séjour anglais de 4 ans, son engagement précoce dans les FFL et le fait que son père n’avait jamais tenté de l’en dissuader, rien n’y fera : la condamnation à mort tombe. Dans la salle, lorsqu’elle va embrasser son père, les injures fusent : « Les tricoteuses, style 1945, hurlaient « Salaud !». Comment pouvait-elle oser embrasser un traître ?  A la sortie du palais de justice, l’hostilité est plus que palpable et elle raconte avoir dû essuyer quelques crachats, tandis que les signes d’amitié s’étaient faits aussi rares que discrets.

• Face à sa mère qui « avait tant lutté » et qui se retrouve  « accablée », Claude de Beauplan s’interroge sur la suite des démarches à entreprendre pour sauver la tête de son père : «  Que pouvait-on faire ? Écrire au général de Gaulle. Je lui ai écrit aussitôt, la plus belle lettre de ma vie, à mon avis. Je n’espérais pas une réponse personnelle, mais peut-être quelque chose. Un signe », constate-t-elle désabusée. L’ultime recours possible est la demande de  grâce présidentielle introduite par Robert de Beauplan et son avocat, Maître Albert Naud. Cette grâce,  mère et  fille vont l’attendre  durant près de trois mois. Jusqu’à ce que le nouveau président du gouvernement provisoire de la république française, Félix Gouin, qui a remplacé le général de Gaulle démissionnaire, y appose sa signature, le 26 février 1946. La condamnation à mort de Robert de Beauplan est commuée en réclusion à perpétuité : « 86 jours, c’est long quand on a de lourds fers aux pieds »…

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Claude de Beauplan, après son divorce, en compagnie de son nouvel époux, le couturier Joseph Mattli (DR ©S. Bruel-Normand)

• Robert de Beauplan ayant réussi à sauver sa tête,  sa fille rentre à Londres, où elle s’installe dans le quartier de Kensington. Après avoir divorcé de Bernard Dorizon, le 20 juillet 1946, elle épouse le 28 juillet 1947 le couturier  Joseph, dit Jo  Mattli (1907-1983), lui aussi divorcé. Six mois plus tôt, en février, disparaît sa mère, Marsa Roustan qui avait elle aussi élu domicile dans la capitale anglaise. Ce retour dans le monde de la mode ne lui fait pas  pour autant oublier le sort son père. En 1947, pour la première fois depuis sa condamnation et la grâce présidentielle qui a suivi, elle peut  lui rendre visite au pénitencier de l’île de Ré : « C’est à ce moment qu’à travers les barbelés il a fait la connaissance de son gendre, mon second mari (…).Pendant trois ans, au moment des vacances, je reviendrai à l’île de Ré ». Lors de ces visites, elle récupère les cahiers d’écoliers sur lesquels « journaliste impénitent, il continuait à retracer de sa fine écriture régulière le nouveau décor de sa vie. Il n’est pas trop malheureux. Il est avec des amis : Henri Béraud, Stéphane Lauzanne, Henri Clerc…Ils sont traités humainement », rapporte-t-elle dans sa préface aux mémoires inédits de son père. La dernière visite à l’île de Ré aura lieu en 1950, avant que les détenus politiques ne soient transférés à La Celle-Saint-Cloud, où les conditions de détention sont nettement moins bonnes.

 • Dans les derniers mois de 1951, après avoir appris « par une lettre d’un détenu » que son père avait été frappé par une attaque d’hémiplégie, elle lui rend une ultime visite, après avoir dû  batailler durant trois jours pour obtenir du Ministère de la justice un permis spécial de visite. De cette entrevue, elle écrira : «  Mon père ne m’a pas reconnue. Il était dans un état lamentable, dans un lit dégoûtant, plein de plaies. Il m’a prise pour ma mère. Je lui ai laissé ses illusions ( …). C’est la dernière fois que je l’ai vu ». Deux semaines plus tard,  son état ayant empiré, il bénéficie d’une grâce médicale et il est transféré à l’hôpital de Versailles. Il y  meurt, le  22 décembre 1951, après une seconde attaque foudroyante : « Il écrivait une lettre, dira-t-on à sa fille. La plume à la main…Une belle mort pour un écrivain ». Cette disparition rompt les derniers liens que Claude de Beauplan, désormais épouse Mattli, entretenait encore avec son pays natal. Désormais, c’est le Royaume-Uni qui va devenir le cadre unique de sa vie, auprès de Jo Mattli.

• Né  en 1907 à Locarno, en Suisse, Joseph Mattli  avait  grandi à Lugano dans la partie italophone du pays. La   famille Mattli ne comptait pas moins de quatorze enfants, dont seulement deux garçons. Après avoir débuté dans la vie  comme apprenti dans une société pétrolière, il avait quitté son pays natal en 1926 pour gagner  l’Angleterre, afin d’y apprendre l’anglais. C’est là qu’il avait révélé de réelles dispositions pour la couture. Il avait pu perfectionner son art à Paris, auprès de la maison de mode Premet, avant de regagner Londres, afin d’y ouvrir sa propre maison de couture, dès 1934. Sa première femme, Olga, qu’il avait épousée la même année, lui servait accessoirement de mannequin et elle concevait aussi les chapeaux destinés à accompagner les robes qu’il créait. Quatre ans à peine après son installation, il avait pu organiser ses premiers défilés de mode à Paris  mais la guerre devait le contraindre  à se recentrer sur l’Angleterre.

Bio Claude Beauplan Sydney Morning Herald 20 janvier 1952
The Sydney Morning Herald 20 janvier 1952

• En 1947, lors de son remariage avec Claude De Beauplan, il figure dans le classement de tête  des dix plus grands couturiers du Royaume : « Joseph Mattli attribue une grande partie de sa réussite à sa charmante  épouse française », n’hésite pas à écrire le Sydney Morning Herald. Une de ses créations, une élégante robe de cocktail en soie, se retrouvera même incluse dans le défilé de mode de la comédie Maytime in Mayfair en 1949. Les magazines de mode comme Vogue ou d’information comme Life lui ouvrent alors largement leurs pages.

• Quelle place Claude, son épouse, occupe-t-elle alors dans la vie privée comme dans la vie professionnelle de Jo Mattli ? Un article publié dans le Sydney Morning Herald (20 janvier 1952) présente Claude Mattli (de Beauplan) comme « director vendeuse », soit l’équivalent de la responsable des ventes de la maison de couture de son mari. Occasionnellement, elle sert de modèle à son mari et elle peut aussi redevenir mannequin pour présenter les créations de Jo Mattli, notamment des robes du soir,  lors des défilés de mode : « Les Mattli vivent dans un appartement du quartier de Kensington”, écrit le journal, avant d’ajouter que “ Madame Mattli est une femme au foyer enthousiaste, prenant plaisir aux tâches domestiques, notamment le shopping, mais c’est M. Mattli qui cuisine ».

Claude Mattli The age melbourne 4 février 1950
The age Melbourne 4 février 1950

• Dans The Straits Times du 7 mars 1948, un journaliste ne cache pas son admiration à l’égard de cette épouse modèle:« Claude Mattli, l’épouse du créateur de mode, est certainement le meilleur des mannequins que j’aie vu  (elle était premier mannequin chez Jean Patou avant guerre). Elle est très petite pour un mannequin, mais c’est une piquante brunette dotée d’un grand chic ». Douée pour l’écriture,  héritage paternel oblige, il semble selon l’universitaire anglaise Caroline Ness, qu’elle soit  la  véritable rédactrice de la rubrique hebdomadaire que signait Jo Mattli dans les colonnes du journal Reynolds News & Sunday Citizen, dans les années 1960. Ces articles qui donnaient régulièrement de nombreux conseils sur l’élégance et sur la mode, étaient prolongés de temps à autre, par des conseil de beauté.  Selon Caroline Ness, ils ont parfois une tonalité tellement féminine qu’on peut se demander si leur véritable auteur ne serait pas Claude Mattli de Beauplan, en personne.

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Le couple Joseph Mattli – Claude de Beauplan au début des années 1960 (DR © S. Bruel Normand)

•  Le couronnement de la reine Elisabeth, à Westminster, le 2 juin 1953, donnera une impulsion aux maisons de couture anglaises. Elle doivent faire preuve de créativité pour répondre à l’afflux des demandes qui proviennent aussi bien des jeunes « débutantes » que de leurs mères, soucieuses de briller en société. La collection Mattli  de l’automne 1952 est saluée comme « la meilleure de la saison » par un journaliste, spécialiste de la mode. Le couturier est alors au sommet de sa réussite.  Pourtant, en 1955, la maison Mattli qui connaît des difficultés financières, st contrainte d’abandonner la présentation de collections pour se recentrer sur le prêt-à-porter, activité jugée nettement plus rentable.

Mattli The australian women's Weekly 11 juin 1949
The australian women’s Weekly (11 juin 1949)

• Le nom de Mattli restera gravé dans la mémoire  collective, dans les années 1960  et 1970,  aussi bien dans le prêt-à-porter que dans la réalisation de patrons, une activité en plein essor qui se révèle particulièrement  lucrative pour le créateur. De nombreux modèles publiés dans Vogue portent alors sa signature.  En 1973, Joseph Mattli  ouvre une boutique  à Paris, dans les locaux qui avaient abrité jadis sa toute première maison de couture. Il y présente une sélection de collections suisses, italiennes et françaises, incluant des créations comme celles de Nina Ricci. Pour lui, le prêt-à-porter répond véritablement  à la demande des femmes modernes souhaitant accéder à la mode immédiatement,  tout en gardant la liberté d’en changer le plus souvent possible.

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Un des nombreux patrons créés par Jo Mattli

• Dans les dernières années de sa vie, Jo Mattli devait encore collaborer à la collection d’automne réalisée en 1980 par Christopher Mc Donnel. Le couple, retiré à Curridge près de Newbury, dans le Berkshire,  est resté uni durant plus de trente ans, jusqu’à ce que la mort les sépare, avec le décès de Claude Mattli de Beauplan, survenu en septembre 1981, à Oxford.  Paraplégique et souffrant d’une myélite, elle a passé les dernières semaines de sa vie clouée au lit.

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Joseph Mattli, en compagnie de sa seconde épouse Claude Rousseau  de Beauplan.

• Caroline Ness, qui a pu rencontrer   des amis du couple  et une femme qui l’avaient  assistée dans ses derniers mois, rapporte que les médecins n’avaient jamais pu découvrir ce qui avait provoqué sa paraplégie. Peut-être faut-il y voir un problème d’ordre génétique, le père et la fille ayant été victime du même mal. Curieusement, selon la même source, l’acte de  décès de Claude Mattli de Beauplan mentionne « épouse Dorizon », alors que le divorce avait été prononcé officiellement en juillet 1946. Quant à Joseph Mattli, il ne lui survécut que six mois, disparaissant à son tour le 9 février 1982, à Curridge. Le couple n’avait pas d’enfants.

◘ Cyrille ROUSSEAU de BEAUPLAN,

alias P(hilippe) Guillaume, P. Rousseau

ou « le vieux Guillaume »

(Paris – 1919 – 1973)

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Cyrille de Beauplan en 1925 (Dessin de P-G Normand) (DR- Coll. privée Solange Normand-Bruel)

• Philippe Cyrille Guy Rousseau de Beauplan est né à Paris (9ème), le 8 février 1919. La déclaration de naissance a été faite à la mairie du 9ème arrondissement, en présence de l’éditeur Bernard Grasset et de Georges Arnould, ingénieur. L’acte mentionne pour Robert de Beauplan « agrégé de l’université», alors que, à cette date, il avait totalement rompu avec l’enseignement pour embrasser la carrière journalistique. On dispose de peu  de repères sur ses années de jeunesse. Dans un livre de souvenirs, La foi hors les murs, grappillages de la Saint-Martin 1912-1999 (éd. Karthala), Bernard Garday évoque le séjour qu’il fit au préventorium des Airelles, sur la route de Briançon près du  col du Lautaret. Dans cet établissement de santé, « home pour enfants délicats» se trouvaient au cours de l’hiver 1926-1927  une vingtaine de pensionnaires, tous  âgés de 7 à 14 ans, parmi lesquels figurait Cyrille de Beauplan.

CDB état civil Paris

• Entre un père très occupé par ses activités journalistiques et ses critiques théâtrales ou cinématographique, et une mère impliquée dans la vie mondaine, il a été élevée par une gouvernante anglaise. Sur ce que furent ses études, on dispose de quelques indications glanées dans  la thèse de doctorat de sciences politiques de Marie-France Raflin (Socialisme ou Barbarie, du vrai communisme à la radicalité, 2009). Selon un entretien avec un certain Vega, il «  avait commencé ses études, avait son bac. Il était très original avec un langage faussement populaire, mais était archi-cultivé ».

Le Courrier australien 20 mars 1942
Le Courrier australien (20 mars 1942) fait de Cyrille de Beauplan “un défaitiste pronazi et anti-anglais

• À la veille de la seconde guerre mondiale, il effectue son service militaire et, dans les colonnes du journal Le Courrier australien, daté du 20 mars 1942, son nom est mentionné au milieu d’un article anonyme intitulé « Les Allemands en France ». Il  traite notamment de la mainmise nazie sur les moyens d’information sous l’occupation : « Lesdain et Robert de Beauplan de l’Illustration sont de vieux amis des Allemands, peut-on lire. Le fils de Beauplan était dans mon régiment à Rennes. Quelques semaines avant la déclaration de guerre, il revenait d’Allemagne. Je l’avais signalé à mon commandant comme défaitiste, pronazi et anti-anglais et il était sous surveillance spéciale ». Tout en la mentionnant, on ne peut que pointer  le  peu de crédit à  accorder à cette déclaration qu’aucun élément concret ne vient étayer. D’autant qu’à cette époque l’intéressé avait déjà opté pour le trotskisme…

• Toujours dans la thèse de Marie-France Raflin, figure un entretien avec Garros, un militant présenté comme « la mémoire historienne du groupe». Il revient sur « la relation affective et douloureuse entretenue par Guillaume (pseudonyme futur de Cyrille de Beauplan) avec son père collaborateur ». Louise, l’épouse de ce Garros, se veut plus précise : « Lorsque Cyrille de Beauplan a rompu avec sa famille et avec son père (…) on lui a coupé du même coup les vivres et il est allé travailler en usine, parce qu’il était trotskiste, il était au P.C.I. ». La rupture serait donc intervenue pendant la seconde guerre mondiale, alors que Robert de Beauplan officiait soit à L’Illustration, soit au journal  Le Matin en même temps qu’à Radio Paris. Cyrille de Beauplan, si l’on se base sur les mêmes témoins, a épousé « une Guadeloupéenne ou une Martiniquaise de base (sic) », avec laquelle il s’était mis en ménage. De cette union avec une ouvrière est née une fille « dont il s’est toujours occupé même lorsqu’il a eu quitté sa première femme, quelques années après (…). Il a milité comme ouvrier et la libération est arrivée, les trotskistes ont eu toutes les misères du monde (…). Et Cyrille, enfin Guillaume, a vécu dans la mouise la plus totale ». C’est alors qu’il aurait demandé à changer de nom  pour reprendre celui de sa mère, Marsa Roustan, dont Robert de Beauplan avait divorcé avant de se remarier en 1935.

• Cyrille de Beauplan, bien qu’ayant rompu avec son père et « malgré toutes les divisions et les oppositions fondamentales », lui rend visite à la prison de Fresnes où il avait été incarcéré en juillet 1945, après son arrestation dans la Sarthe, département dans lequel il vivait caché depuis onze mois. Toujours selon le témoignage de Garros, « il a eu une discussion très dramatique avec lui, parce qu’ils n’ont pas changé d’idées, ni l’un ni l’autre. Quand il racontait (…) il avait conservé une extraordinaire admiration pour la plume, pour la capacité d’écrire de son père ». A la différence de sa sœur, il ne semble pas que Cyrille de Beauplan ait assisté au procès de son père devant le Cour de justice de la Seine, les 27 et 28 novembre 1945.

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• Deux ans plus tard, le  30 décembre 1947 à Paris, il se marie avec Marguerite Eugénie Boulai (née en 1921). L’union durera quatre ans et, le 25 juin 1951, le mariage sera dissous par un jugement de divorce prononcé par le tribunal de la Seine. Le 8 décembre 1951, à Paris (XVIème), Cyrille de Beauplan épousera en secondes noces Tatiana Samassoud (née en 1915).

• Après guerre, Cyrille de Beauplan qui n’a aucun moyen d’existence, parvient à entrer comme économiste au pool charbon – acier de l’O.E.C.E. Préfiguration de la future O.C.D.E., l’Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE) avait été instituée le 16 avril 1948 et elle était issue du Plan Marshall et de la Conférence des Seize ou Conférence de coopération économique européenne. Elle avait  œuvré pour l’établissement d’une organisation permanente chargée d’assurer la mise en place d’un programme de relèvement commun et, en particulier, de superviser la répartition de l’aide.

Signature charte OECE
Signature de la Charte de l’O.E.C.E (Paris, 16 avril 1948)

• Le siège de l’Organisation avait  été fixé à Paris. Disposant d’une structure permanente, l’O.E.C.E. avait pour objectifs promouvoir la coopération entre les pays participants et les programmes nationaux de production pour hâter la reconstruction de l’Europe, d’intensifier les échanges intra – européens en réduisant les obstacles au développement des échanges. Il était aussi question d’étudier la création éventuelle d’une union douanière et d’instaurer les conditions de nature à permettre une meilleure utilisation de la main d’œuvre. Grâce à  ce poste d’économiste qu’il occupera pendant une dizaine d’années, Cyrille de Beauplan retire des revenus réguliers qui contribueront, tout comme ceux de Cornelius Castoriadis, lui aussi  économiste à l’O.E.C.E., à rendre possible la constitution de Socialisme ou barbarie et la publication de la revue éponyme.  Selon Marie France Raflin, « la carrière professionnelle qui s’ouvre à l’un comme à l’autre ne sera considérée ni par Philippe Guillaume (pseudonyme de Cyrille de Beauplan), ni par Cornélius Castoriadis comme une opportunité ni sociale, ni intellectuelle, de nature à modifier leurs projets militants. Bien au contraire alors puisque la carrière sert notamment à financer le projet politique »

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Cornélius Castoriadis

• Tout en travaillant à l’O.E.C.E, Cyrille de Beauplan accentue donc son engament politique au sein de l’organisation et de la revue Socialisme ou barbarie. Le premier numéro était paru en mars 1949, à l’issue d’une série de divergences au sein du Parti communiste internationaliste, branche française de la IVème Internationale. Le P.C.I. était lui-même issu de la fusion de plusieurs groupes trotskystes réalisée en 1944. Selon le site La bataille socialiste, le P.C.I. « voit sa majorité défendre l’URSS, tout en considérant que cet “ État ouvrier dégénéré” (selon les mots de Léon Trotski) appelle la poursuite d’une révolution politique. C’est à partir de ce refus d’une défense sine qua non de l’URSS que se forge, au sein du parti, la tendance « Chaulieu – Montal » qui fera scission et revendiquera une autonomie organisationnelle autour de sa nouvelle revue ».

Claude Lefort
Claude Lefort

Socialisme ou Barbarie est  donc une organisation révolutionnaire française, créée en 1948 par Cornelius Castoriadis (Chaulieu)  et Claude Lefort (Montal), d’orientation marxiste anti-stalinienne et proche du communisme des conseils. Après divers soubresauts et crises internes, dont les premiers remontent à 1951, l’organisation restera active jusqu’à son autodissolution prononcée en 1967, la revue ayant cessé de paraître au milieu des années 1960. On peut se replonger dans ses numéros qui ont été numérisés et qui sont accessibles en ligne.

• Quelle place y occupe Cyrille de Beauplan, qui use alors du pseudonyme de Philippe Guillaume ou de P. Guillaume ? Précisons d’abord que ce pseudonyme sera souvent source de confusions avec Pierre Guillaume (né en 1940), fondateur de la librairie La Vieille Taupe, éditeur et auteur de nombreux textes négationnistes. Le pseudonyme choisi par Cyrille de Beauplan figure aussi dans l’ours du comité de rédaction de la revue Socialisme ou barbarie et il en a été, pendant quelque temps le gérant, usant du pseudonyme de P. Rousseau.  Comme d’autres Cyrille de Beauplan, qui avait adhéré au Parti Communiste Internationaliste (P.C.I.), avait choisi de le quitter  en même temps que ses camarades de la tendance Chaulieu – Montal. Ce qui ne devait toutefois pas l’empêcher de conserver des contacts personnels avec certains adhérents du P.C.I. et servir de lien dans les discussions.

• Dans sa thèse sur Socialisme ou Barbarie, Marie-France  Raflin apporte une explication à cet engagement : « La très vigoureuse implication (de Cyrille de Beauplan) dans l’extrême gauche, marquée d’une dimension affective forte, semble s’être en partie nourrie  d’un vif rejet de l’héritage politique familial, selon certains interrogés, “culpabilisé comme  ce n’est pas possible de l’être par une situation, par un père comme cela” (…). Guillaume est un des seuls à vivre un conflit familial aussi antagonique et politique, même si plusieurs des membres anciens trotskistes ou bordiguistes qui forment Socialisme ou Barbarie viennent de famille qui ne sont pas de gauche et même parfois de parents dont l’orientation politique  est elle-même très différente, comme Claude Lefort. » Elle ajoute toutefois que « parmi les anciens du groupe  (Cyrille de Beauplan) paraît être le seul dont l’itinéraire social et professionnel soit marqué de telles ruptures ».

Socialisme ou barbarie n° 31 décembre février 1961
Socialisme ou Barbarie (n° 31 – Décembre 1960 – frévrier 1961): une des dernières contributions de Cyrille de Beauplan

• Dans la revue Socialisme ou Barbarie dont il assume la gérance, celui qui signe P. Guillaume se montre aussi rédacteur prolifique. Dès le tout premier numéro paru en 1949, il présente l’ouvrage L’ouvrier américain de P. Romano.  La guerre et notre époque (n°3 – juillet-août 1949),  Machinisme et prolétariat (n°7 – août-septembre 1950),  Comment ils se sont battus (n° 20 – décembre 1956), Chez les postiers, une grève catégorielle (n° 21 – mars-mai 1957) et Flash sur la grève des postiers ou Vive l’inorganisation (n° 23 – janvier-février 1958) constituent quelques-unes de ses contributions, un ensemble de textes  particulièrement denses. Suivront  La leçon d’Henry Lefebvre, militant ouvrier et Une belle conscience socialiste, Eugène Thomas (n° 24 – mai-juin 1958). Le retour de De Gaulle au pouvoir lui inspirera Avec ou sans de Gaulle ? (n° 28 – juillet-août 1958).

Ours de Socialisme et barbarie
Ph. Guillaume ou P. Rousseau…alias Cyrille de Beauplan

• En mai 1958, Cyrille de Beauplan décide de démissionner de son poste d’économiste à l’OCDE : « Un jour, il lâché cela. Il a eu une indemnité confortable qu’il a dépensée en une année», rapporte Alberto Maso (1918-2001) dit Véga, un de ses compagnons de lutte. Pour l’ex-économiste, l’agitation ouvrière doit ouvrir des perspectives d’intervention, suivant en cela les positions de la majorité de Socialisme ou Barbarie. Il ne veut   donc pas  se contenter d’être un simple théoricien ou observateur, une position qu’il jugeait trop en  retrait. Il fallait « être parmi les travailleurs ». C’est ce qui lui vaut, parmi les militants, d’être considéré comme « le cœur et la conscience » du mouvement.

• Pour mettre ses idées en accord avec ses actes, mais sans doute aussi pour dégager de nouveaux moyens de subsister, il devient balayeur aux PTT, pendant un mois et demi, avant de se faire embaucher par la Régie nationale des usines Renault, comme simple ouvrier spécialisé. Sa constitution physique ne lui permettra pas de tenir le rythme plus de deux mois et demi, face aux cadences de travail imposé sur les chaînes de montage de l’île Seguin. De son passage par Billancourt, il tirera un long article, « Dix semaines en usine », publié en deux parties dans les n° 31 (décembre 1960 – février 1961) et 32 (avril – juin 1961) de Socialisme ou Barbarie. Le premier s’ouvre par une interrogation brutale: “Qu’est-ce que j’ai bien pu venir foutre ici. C’est ce que je me répète depuis une heure, inlassablement”…

Dix semaines en usine
Dix semaines en usine, début du récit de Cyrille de Beauplan sur son expérience d’ouvrier chez Renault (Socialisme ou Barbarie n° 31)

• Outre le récit de son expérience, il y théorise longuement  sur le rôle de l’ouvrier. De l’usine Renault, il bifurque à nouveau  vers les PTT, en devenant  chargeur – manutentionnaire au Centre de tri postal de la gare Saint-Lazare, durant huit mois. Là encore, il en tirera matière à un article, contant son expérience, avec des sacs de courriers plus ou moins lourds, à charger et à décharger des trains, huit heures par nuit. Un tel travail, ainsi qu’il l’écrivait, demandait un énorme effort physique, dont bien peu de passagers, montant ou descendant des trains, avaient conscience. Là non plus, il ne devait pas tenir le coup physiquement, ce qui ne l’empêchait pas de « militer activement chaque fois, aussi bien en direction des travailleurs français que des travailleurs algériens », ainsi qu’il l’écrira pendant l’été 1961.

• À l’approche de la cinquantaine, Cyrille de Beauplan, devient une sorte de vieux « sage », militant jour et nuit, que l’on consulte lorsqu’il s’agit de trouver la bonne formulation dans la rédaction d’un tract ouvrier, y compris sur le coup de 3 heures du matin: « En désespoir de cause, on est allé voir P. Guillaume, le vieux Guillaume, raconte un témoin. Il est venu, juste habillé d’une petite liquette qui lui arrivait jusqu’au nombril. Il s’est assis dans sa cuisine et on a discuté du tract. Il a tout de suite trouvé les bonnes formulations ». Un autre témoin de cette époque reconnaît que si « il n’avait pas une idée d’ensemble, il avait des éclairs de génie. Il était capable de  dire des choses vraiment très bien, mais il n’était pas toujours fiable ».  La plupart de ceux qui le fréquentent alors, gardent de lui « de très bons souvenirs » : « On passait des heures dans les bistrots ou ailleurs. Il disait des choses intelligentes », se remémore l’un de ses contacts, tout en ajoutant que « le problème, c’est quand il avait bu un coup de trop »…

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Paris-Jour (21 novembre 1963), dernière étape professionnelle de Cyrille de Beauplan

• Désormais sans emploi et sans ressources, Cyrille de Beauplan finira par entrer au quotidien Paris Jour, qu’avait fondé le magnat italien Cino Del Duca. Il semble que ce soit  Claude Lefort, membre de Socialisme ou Barbarie, qui l’ait introduit auprès de son propre  frère, Bernard Lefort (1917-2001), directeur politique et éditorialiste de Paris-Jour. Au sein de la rédaction, il est en  charge des faits divers.  Sans avoir renié ses engagements politiques, Cyrille de Beauplan est décédé à Paris (XVème) le 25 septembre 1973.

à consulter : Marie-France Raflin, Socialisme ou barbarie, du vrai communisme à la radicalité (Thèse de doctorat de sciences politiques sous la direction de René Mouriaux, soutenue le 26 novembre 2005). La thèse est disponible sur Internet (voir notamment les pages 240-242).

Sans titre
accéder aux n° 1 à 40 de la revue Socialisme ou barbarie

◘ La collection complète de la revue Socialisme ou barbarie a été numérisée (du n° 1 au n° 40) et elle est accessible gratuitement sur Internet. On peut y retrouver l’intégralité des articles de Cyrille de Beauplan qui en a été aussi le gérant sous le pseudonyme de P. Rousseau..

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