ROBERT DE BEAUPLAN (1882-1951), AU REGARD DE SES MÉMOIRES INÉDITS VI- LA GRACE PRÉSIDENTIELLE ET LE SÉJOUR À “POISSY LA MERDE” (FÉVRIER 1946 –JANVIER 1947)

Jean-Paul PERRIN

perrinjp@sfr.fr

GRACIÉ EN FÉVRIER 1946…

 DE FRESNES À LA CENTRALE DE POISSY

• Entre sa condamnation à mort, le 28 novembre 1945, et la grâce présidentielle, Robert de Beauplan passe quatre-vingt six jours dans le quartier des condamnés à mort, les chaînes aux pieds, dans l’incertitude permanente d’une éventuelle exécution au petit matin. Le départ du général de Gaulle de la présidence du  gouvernement provisoire de la République française, le 26 janvier 1946, suivi de la nomination de Félix Gouin, contribue à retarder l’examen du dossier de grâce.

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Pierre-Henri Teitgen, Garde des sceaux de novembre 1945 à décembre 1946

• Toutefois, Pierre-Henri Teitgen, qui a conservé son portefeuille de garde des Sceaux et ministre de la justice, connaît bien le dossier.  La décision finit par tomber le 21 février 1946 : Robert de Beauplan est gracié, en même temps que quatre autres condamnés qui écopent tous de peines de travaux forcés, à durée ou à perpétuité: Alfred Moriau, un milicien, Lucienne Vogt, une dénonciatrice, Jean Giot, un policier de la brigade spéciale n° 1 et    Italo Odin, un policier tortionnaire. Robert de Beauplan voit sa peine de mort commuée en réclusion à perpétuité, les travaux forcés ne pouvant lui être appliqués en raison de son âge: « L’odieux Robert de Beauplan  ne sera pas fusillé. Sa fille était à Londres, elle a sauvé sa tête », écrit le journaliste et polémiste Jean Galtier-Boissière  dans son Journal dans la drôle de paix.

• Le séjour à Fresnes se poursuit encore pendant quinze jours et c’est le 6 mars 1946, en début d’après-midi, que Robert de Beauplan quitte définitivement la prison où il aura séjourné durant huit mois. Avec vingt trois autres condamnés, entassés dans un fourgon cellulaire prévu pour seulement une douzaine, il est transféré à la centrale de Poissy, distante d’une cinquantaine de kilomètres. Dans chacune des petites cellules prévues pour le transport d’un seul détenu, il a donc fallu en installer deux. Quant au couloir central, il se trouve très vite encombré par les « bagages » des prisonniers, sur lesquels  les deux gendarmes et  les deux surveillants dépêchés  par l’administration pénitentiaire pour les accompagner essaient de trouver une place.

Poissy vue globale
Poissy, son église et sa “Maison centrale de correction” (à droite)

• Robert de Beauplan partage le peu d’espace disponible avec un jeune milicien, auquel il est enchaîné  par le poignet.  Au terme d’un trajet d’une heure, il débarque à Poissy, la  centrale qu’il rebaptise  « Poissy la merde », dans le dernier chapitre de ses mémoires : « Il y a des lieux qui suggèrent irrésistiblement une sensation olfactive. On ne peut pas les nommer sans qu’elles surgissent aussitôt en vous. Le langage l’associe d’ailleurs communément à leur nom (…). La vérité m’oblige ainsi à désigner la centrale de Poissy par le souvenir le plus fort, le plus persistant qu’elle m’ait laissé », écrit-il, avant de renchérir : «  À l’instant même où l’on a franchi le porche d’entrée et mis le pied dans ce petit boyau malpropre qui sert de vestibule au parloir, au dépôt des colis, aux bureaux du surveillant chef, des brigadiers de service et à quelques autres dépendances, l’odeur insidieuse vous surprend, vous inspire une vague inquiétude. On renifle prudemment (…). Mais a peine a-t-on passé la seconde porte et qu’on se trouve dans ce qui s’appelle avec emphase « la cour d’honneur » que l’on est définitivement fixé. Cela vous arrive par effluves, de partout, cela vous envahit, vous baigne, vous imprègne (…). Que vous demeuriez ici une heure ou six mois, vous ne vous en débarrasserez plus. La centrale de Poissy est la cité des tinettes» (102).

Poissy vue aérienne
Les bâtiments de la Centrale de Poissy, dans les années 1950

• Dans la longue description qu’il donne des installations sanitaires de Poissy, il insiste sur l’absence de canalisations d’égout et de fosses d’aisance : « Les tuyaux de descente aboutissent invariablement à des tinettes (…). On vide les petites dans de plus grandes, les plus grandes dans des sortes de tanks à anses qui sont emportés quotidiennement, à bras d’homme, hors de l’enceinte». Une « mission » dévolue à des  condamnés de droit commun qui peuvent, accessoirement, être chargés du transport … des denrées alimentaires. Une fois vidées, les tinettes retrouvent leur place, sans la moindre désinfection et « elles garderont de la sorte indéfectiblement leur propre arôme ». Quelquefois, entre cuisine et réfectoire, au passage d’une marche d’escalier, il arrive que le chariot perde son équilibre et qu’une « partie (…) de la précieuse marchandise se répande sur le sol ». L’équipe des balayeurs des réfectoires, appelée sur le chantier, fait ce qu’elle peut pour rétablir la situation.  Maniant l’ironie, Robert de Beauplan compare les 800 à 1 000 détenus à autant « d’alambics qui, de jour et de nuit, distillent ce qui doit être considéré comme la meilleure spécialité de l’industrie locale ». (103)

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La façade de la Centrale, telle qu’elle était en 1946

• Dès la descente du fourgon cellulaire, les nouveaux arrivants sont délestés de leurs cigarettes et, après un bref appel, ils sont conduits, avec leurs baluchons sur l’épaule, vers le vestiaire des douches, « une petite salle oblongue et mal éclairée, donnant sur le chemin de ronde». Première étape : le passage sous la tondeuse du coiffeur qui n’est pas un inconnu pour le journaliste, puisque celui-ci avait déjà officié à Fresnes. En quelques secondes, crâne et moustache rasés, le détenu se mue en un véritable  bagnard, du moins pour l’apparence : « Je n’avais pas de glace pour contempler ma physionomie. Je pouvais tout au plus passer une main désolée sur le demi – millimètre de cheveux qu’on m’avait laissés. Mais surtout, ajoute-t-il, je voyais les autres, autour de moi, et je mesurais, d’après le grotesque de leur apparence, l’étendue de ma dégradation ».

POISSY entrée
L’entrée principale, gardée par des militaires, avant 1914

• Robert de Beauplan ne se montre guère dupe des prétextes d’hygiène mis en avant par l’administration. Il ne veut voir dans cette tonte quasi intégrale  qu’une « humiliation concertée qui doit faire sentir aux forçats,  à toute minute, par un signe tangible, qu’ils ont été désormais dépouillés de leur personnalité ». Seuls quelques détenus « classés », comme ceux qui sont promus « prévôts » ou auxquels on a remis des « galons de bonne conduite » peuvent y échapper. Encore faut-il pour recevoir les précieux « galons de laine rouge » avoir passé six mois au moins sans avoir écopé de la moindre punition. Un passage par le mitard et tout est à recommencer. Trois jours au pain sec et c’est un mois de plus à attendre « la promotion ». Parce qu’il a connu les deux sanctions, Robert de Beauplan devra patienter jusqu’au 1er janvier 1947 pour être promu. Il n’aura cependant guère le temps de profiter de sa « prise de galons » puisque, six jours plus tard, il sera transféré de la centrale de Poissy au pénitencier de   Saint-Martin-de-Ré.

• Après le passage chez le « coiffeur», les détenus sont conduits à la lingerie où tous leurs effets personnels sont récupérés et empaquetés pour ne leur être restitués que le jour de leur sortie. À Poissy, la fonction de responsable de la lingerie est assurée par un certain Bétus, décrit comme « un petit homme à l’œil soupçonneux, à la voix criarde, perpétuellement de mauvaise humeur ». L’individu qui  « régnait en despote », est « un redoutable personnage (…) n’admettant ni une entorse au règlement, ni une négligence, même de la part des autres surveillants, ses collègues qu’il rabrouait à l’occasion » (104). Craint par les uns, détesté par les autres, l’homme a su s’adapter au sens de l’histoire. Sous l’occupation,  il avait fait preuve d’une « impitoyable rigueur » face aux détenus communistes qui peuplaient Poissy. À la libération, après qu’on lui eut demandé quelques explications sur son comportement, il avait été convoqué par l’administration pénitentiaire à Paris  d’où « il était revenu plus fort que jamais » , écrit Robert de Beauplan.  La direction semble même le craindre, au point que lorsque le journaliste sera envoyé avec quinze autres détenus « âgés » à Saint-Martin-de-Ré, on choisira un jour où Bétus est absent, pour éviter  « les formalités vexatoires de la fouille » qu’il n’aurait pas manqué d’appliquer à la lettre.

• Après qu’on leur eut ordonné de se mettre « à poil», les vingt quatre arrivants se retrouvent alignés devant autant de paquets qui contiennent leur équipement de détenu, rassemblé au hasard, sans qu’on ait tenu compte des mensurations de chacun : « Une chemise de grosse toile, aux boutons arrachés, aux manches et aux pans rapiécés, dans un invraisemblable état de vétusté, un pantalon de toile grise, une veste de droguet, elle aussi loqueteuse, un béret brun ». Le tout est complété par une paire de sabot que les prisonniers porteront constamment pieds nus. L’administration pénitentiaire se montre particulièrement tatillonne et le « rigoureux Bétus » exige la signature de chaque prisonnier au bas de la liste détaillée des effets remis et de ceux qui sont conservés dans le paquetage personnel. Deux jours plus tard, d’autres effets leur seront distribués : « Un caleçon long, de toile, une paire de savates usagées, une serviette, un grand mouchoir, une cravate et une musette ».  Chacun est également autorisé à récupérer dans son paquetage personnel chandail, chaussettes et divers accessoires de toilettes que l’administration ne distribue pas.

• De la lingerie, ils sont conduits, en passant par le chemin de ronde, vers un  bâtiment de deux étages abritant des cellules  dépourvues de tout mobilier et qui constituent le « mitard ». C’est là que sont enfermés, à l’isolement total, les prisonniers jugés indisciplinés. Pour l’heure, par groupe de six,  ils sont entassés dans des cellules où l’on a disposé provisoirement quatre paillasses et des couvertures. Ils y passeront leurs trois premiers jours à Poissy, « une sorte de quarantaine qu’on impose obligatoirement aux nouveaux arrivants pour les assouplir », avance Robert de Beauplan qui parle « trois jours odieux ». Hormis leurs vêtements, les prisonniers sont dépourvus de tout, y compris du moindre morceau de papier (105). À six dans un espace réduits, ils doivent cohabiter, qui en s’allongeant, qui en s’accroupissant sur les paillasses. L’usage de la tinette se révèle vite désastreux : « Sans cesse, elle débordait et nous empestait ».

• Une fois ces premières formalités accomplies, l’emploi du temps provisoire se dessine peu à peu, d’abord au rythme des repas. Dès 7 h 00 on distribue aux détenus le quart de « jus », accompagné d’une boule de pain. Entre 8 et 9 h 00, la promenade se résume au confinement dans une courette où ils peuvent profiter d’un robinet d’où coule un filet d’eau pour faire une toilette sommaire. À 10 h 00,  une demi-gamelle de soupe aux légumes est distribuée et une autre à 17 h 00, accompagnée d’un  quart d’eau.

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Henri Béraud, compagnon de captivité, à Poissy puis à Saint-Martin-en-Ré

• Les premiers jours à Poissy, c’est aussi l’étape obligatoire de l’infirmerie avec le passage de la visite médicale. Les vingt quatre nouveaux arrivants, totalement dévêtus, défilent devant le médecin qui « jetait un coup d’œil indifférent sur l’académie qu’il avait devant lui et laissait tomber un mot invariable “ Bon…Bon…Bon”…». Près du médecin se tient « un comptable », dans lequel Robert de Beauplan n’a aucune peine à reconnaître son confrère de Gringoire, l’écrivain et journaliste  Henri Béraud. Lui aussi a été condamné à mort le 29 décembre 1944 mais, comme Robert de Beauplan, il a bénéficié d’une mesure de grâce, dès le 13 janvier 1945.

• L’étape suivante, c’est la comparution devant le directeur de la Centrale dans une petite salle sur le fronton de laquelle est inscrit le mot « Prétoire ». Face au directeur, flanqué du sous-directeur et du surveillant chef, chacun doit  entendre la lecture de sa fiche récapitulant, notamment, la peine prononcée : « Quand un détenu est admis à l’honneur d’adresser la parole à son directeur, il doit se tenir immobile, au garde à vous, la tête droite et les bras dans le rang, les paumes ouvertes, sur la couture du pantalon », écrit Robert de Beauplan. C’est pour l’avoir oublié, en posant instinctivement ses mains sur la balustrade, face à ses interlocuteurs, qu’il se voit immédiatement rappelé à l’ordre. De quoi lui valoir, à peine installé,  la réputation de détenu  indiscipliné et fanfaron. Au cours de cette comparution, on  règle aussi la question de la liste des personnes avec lesquelles le détenu pourra correspondre et surtout de celles pour lesquelles un droit de visite pourra être demandé…Ce qui ne veut pas dire forcément accordé.

• Une fois ces étapes obligatoires franchies, les prisonniers sont répartis par petits groupes et  conduits vers les différents ateliers où ils vont devoir travailler pour le compte d’une entreprise extérieure adjudicataire. Robert de Beauplan, qui reste avant tout un journaliste et un homme de lettre, reprend très rapidement la plume. Il reconnaît, sans pour autant noircir le trait, qu’il a pu « traverser des heures de sombre accablement » : « C’est à la poésie que j’ai demandé alors de se faire ma confidente et ma consolatrice. Séparé du monde extérieur, réduit à ce dernier degré  de déchéance humaine qu’est la condition de forçat, j’ai composé à Poissy la quasi-totalité (du) recueil, “Les fleurs du bagne”  (…). Ces vers n’ont rien d’un anodin passe-temps littéraire, précise-t-il.  Ils traduisent une sincérité profonde. Tour à tour dans la violence, dans l’âpreté, dans la haine, dans le sarcasme ou l’ironie, ils reproduisent toute la gamme des sentiments que j’ai éprouvés. J’y retrouve tout ce que j’ai ressenti ou pensé. Il n’est pas un seul de ces vers que je désavoue » (106).

• Si l’on s’en tient à ce qu’il écrit dans ses mémoires, Robert de Beauplan envisageait une future publication de ses poèmes dont plusieurs manuscrits ont pu circuler hors de la prison. Derrière le « souffle de  véhémence et de révolte qui les anime » se révèle aussi « un accent de souffrance qu’on y sent vibrer presque à chaque page », confesse-t-il.  Pourtant, avec le recul du temps, sa vision de la centrale de Poissy dans laquelle  il avait appréhendé un véritable « enfer », a évolué. Elle est perçue rétroactivement comme « un carnaval où l’odieux cédait sans cesse le pas au burlesque (…), une dramatique mais énorme bouffonnerie, d’une inconcevable et honteuse mascarade où, sous mon déguisement de bagnard, on m’aura fait jouer pendant dix mois un rôle de pitre involontaire et conscient ».

 • En tant que “ Maison centrale de correction”, formule réduite en “Centrale”, Poissy était réservé aux seuls « droits communs» jusqu’en 1939, ce qui en excluait automatiquement tous les détenus politiques, arrêtés et condamnés soit pour leurs opinions, soit pour leurs actions contre l’État. Depuis la suppression du sinistre bagne de Cayenne, en 1935, on y trouvait pêle-mêle toute une « faune pénitentiaire » où les « correctionnels » condamnés à plus de un an de prison voisinent avec « le gibier des cours d’assises », des condamnés aux travaux forcés, soit à perpétuité, soit à temps, ou à la simple réclusion. S’y ajoutent d’ex – bagnards ramenés de Guyane. Robert de Beauplan y voit une « clientèle (…) d’un assez piètre niveau moral, avec tous ses voleurs, ses souteneurs, ses escrocs ou délinquants du même acabit », face auxquels on trouve « les criminels de première zone, assassins ou autres. Comme toujours, les moins mauvais ont subi la contagion des pires » : « Après quelque temps de cohabitation avec une pègre infâme, ceux qui auraient peut-être pu se relever si l’on s’était sérieusement soucié de leur rééducation, sortaient définitivement contaminés et perdus ». Un constat que dresse le journaliste en 1947 et qui, soixante dix ans plus tard a conservé toute son actualité.

• Si de nombreux  condamnés de l’Épuration  sont envoyés à Poissy, c’est que depuis 1939, à la suite du décret pris par Edouard Daladier, président du conseil, le « régime politique» a été aboli. Désormais, le « politique » devient un « droit commun » passible d’un internement en Centrale avec les criminels de droit commun. À la libération, la mesure n’a pas été rapportée et l’article 75 permet de lourdes condamnations, entre la peine capitale et les travaux forcés, à l’encontre des collaborateurs. Le décret Daladier étant toujours valide, les Centrales avaient pu ainsi devenir des lieux de détention privilégiés pour les faits de collaboration. À en juger par la description des lieux que donne Robert de Beauplan, pointant « la vétusté des locaux, la pénurie des crédits, la sévérité draconienne du règlement, la brutalité des gardiens, les sévices exercés et la cruauté raffinée  des punitions », on comprend qu’il se soit élevé contre cette assimilation entre « politiques » et « droits communs ».  Aux bâtiments « lépreux et infects», héritage  d’anciens couvents comme c’était le cas pour plusieurs autres centrales, il  ajoute la méconnaissance des lois élémentaires de l’hygiène, « la pouillerie de tout le matériel » ainsi que les « loques sordides » dont on revêt les détenus, sans oublier « l’insuffisance et la mauvaise qualité de l’alimentation », le tout par un manque cruel de crédits.

• À ces maux, s’en ajoutent d’autres, au premier rang desquels Robert de Beauplan place le règlement dont « on se demande avec stupéfaction de quel cerveau de tortionnaire il a été conçu». Dans les Centrales où, la nuit comme le jour, il n’est pas d’autre vie que collective, le règlement astreint les prisonniers au silence : « Pas une heure de la journée ou  de la nuit, pas un jour de l’année où cette loi subisse  un relâchement quelconque ». Quelle que soit la durée d’incarcération du condamné,  « pas un seul instant il n’aura eu le droit d’adresser la parole à un autre détenu ». Toute tentative de s’en affranchir se traduit immédiatement par « des punitions, les plus sévères et le moins en proportion avec la faute commise ». En poursuivant sa réflexion sur la condition pénitentiaire, il distingue deux autres « supplices », tout aussi insupportables. D’abord, la surveillance permanente, à laquelle sont soumis les détenus de Poissy : « De la minute où il se lève à celle où il se couche, le détenu est sous l’œil d’un gardien qui ne le quitte pas, qui contrôle, qui épie avec une vigilance inlassable chacun de ses gestes », y compris dans les moments les plus intimes. Le pire, à ses yeux, reste toutefois « la destruction systématique de la personnalité, depuis le rasage des crânes, en passant par la tenue uniforme ». Selon lui, « l’individu » qu’il était dans sa vie d’avant, doit se muer en « une unité anonyme dans un troupeau », le matricule se substituant au nom. Les gestes eux-mêmes sont déshumanisés et relèvent d’un automatisme prescrit par le règlement, qui fait de chaque  prisonnier « un robot identique aux autres robots » : tout déplacement se fait en file, collectivement et la promenade « consiste à tourner en rond dans une cour, en sabot, à un mètre de celui qui  précède ». Le tout rythmé par  le « Gauche !Droite » scandé par les gardiens. Dépossédé de tout, même des photos de ses proches, femme ou enfants qu’on lui « montre pendant un quart d’heure, une fois par mois », avant de les lui reprendre, le détenu doit se déplacer en permanence avec sa « musette » destinée à contenir les vivres.

• La multiplication des fouilles, qu’elles soient corporelles ou qu’elles concernent la cellule, souvent pour des motifs futiles, constitue un autre des « supplices» : « Pour un oui, pour un non, on le fait mettre à nu, afin de l’examiner au plus près, sans qu’il y ait de limites de décence à l’indiscrétion ».  La correspondance avec l’extérieur, en particulier avec la famille, fait l’objet d’une réglementation tout aussi stricte : le temps consacré à l’écriture comme  le nombre de lignes sont mesurés et chaque lettre ne pourra être expédiée de Poissy que lorsqu’elle aura été lue et visée par l’administration. Toute allusion, aussi minime soit elle, aux conditions de vie à l’intérieur de la centrale est strictement prohibée.  La même vigilance s’exerce aussi vis-à-vis des lettres provenant de l’extérieur. Les seuls moments de conversation intime pourraient être les visites des proches, à condition qu’ils aient été  dûment accrédités. Le cadre dans lequel elles se déroulent, avec un double réseau grillagé, la durée qui n’excède jamais une vingtaine de minutes, le tout  joint à la présence permanente d’un gardien qui épie chaque conversation et qui a le pouvoir d’y mettre fin brutalement, font qu’il n’en est rien. Finalement, note Robert de Beauplan, le seul moment où le détenu puisse parler en toute confiance, c’est lorsqu’il se retrouve face à l’aumônier, dans la sacristie de la chapelle, unique lieu d’où les gardiens sont absents.

• Autre aspect de l’univers carcéral que Robert de Beauplan met en avant dans ses mémoires : le règlement intérieur qui balance entre humiliation et infantilisation du détenu. Celui-ci ne peut adresser la parole à un gardien que s’il y a préalablement été autorisé et à condition de se tenir « figé devant lui, à trois pas, découvert et au garde à vous». Du lever au coucher, tout gardien croisé par le  condamné devra être salué, « même s’il l’a déjà fait vingt fois, trente fois ». Aucune initiative personnelle n’est admise et le moindre déplacement, que ce soit dans l’atelier ou pour se rendre aux toilettes nécessite autorisation préalable : « S’il désire aller à l’urinoir ou aux waters, il devra lever la main comme un enfant à l’école et attendre, immobile le temps qu’il faudra, l’inclinaison de tête méprisante et imperceptible qui le lui accordera ».

• Ces gardiens chargés  d’appliquer le règlement, Robert de Beauplan en donne une description particulièrement négative en notant que, si l’administration les a dotés d’une nouvelle tenue, « on n’a pas changé leur âme » : « Je ne pense pas qu’il y ait de fonctionnaires à l’étiage intellectuel et moral plus bas que les gardiens de prison », écrit-il, ajoutant même que « beaucoup d’entre eux sont presque illettrés ». Selon lui, parce qu’ils sont mal payés et exercent un métier peu intéressant, « deux périls redoutables les guettent auxquels presque tous succombent : la paresse et l’ivrognerie ». La première s’expliquerait par le fait que leur « métier de paresseux » se limiterait à de la présence, « six heures par jour à regarder, assis sur des escabeaux ou les mains dans les poches des gens qui besognent à une table, un établi ». La seconde découlerait  de la présence parmi les gardiens d’anciens militaires de la légion étrangère, ayant importé leur habitude d’intempérance dans les prisons. La modicité des traitements peut aussi les conduire à toutes sortes de trafics et de compromissions, surtout lorsque le  détenu ou sa famille à l’extérieur ont les moyens de payer.

• Si les gardiens font preuve d’une « lâcheté extrême» et d’une « obséquiosité plate envers tous leurs supérieurs », ils prennent leur revanche par leur « arrogance » à l’égard de ceux qui leur sont soumis. Faibles avec les forts, forts avec les faibles…Au delà de la surveillance des lieux et des personnes, l’administration a conféré à « ces êtres frustres et de moralité généralement inférieure » le droit de sanctionner le moindre manquement aux règles établies. Un droit dont ils usent sans parcimonie, d’abord parce qu’il leur donne un sentiment de supériorité, et ensuite parce qu’ils savent  que « quoi qu’ils fassent, on ne leur donnera jamais tort et qu’ils auront toujours le dernier mot ». Robert de Beauplan reconnaît toutefois que, dans certaines prisons,  leur mission n’est pas des plus faciles, face à « des individus tarés, rebut de la société,  pourris de tous les vices, capables de toutes les turpitudes comme de toutes les violences ». C’est cette haine qui obligerait le gardien, tel un « dompteur qui ne veut pas être dévoré » à tenir constamment les détenus en respect. Un rapport de force qui peut passer par les violences physiques : « Il a toute licence pour frapper et il en use », entre gifles, « coups de poing en pleine figure ou coups de pied dans le ventre ». Le manquement le plus mince au règlement appliqué dans sa plus brutale sévérité est source de sanctions : « Avoir parlé au réfectoire ou à l’atelier,n’avoir pas marché au pas dans la cour (…), avoir regardé par la fenêtre (…) avoir laissé un bouton de son droguet déboutonné », autant de potifs qui suffisent à faire tomber la sanction immédiatement.

• C’est au « prétoire» que chaque cas est examiné, le samedi suivant, même si la sanction est déjà appliquée préventivement. On risque, au mieux « trois jours de pain sec» et, au pire, quatre-vingt dix jours de « mitard », où le détenu se retrouve dans un isolement total. Les condamnés au mitard passent d’abord entre les mains d’un « prévôt », souvent d’anciens « boxeurs (…), costauds des faubourgs ou malabars des barrières » qui n’hésitent pas à se livrer à un véritable passage à tabac sur le prisonnier : « La figure tuméfiée, les membres rompus, le corps noir de meurtrissures, sanglant », le « mitardé » qui a interdiction pendant la journée de se coucher par terre ou de s’asseoir, doit marcher dans sa cellule. Lorsqu’il s’arrête, il doit se tenir « debout, face au mur, les bras croisés ». Quelquefois, on équipe ses pieds d’une brosse avec laquelle il brique le sol dallé, tout en se  réchauffant. Si le temps est trop froid, le « mitardé » est doté d’une couverture qui « faute de papier est utilisée aussi comme torche-cul ».

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Le mitard de Fresnes, dessiné par Laurent Jacqua (©Laurent Jacqua)

• On comprend que le mitard puisse  être particulièrement redouté de la plupart des prisonniers. Toutefois, rapporte Robert de Beauplan, comme il n’est pas jugé suffisamment dissuasif pour certains, on y avait ajouté avant guerre « la chambre de discipline », un raffinement abandonné après guerre. Il s’agissait d’une grande salle dallée,  avec une trentaine de bornes en ciment, entre lesquelles les « disciplinaires », pieds nus dans leurs sabots, parfois chargés d’un sac d’une quinzaine de kilos, devaient circuler à pas cadencés, au coup de sifflet du surveillant. L’épreuve durait une douzaine d’heures. Toutes les quarante minutes, la marche était suspendue et, pendant une vingtaine de minutes « les patients (devaient) s’asseoir sur une borne, le torse droit, immobiles, le regard fixé à terre, les jambes légèrement écartées, les mains posée sur les genoux ». Gare à celui qui n’observerait pas cette posture. Quant à ceux qui trébuchaient, on les relevait « à coups de pied ». Si l’état physique nécessitait un envoi à l’infirmerie, le temps que le « disciplinaire » y passait ne serait pas décompté  et il n’était pas rare que les trois mois de mitard s’étalent sur un ou deux mois supplémentaires. Malgré le regard particulièrement critique qu’il porte sur « Poissy la merde », Robert de Beauplan reconnaît que la chambre de sûreté, supprimée pendant la guerre, n’avait pas été rétablie à Poissy, durant son séjour  entre mars 1946 et janvier 1947.

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Stéphane Lauzanne, lors de son arrestation à Paris

• Au fur et à mesure que les cours de justice prononcent leurs condamnations, la composition des détenus de Poissy va progressivement s’inverser. Lorsque les premiers épurés arrivent à Poissy, au début de 1945, ils sont très largement minoritaires au milieu des 300 ou 400 « droits communs». Parmi ces nouveaux arrivants, Robert de Beauplan cite plusieurs de ses confrères journalistes, lesquels payent le prix fort devant les tribunaux : à Henri Béraud, de Gringoire,  sont venus s’ajouter Stéphane Lauzanne du Matin, Camille Fégy de La Gerbe, mais aussi d’autres plumes comme Lucien Combelle, de Révolution nationale,  Jean Benedetti de L’ Œuvre ou  Claude Maubourguet, de Je suis partout. (107)

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Lucien Combelle (à droite)

• Face à l’afflux de politiques, dans le courant de 1945, l’administration a choisi pour faire de la place, en vidant peu à peu la Centrale de ses droits communs, dont la plupart ont  été transférés à Troyes. Robert de Beauplan concède que ce changement a eu une traduction concrète immédiate, avec un relatif adoucissement du régime de détention : « Quand j’arrivai à mon tour, en mars 1946, tous mes camarades furent d’accord pour me dire que la situation s’était encore beaucoup améliorée depuis six mois et que j’avais bien de la chance de ne plus connaître “l’âge du fer”. Moi-même, ajoute-t-il, j’ai assisté à une transformation progressive qui n’a fait que s’accentuer de jour en jour. J’ai vu les tolérances se faire de plus en plus nombreuses, de plus en plus conciliantes, les punitions se raréfier, la mentalité des gardiens s’humaniser sans cesse davantage (…). Voila pourquoi, quand j’évoque aujourd’hui la centrale de Poissy, le souci de vérité m’oblige à tempérer mon acrimonie ».  Le journaliste, qui n’avait pas eu de mots assez durs pour décrire l’univers carcéral, conclut de manière étonnante : « À la fin, “mon bagne” ressemblait étrangement à un collège où des potaches de tous âges, dissipés et chahuteurs, donnaient pas mal de fil à retordre à des pions  comiquement impuissants et résignés. C’était le monde à l’envers ». (108)

• Pour l’administration pénitentiaire, il n’est pas question de faire des détenus condamnés aux «travaux forcés» des « oisifs » sans la moindre occupation. Le travail doit être un moyen de racheter leur « faute ».  Comme les centrales de Clairvaux ou de Fontevrault, Poissy possède ses propres ateliers. Certains détenus peuvent toutefois y échapper, s’ils ont été pourvus d’un emploi tels que « les grands planqués » du greffe, de l’économat, de la comptabilité, de la bibliothèque ou de l’infirmerie. D’autres sont employés au service général, au balayage, aux cuisines, à l’entretien ou à la buanderie. Selon Robert de Beauplan, ces deux catégories représenteraient au moins 150 personnes. Les autres sont répartis dans différents ateliers concédés à des entreprises extérieures, moyennant le paiement d’une redevance à l’administration. À Poissy, on trouve aussi bien des ateliers de papeterie, de meubles en fer ou en bois, mais aussi de bicyclettes ou de seccotine. On y affecte les détenus en fonction, si possible, de leurs professions, la papeterie et la seccotine étant réservées aux « intellectuels », journalistes et écrivains en tête, n’ayant jamais exercé aucun métier manuel.

• C’est ce qui vaut à  Robert de Beauplan de se retrouver à l’atelier n° 13, qui passe pour un des plus « distingués ». Il a été concédé en même temps que sept autres, à la maison parisienne Hervé, spécialisée, notamment, dans la confection d’étiquettes. Les effectifs sont fluctuants, au gré des arrivées et des départs, mais le nombre de détenus qui y sont employés se situe en moyenne entre 400 et 500. Premier avantage pour les prisonniers affectés au n° 13, qui s’affairent sept heures par jour, de 8 h 00 à 11 h 00 puis de  13 h 00 à 17 h 00, ils travaillent assis sur des bancs, en vis-à-vis, autour d’une grande table.  Malgré la présence d’un gardien, installé sur un escabeau, qui doit surtout veiller au silence entre les hommes,  il leur est facile de chuchoter entre eux continuellement. Une manière de contourner la stricte règle du silence. Lorsque le gardien doit assumer la surveillance de deux ateliers voisins et qu’il place son escabeau entre les deux, les échanges sont encore plus faciles : « Que d’agréables conversations sur tous les sujets ai-je pu avoir ainsi avec quelques voisins de choix », reconnaît le journaliste qui confesse avoir pris l’habitude d’avoir toujours  un livre ouvert à côté de lui, bien que cela fût interdit : « J’ai lu de la sorte  très régulièrement une moyenne de vingt-cinq livres par mois ». Second avantage, le travail demandé «  n’exigeait pas, malgré la présence de tant d’intellectuels, une grande intellectualité et il n’était nullement nécessaire pour s’en acquitter correctement d’être sorti de Polytechnique ».

• La maison Hervé livre en vrac aux détenus des étiquettes perforées en carton souple, dans lesquelles ils doivent  faire passer un fil de soie ou de chanvre, voire un fil de fer,  avant de le nouer ou de le torsader. Les étiquettes sont ensuite groupées par paquets de cinquante. Quelquefois, la tâche plus complexe demande plus de dextérité. Robert de Beauplan cite l’exemple des étiquettes « brevetées GOT (…) pour lesquelles il fallait se livrer à diverses manipulations ». Un tour de main que le journaliste n’arrive pas à acquérir : « Mes essais furent si déplorables qu’on m’interdit de toucher à un fil de fer et je fus assez honteusement cantonné dans l’étiquette de bijouterie », écrit-il. Les mains les plus habiles arrivent à produire jusqu’à 2 000 étiquettes par jour, pour les modèles les plus compliqués, et jusqu’à  3 000 pour les plus simples. Robert de Beauplan reconnaît que son rendement « dans les meilleurs jours n’a jamais dépassé 500 ». Bien que  la qualité du travail soit la priorité pour l’administration pénitentiaire, la quantité d’étiquettes produites, sans qu’un minimum ait été fixé, est un autre élément pris en compte : « Une production considérée comme insuffisante vous attirait des observations, mais on n’allait pas jusqu’à la punition ». Quelquefois, cela peut motiver un renvoi et le prisonnier se retrouve transféré à l’atelier 22, « un dépotoir (sic) où l’on reléguait les infirmes, les déficients physiques et mentaux, les galeux et la promiscuité de ces déchets d’humanité (sic)  était plutôt déplaisante » (109).

• Chaque matin, la production de la veille est remise au « chef ouvrier», en présence d’un contremaître civil dépêché par la maison Hervé. À l’atelier 13, c’est le journaliste Guy Zuccarelli (110) qui fait office de chef ouvrier. Proche de Jean Luchaire, dès avant la guerre, il a été condamné à huit ans de travaux forcés pour avoir été le rédacteur en chef adjoint puis rédacteur en chef  des Nouveaux Temps, le quotidien de ce dernier, qui s’est totalement fourvoyé dans la collaboration. Après  cette « opulente galère qui lui valut d’assez beaux appointements », il aurait vainement tenté de se dédouaner en allant « faire le coup de feu sur une barricade avec les  FFI », rapporte Robert de Beauplan qui ne semble guère l’apprécier : « À Poissy,  Zuccarelli, un des premiers arrivés, s’était concilié les bonnes grâces de son chef ouvrier, un droit commun, en partageant avec lui ses colis. Quand on retira les droits communs, le chef ouvrier (…) recommanda chaleureusement Zuccarelli au contremaître civil, lequel lui donna sa succession ».

• À l’égard de ses compagnons de captivité, ce Corse « né pour être un chien de quartier » ne semble faire  preuve d’aucune mansuétude et joue le rôle d’un « auxiliaire dévoué et féroce pour faire suer le travail à ses codétenus ». Il avait même élaboré sa propre échelle de sanctions graduelles face à tout travail qu’il jugeait  insuffisant en quantité ou en qualité : « Réprimande, privation de colis, pain sec, mitard ».  Un règlement  personnel que l’administration se refusa toutefois de mettre en application. Avec ses 500 étiquettes quotidiennes, dont beaucoup souffrent de malfaçons, Robert de Beauplan fait d’abord régulièrement l’objet de remontrances, suivies de mises en garde. De sanctions, toutefois, il n’y en aura pas : « Ma persévérance avait fini par faire accepter l’idée qu’il n’y avait décidément rien à tirer de  moi (…). Quand je paraissais porteur de ma légère et dérisoire contribution au labeur commun (…),  le chef ouvrier prenant mes étiquettes sans même les regarder les jetait dans sa boîte avec dégoût, comme une ordure dans une poubelle ». Une fois par semaine, des détenus sont affectés à « la corvée du camion ». Munis de brancards et opérant par groupe de deux, Ils doivent décharger le véhicule qui apporte les matières premières destinées à l’atelier  de la papeterie, avant de charger leur production hebdomadaire. La tâche, très physique, explique que les détenus les plus faibles ou les plus âgés demandent à en être exemptés. C’est le cas de Robert de Beauplan qui obtient satisfaction auprès  du médecin de la prison.

• Chaque mois, un carnet de travail, tenu par le « comptable d’atelier» répertorie la production journalière par catégorie, ce qui conditionne le « salaire » à verser. En tant que réclusionnaire, Robert de Beauplan  a le droit d’en percevoir les quatre dixièmes, conformément au règlement. Le reste est destiné à couvrir les « frais d’hébergement ». Si les « travaux forcés à perpétuité », conséquences de la grâce présidentielle,  ne s’étaient pas mués en réclusion à perpétuité, en raison de son âge, il n’aurait eu droit qu’aux deux dixièmes. Sur cette somme, comme le lui expliquera à son arrivée  un détenu, la moitié est versée sur un « pécule réserve » qu’il pourra percevoir à sa sortie de prison. Le reste est disponible pour « cantiner » et essayer d’améliorer l’ordinaire. Se considérant lui-même comme « le plus mauvais ouvrier de l’atelier », son pécule disponible oscillera entre un et six francs. Et encore s’agissait-il dans ce dernier cas d’un « mois exceptionnellement favorable ». Chaque détenu est invité  à vérifier l’exactitude des informations avant de viser le carnet.

• Lorsqu’on le soumet pour la première fois à cette formalité, Robert de Beauplan renonce « à contrôler l’exactitude de toute cette arithmétique, faisant confiance à la capacité et à l’honnêteté de (son) comptable ». Parce qu’il est homme de lettres, plus que de chiffres, il signe alors « sans très bien comprendre, d’ailleurs, cette abondance de chiffres ». Après une longue période de stagnation, malgré la très forte inflation qui marque l’après-guerre, ce n’est qu’en  novembre 1946, sous la pression de l’administration,  que les tarifs de la maison Hervé seront revalorisés, avec une multiplication par 10 à 15 : « Cela ne s’était jamais vu. L’affolement régnait chez nos exploiteurs. Je pus ainsi, en décembre, enregistrer un gain fabuleux de 65 francs », écrit avec ironie Robert de Beauplan, avant de conclure : « Mon départ, au début du mois suivant, m’aura empêché de faire fortune ».

• Bien que la journée de travail pénitentiaire soit théoriquement fixée à sept heures, les détenus ont vite fait de comprendre qu’il existe de nombreuses astuces pour en réduire la durée grâce aux « amputations qu’on y pratiquait à tout propos, sans le moindre souci du temps qu’on faisait perdre à notre rendement».  Malgré les gardiens qui pressent les prisonniers de se lever, de se laver, de s‘habiller avant de  descendre dans la cour pour rejoindre les ateliers,  les temps d’attente se succèdent régulièrement : « On vous laissera attendre pendant une heure, à ne rien faire, devant une porte, ou dans un couloir, pour un dérangement qui aurait dû, normalement, occuper cinq minutes ». Ce gaspillage de temps n’est que la conséquence du manque de personnel : faute de pouvoir accompagner individuellement les prisonniers, il a fallu se résoudre à accompagner des groupes, ce qui provoque des engorgements.  C’est le cas pour les consultations médicales, expédiées en quelques minutes, après parfois plusieurs heures passées  « debout dans les courants d’air et le  froid » à attendre « que le docteur consente à arriver ». La même attente se reproduit tout au long de la journée, que ce soit pour les douches, le parloir, la distribution du courrier ou des colis. Le scénario est le même pour les audiences sollicitées auprès de l’administration ou de la direction de la prison. La visite d’un représentant du culte est un autre prétexte : « Les tire au flanc se faisaient régulièrement  inscrire pour l’aumônier, le pasteur, le pope, la Croix Rouge, les quakers, Saint-Vincent-de-Paul », certains n’hésitant pas à cumuler les visites, note le journaliste, sans toutefois préciser s’il a lui-même usé du stratagème.

• Pendant les huit mois de son séjour à Poissy, sa vie s’inscrit donc rapidement dans une chronologie monotone, en dehors des heures d’atelier. Après le réveil à 6 h 30, les détenus habillés doivent se tenir au garde à vous, sur un rang, pour répondre à l’appel, dès 7 h 00. Une fois la cellule balayée et les couvertures pliées au pied du lit, vient le temps de la toilette. Une opération des plus sommaires, avec un lavabo muni d’un robinet pour trois ou quatre détenus. Avec l’hiver et le gel des canalisations, l’opération devient impossible et c’est dans l’atelier qu’on arrive tout au plus à se laver sommairement les mains et le visage, grâce à de vieilles boîtes de conserves, promues réserve d’eau. Vouloir approfondir la toilette, c’est courir le risque d’être expédié au mitard par un surveillant grincheux, pour cause de retards répétés. Hormis cette toilette sommaire, les détenus ont droit à une douche, d’abord tous les quinze jours, puis une fois par semaine : « Les douches étaient à Poissy la seule installation hygiénique à peu près convenable», ce qui en fait un moment très attendu, même s’il a fallu pour y accéder piétiner dans la cour, « en attendant qu’un autre atelier eut terminé», avant de se mettre « à nu dans un boyau étroit ouvert à tous les vents qui servait de vestiaire ». Après la sortie du dortoir, passage au réfectoire pour la distribution du « jus », précédée par celle d’une boule de pain.

 • À partir de 8 h 00 et jusqu’à 11 h 00, comme on l’a vu, les détenus sont au travail dans les différents ateliers. Vient ensuite l’heure du déjeuner au réfectoire, qui sera suivi, pour ceux qui le veulent, d’un temps consacré à la lecture. Disposés autour d’une table prévue pour huit, les convives s’assoient en fonction de leur matricule. Au menu : une soupe suivie d’une pitance, « apportées dans de grands récipients sur des chariots». Le tout est servi dans des assiettes en fer blanc et pour boire chacun utilise son quart. Seules les cuillères sont autorisées par le règlement alors que les fourchettes, interdites dans les colis, sont à peine tolérées. Quant aux couteaux, bien qu’ils soient prohibés, on peut s’en procurer clandestinement auprès des détenus de l’atelier des meubles en fer. Contre une boule de pain, ils se chargent d’en fabriquer. Avec ses navets, ses carottes et ses choux, la nourriture des premiers mois s’avère  médiocre, monotone et insuffisante. Selon Robert de Beauplan, seuls ceux qui bénéficient de l’envoi de colis, et c’est son cas,  parviennent alors à échapper à la sous alimentation. Grâce au colis qu’il reçoit hebdomadairement, le journaliste reconnaît qu’il a même  « engraissé de trois kilos » durant son passage par Poissy. Au début du printemps 1946, il note cependant qu’il y eut « une très certaine amélioration en quantité comme en qualité nutritive ». On voit paraître épisodiquement dans les assiettes des pommes de terre, un peu de viande, de la charcuterie ou du fromage et de la confiture. Avec un peu d’argent, on peut même améliorer l’ordinaire, avec salade, tomates et fruits.

• En principe, même durant cette pause méridienne, le silence est imposé par le règlement mais Robert de Beauplan reconnaît que la directive est rarement appliquée dans toute sa rigueur : « Ce qui était déjà, à mon arrivée,  un chuchotement discret et timide dégénéra peu à peu en bourdonnement sourd, pour finir en vacarme dans les deux derniers mois ».  C’est aussi le moment où l’on distribue les lettres tandis que  les comptables d’atelier prennent les commandes des détenus qui veulent « cantiner ». La demi-heure de « promenade » quotidienne, en sabots, est également un passage obligé.  Elle se résume en fait à plusieurs tours d’une cours close, dans laquelle les prisonniers en file marchent au pas cadencé, sous les cris de  commandement d’un gardien. Plusieurs files s’y retrouvent, tournant en sens inverse et finissant par se croiser lorsqu’elles font demi tour.  Le journaliste y voit une preuve supplémentaire de « cette passivité de robots à laquelle (ils étaient) assujettis (…), de cette discipline rigide (…), de l’anéantissement systématique de tout ce (qu’ils pourraient) conserver de personnalité individuelle. Des forçats en droguet loqueteux, portant chacun (…) son matricule bien apparent, un béret marron grotesquement trop étroit ou trop large sur leur crâne rasé, scandant de leurs énormes sabots de bois (…) leur morne et silencieuse figure de manège, voilà l’image même du bagne », conclut-il.

• Lors de chacun des rassemblements qui ponctuent la journée, l’administration pénitentiaire veille aussi à ce que les détenus respectent un ordre réglementaire, en fonction de leurs condamnations et de leurs numéros d’écrou : correctionnels et réclusionnaires en tête, suivis des travaux forcés. C’est pour ne pas avoir respecté cette règle administrative que Robert de Beauplan, quelques jours à peine après son arrivée, a été  extrait de la file des détenus. Devant le surveillant qui s’adresse à lui, il omet de se mettre au garde à vous, le béret à la main. Une absence de respect qui aurait pu lui valoir une sanction lourde, à laquelle il échappera toutefois lorsque le gardien se rend compte qu’il fait partie du lot des derniers arrivés. Celui-ci lui intime alors  l’ordre de se tenir immobile, les bras croisés,  au centre de la cour : « J’étais au “piquet”, écrit-il. Pareille disgrâce ne m’était plus arrivée depuis 1892, très exactement quand j’étais élève de huitième au collège Stanislas ». Cette  expérience il avoue qu’il l’avait alors difficilement vécue, déclenchant un « torrent de larmes », avec  la « honte qui l’accablait, tandis que (ses) camarades défilaient autour de (lui) ». Un demi-siècle plus tard, face à cette expérience renouvelée il avoue ne  percevoir « que le ridicule d’un tel traitement, appliqué à un sexagénaire auquel il ne manquait qu’un bonnet d’âne ». (111)

• Peu après son arrivée à Poissy, Robert de Beauplan a vite fait de comprendre que la “promenade” est peut être le seul moyen pour des détenus affectés dans des ateliers différents d’échanger des informations, tandis que les gardiens bavardant entre eux relâchaient leur attention. À Chaque tour, lorsque les files se croisent, on essaye de saisir au vol quelques mots, complétés par quelques autres au tour suivant, « sorte de sténographie verbale » qui devient  « un petit jeu amusant » : « C’était notre Potinière, notre foire aux nouvelles, la demi-heure de radio Poissy, qui ne le cédait en rien en fait de “bobards”, à toutes les autres radios du monde ».

• Les lettres reçues, les visites de parents ou d’avocats, voire quelques journaux entrés clandestinement,  permettent de glaner des informations sur l’extérieur, de savoir qui a été arrêté, jugé, condamné, voire exécuté. C’est aussi l’occasion d’apprendre ce qui se passe dans d’autres ateliers. Quelques détenus sont des sources réputées inépuisables, comme Tony Guédel, ancien journaliste au Cri du Peuple, le journal du P.P.F., condamné à vingt ans de travaux forcés, ou Roger Vauquelin, ancien délégué à la propagande du Francisme, le mouvement de Marcel Bucard. Passé au  P.P.F., il a également assumé la rédaction en chef de l’hebdomadaire Au Pilori.

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Georges Albertini

• Autre figure de la collaboration, Georges Albertini, ancien secrétaire général du R.N.P., le parti de Marcel Déat, dont il a été le chef de cabinet au Ministère du travail. Arrêté le 25 septembre 1944, il a écopé de cinq ans de travaux forcés. L’homme a de l’entregent : « Par son ancienneté dans la maison et par son ascendant personnel, il jouissait d’une grande considération (…). Tous les gardiens et même le surveillant – chef bavardaient volontiers avec lui et le contremaître civil de son atelier le renseignait abondamment les événements extérieurs ». (112)

• Robert de Beauplan, entre les circonstances de son arrestation au terme de plusieurs mois de clandestinité, son procès relayé par la presse, sa condamnation à mort, sa grâce présidentielle, mais aussi sa notoriété acquise au micro de Radio-Paris, fait figure de « bête curieuse » dans la galerie des détenus: « Quand je traversais une cour, écrit-il, les gardiens me montraient du doigt, les uns aux autres, échangeaient à mon sujet des réflexions sarcastiques ou désobligeantes, venaient me dévisager, m’interpellaient sous un prétexte quelconque pour m’obliger à leur répondre et entendre ainsi le son de ma voix ». Peu à peu, cependant, cette attention particulière à sa personne finira par s’estomper. Seuls quelques gardiens, dont « un godelureau pommadé, à l’inquiétante silhouette de  marlou (…) surnommé Gueule d’amour », persévéreront dans leur attitude aussi pointilleuse qu’hostile, sans que cela aille plus loin. (113)

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Léon Gaultier, ancien Waffen SS, codétenu à Poissy de 1946 à 1948

• Cette célébrité lui vaut  aussi d’être la cible du responsable de l’administration pénitentiaire de passage  à la Centrale de Poissy, ainsi que le rapporte un autre détenu, Léon Gaultier: “ Il y avait même ds visites, écrit-il, qui faisaient sentir la persistance de l’hostilité à notre égard. C’était Amor, directeur de l’administration pénitentiaire, surgissant une fin de journée au réfectoire (…). Il allait à pas comptés. il longeait les tables où, par bonté, on nous laissait absorber notre eau chaude. Il avait aperçu Robert de Beauplan qui avait été journaliste de talent à L’Illustration. Il l’interpella: – “Voici votre œuvre! S’ils sont là, tous ceux-ci, c’est à cause d’hommes tels que vous!”. Beauplan n’avait pas daigné tourner la tête. Il avait toutefois distinctement marmonné: “S’il ne vous convient pas qu’ils soient là, vous n’avez qu’à les libérer!” (113 bis)

• Après des vagues successives de nouveaux arrivants, les effectifs de Poissy s’étant peu à peu stabilisés, l’ancien rédacteur de l’Illustration commence à dresser la liste de ses connaissances, anciens journalistes pour la plupart, dont plusieurs l’avaient  précédé. Un des premiers qu’il repère au cours d’une “promenade”, est une très vieille relation : il s’agit de Stéphane Lauzanne, rédacteur en chef du Matin où il était entré dès 1898 et dont il fut l’éditorialiste sous l’occupation (114). À la libération, comme Robert de Beauplan, il n’a pas suivi l’exode des collaborateurs vers le territoire du Reich et il a été arrêté à Paris, dès  le 22 août 1944. C’est ce qui lui a valu de comparaître très tôt  devant la cour de justice de la Seine qui lui a infligé vingt ans de réclusion, le 30 octobre 1944, pour “intelligences avec l’ennemi” : « Ce fut sa bienvenue dans cette prison où il m’avait précédé de quatorze mois. Elle m’impressionna beaucoup. Il était parvenu à ce point de détachement et d’adaptation à son sort (…).J’enviais sa philosophie en me promettant de la prendre pour modèle, ce que j’ai souvent tenté de faire », écrit Robert de Beauplan, qui l’avait côtoyé quotidiennement au Matin pendant plus de deux ans. Autre connaissance : Henri Béraud, qui a donné de nombreux articles à Gringoire.  Arrêté lui aussi à Paris, il a été condamné à mort en décembre 1944. Grâce à la mobilisation de nombreux écrivains, dont François Mauriac, il a échappé au peloton d’exécution, le Général de Gaulle ayant décidé de le gracier le 13 janvier 1945. Autre « personnalité » rencontrée, Georges Albertini, ancien responsable du Rassemblement National populaire de Marcel Déat. Celui-ci conseille à Robert de Beauplan d’adopter un profil bas, en se faisant oublier et en essayant de décrocher un galon de bonne conduite, seul moyen de se retrouver « classé » dans un poste quelconque qui lui assurera la tranquillité. Un conseil qu’il compte bien suivre, d’autant qu’il a tôt fait de se rendre compte que nombre de ses prédécesseurs connus en ont décroché un : « Béraud, comptable adjoint à l’infirmerie, vivait son existence de caïd solitaire et dédaigneux de nos contingences. C’était incontestablement le plus heureux de tous (avec) sa chambre personnelle ripolinée, sa table de travail, son fauteuil, sa bibliothèque » et bien d’autres choses. Respecté par les gardiens, il n’est pas rare qu’il reçoive la visite du directeur de la prison ou du surveillant – chef, en personne.

• Autre connaissance, chargé de la comptabilité générale de la prison, Félicien Faillet (115). L’ancien secrétaire de rédaction de L’Illustration, qui n’avait guère caché son inclination pour la collaboration et qui a œuvré derrière Jacques de Lesdain à la préparation des exposition La France européenne et La vie nouvelle a su s’organiser « une petite vie tranquille » à s’occuper des cantines. La bibliothèque se révèle un autre repaire où a élu domicile Henri Clerc. Les ateliers eux-mêmes offrent des « sinécures » à d’anciens journalistes : Robert Perrier est chef ouvrier, Stéphane Lauzanne comptable,  tout comme Pierre Malo ou une ancien speaker de radio Paris, surnommé Marco : «  C’était ceux-là que je ne cessais d’envier, avec l’espoir de me faire bientôt enrôler dans leur cohorte », écrit Robert de Beauplan.

• Pour meubler les dimanches et jours fériés, mais aussi le temps libre après les repas expédiés en dix minutes, et avant l’extinction des feux, Robert de Beauplan s’adonne à la lecture, d’autant que la bibliothèque de la prison compte désormais plus de trois mille titres. Elle s’est enrichie progressivement des ouvrages  qu’y ont déposés les détenus lecteurs. C’est René Pichard, qui avait exercé les mêmes fonctions à Versailles, avant d’être condamné, qui gère cette bibliothèque. Il est assisté par des personnages aussi différents que le général Jeaunaud ou Henri Clerc, ancien député radical de la Savoie qui a rejoint la Ligue de la pensée française en 1941. René Pichard a réparti le fonds livresque en 17 catalogues qui circulent à tour de rôle dans les ateliers. Chacun regroupe toutes les catégories possibles, du roman de gare au chef d’œuvre littéraire, du manuel de philosophie aux livres de voyages, d’histoire, de morale ou de religion. Chacun des détenus peut en choisir deux pour la quinzaine suivante. Robert de Beauplan est évidemment  l’un des lecteurs les plus assidus et les plus boulimiques : « J’ai profité des facilités qui m’étaient offertes pour me remettre au latin et au grec que j’avais abandonnés depuis quelque quarante ans ». Pour ce faire, il se replonge dans les oeuvres de  Cicéron, Salluste, Sénèque, Pline le jeune, Tacite, Virgile ou encore de Xénophon, Hérodote et Platon. Il redécouvre en même temps  l’enseignement en inculquant à Robert Perrier, ancien journaliste à Aujourd’hui, les premiers rudiments des langues anciennes. Les classiques de la littérature française, toutes époques confondues, les poètes, de Ronsard à Aragon défilent entre ses mains. Il ne dédaigne pas pour autant les romans policiers, un genre qu’il avait jusqu’à présent totalement ignoré et  que la prison lui donne l’occasion d’explorer. Autre motif de satisfaction, il découvre  que « auprès de (ses) camarades, la Petite Illustration théâtrale » qu’il a longtemps dirigée, « avait beaucoup de succès » auprès des autres détenus : « J’y ai relu, moi aussi, écrit-il, l’une ou l’autre des quelque 500 pièces que j’y avais publiées en vingt ans, non sans un peu d’ironie mélancolique en apercevant au bas de chacune des “présentations” ma signature ».

• Dans l’univers de Poissy, la routine du quotidien, avec son emploi du temps quasi immuable, s’accompagne aussi de quelques temps forts qui rythment les semaines. Tous les quinze jours, a lieu l’échange du linge. Contre la remise du linge sale, dûment contrôlé, chaque détenu se voit remettre un paquetage propre avec chemise de grosse toile, caleçon, serviette, mouchoir, le tout lié par « un chiffon dénommé cravate». Le simple fait d’être reconnu comme « privilégiés du service général» ou d’avoir de bonnes relations avec ceux qui confectionnent les paquetages, permet d’obtenir des effets  en bon état, parfois neufs. Pour les autres, il faudra faire avec des chemises sans pans, des caleçons troués, plus proches des loques. Le parloir hebdomadaire fait aussi partie des temps forts  attendus avec impatiences. Ils ont lieu les jeudis, samedis et dimanches. Pour y accéder, les proches des prisonniers ont dû se munir d’un lot d’autorisations et patienter un long moment dans les files interminables qui se sont formées à la porte de la prison. Selon Robert de Beauplan, « il n’y avait pas de lieu plus abominable que celui où l’administration accueillait les familles des détenus ».  Introduits par groupes de 24, les proches, le plus souvent debout, se tiennent dans une long couloir grillagé. En face, un autre couloir grillagé, à un mètre de distance, voit s’aligner les prisonniers. Entre les deux, des gardiens vont et viennent durant les entretiens,  épiant les conversations, « vociférant » pour rappeler à l’ordre tout ce monde : « Impossible de se faire entendre sans hurler. C’était une criaillerie assourdissante », note Robert de Beauplan. Au bout de quelque mois, l’administration réduira les groupes, facilitant ainsi les échanges. En contrepartie, la durée des parloirs sera ramenée d’une demi-heure à une quinzaine de minutes.

• Autre moment prisé, celui de la remise des colis, qui sont soit apportés directement, soit expédiés, avec un maximum fixé à un seul colis par semaine. Si la distribution est rapide, il faut passer par l’étape de la fouille assurée par un gardien : « Un gardien ouvrait le colis devant vous et ne vous en abandonnait le contenu qu’après un minutieux contrôle. Selon son tempérament ou son humeur, ajoute le journaliste, il s’acquittait de cette tâche avec bienveillance ou avec une mesquinerie tatillonne, voire agressive». La vue des conserves, des pots de confiture, du sucre et autres vivres envoyés par les familles crée parfois un sentiment de frustrations chez certains gardiens qui peut se muer en hargne : « Le gardien (…) se venge rageusement, sournoisement en déchirant les paquets, en émiettant les gâteaux, en vidant les sacs de sucre en poudre, en sondant les pots, en éventrant les pains d’épices et même les miches de pain, tout heureux s’il a pu découvrir une fraude, trouver un bout de lettre dans le double fond d’une boîte de biscuits ou une cigarette dissimulée dans une ouïe de hareng saur» (116).  Quelquefois les consignes officielles virent au ridicule. C’est le cas pour les boîtes de conserves qui ne sont pas sans poser problème : un règlement ancien, qui les interdisait, a bien été remplacé par un nouveau qui les tolère, mais  à la seule condition qu’elles soient remises ouvertes aux destinataires. Lesquels sont incapables de consommer immédiatement leurs contenus qui ne pourra que s’avarier. L’administration finira par autoriser  la distribution des conserves intactes, au grand soulagement des gardiens qui verront leur tâche allégée d’autant.

• La célébration simultanée des cultes, catholique et protestant, chaque dimanche matin, est un autre temps fort, mais pas forcément pour des motivations religieuses… À son arrivée à Poissy, Robert de Beauplan n’avait pas manqué de s’étonner devant l’ampleur de la ferveur religieuse qui s’était emparé de la plupart des détenus. Mêlé aux « sans culte» et conduit dans la cour pour « faire une heure de    “Gauche ! Droite” », en grelottant de froid, il avait vite fait de percer le mystère de l’attrait qu’exerçaient les cérémonies religieuses, et en particulier le culte protestant qui faisait salle comble. Alors que la chapelle de la prison est glaciale et qu’il faut s’y tenir debout, une salle annexe de la bibliothèque chauffée et garnie de pupitres a été dévolue au service protestant. C’est aussi le moyen de voisiner et d’échanger avec des compagnons de captivité employés dans les autres ateliers. Certes, le pasteur, ancien résistant, ne se prive pas de mêler propos religieux et « allusions politiques », évoquant tantôt la « victoire », tantôt  « la libération », le tout « sur un ton déclamatoire et grandiloquent ridicule dans ce cadre ». Profiter d’une salle chauffée, au lieu de grelotter dans la chapelle ou dans la cour de la centrale, valaient bien de supporter les sermons du pasteur.

• Aussitôt que la cérémonie religieuse est terminée, la même salle sert aussi de lieu d’écriture des lettres que les détenus peuvent adresser à leurs familles. Là encore, l’administration a codifié ce moment attendu. Le détenu « commun » a droit à  une lettre par mois, mais ceux qui ont obtenu un « galon de bonne conduite » se voient autorisées deux lettres par mois, tandis que les « deux galons » qui affichent une année complète sans punition, peuvent écrire à un rythme hebdomadaire. Une fois admis dans la salle de rédaction, chacun se voit remettre encre, porte-plume et papier et dispose de dix minutes pour rédiger la missive qui devra se limiter à une trentaine de lignes.  Arrivé à Poissy un premier dimanche du mois, jour qui lui avait été dévolu pour correspondre, Robert de Beauplan devra donc attendre quatre semaine pour que son tour revienne. L’administration veille à ce que les détenus ne s’épanchent pas sur leur vie en prison et s’en tiennent à des échanges familiaux : « À quoi nos familles se seraient-elles intéressées plus normalement qu’à connaître notre genre d’existence dans ce milieu nouveau, nos occupations, nos impressions ? », s’interroge-t-il. Dans la toute première lettre qu’il adresse à son épouse, il a bien tenté en style télégraphique de retracer son emploi du temps mais la lettre lui est revenue avec en annotation « Sujet interdit ». Il lui faudra donc attendre encore un mois pour que son « tour d’écriture » revienne » et ce n’est qu’au bout de deux mois que sa première lettre parviendra à son épouse : « Pas un mot de la prison. Personne au dehors ne doit soupçonner ce qui s’y fait, ce qui s’y passe, ce qui s’y pense. On peut, quand on vous écrit, vous donner des nouvelles de vos enfants, de vos parents, de vos amis, mais eux sont condamnés à tout ignorer de vous », ajoute-t-il. Au-delà d’une réglementation pointilleuse, il y voit moins une brimade, qu’une volonté de « couper le détenu du reste du monde, de l’isoler dans sa gangue de servitude, de manière à le dépouiller plus aisément de tout ce qui lui rappellerait son état d’homme libre, et en même temps, le mécaniser, l’abrutir, l’avilir. Tout cela marche de pair avec la loi du silence, les crânes ras, le pas cadencé, les saluts obligatoires, la surveillance perpétuelles, les fouilles ». (117)

• Ces fouilles, chaque prisonnier y est exposé, parfois plusieurs fois par jour, en sa présence ou en son absence : « Des mains grossières et brutales viennent mettre sens dessus dessous ses quelques affaires, les lettres qu’il a reçues, ses vivres, sa literie», quand on ne lui intime pas l’ordre « de se déshabiller complètement pour une inspection sur laquelle la décence empêche d’insister davantage », écrit Robert de Beauplan. Chaque soir, alors que les prisonniers regagnent leurs cellules, deux gardiens postés au bas des escaliers désignent tel ou tel prisonnier, en principe au hasard, pour le soumettre à la fouille. Celle-ci peut être simplement formelle mais il arrive que quelque gardien zélé exige la fouille intégrale. L’ancien journaliste  confesse toutefois,  dans ses mémoires, ne pas avoir gardé de rancune à l’égard des gardiens, « qui en furent les instruments irresponsables, sauf quand ils y ajoutèrent quelques vicieuses malfaisances de leur cru, ce qui était assez rare ». Pour lui, si « ignominie » il y a eu, elle est imputable aux dirigeants politiques qui ont assimilé les détenus « politiques » (ce qu’il considère être) avec la pègre. Aux fouilles des personnes, s’ajoutent celles des  cellules et ateliers, qui se déroulent  pendant le déjeuner ou la promenade : « Les fouilleurs pouvaient en prendre largement à leur aise », ce qui explique que se produisent « quelques razzias fructueuses dans les provisions de bouche qu’on avait eu l’imprudence de laisser ». Le tabac, en principe totalement interdit dans l’enceinte de Poissy, fait l’objet d’une recherche particulièrement attentive. Être surpris en flagrant délit à fumer suffit à expédier le contrevenant  au mitard. Certains gardiens ont su en faire une monnaie d’échange, tabac contre silence sur les cigarettes découvertes lors des contrôles, contre sucre ou contre d’autres denrées contenues dans les colis.

• Le seul endroit qui permette d’échapper à la surveillance permanente, c’est le dortoir où les détenus se retrouvent à une quarantaine, entre sept heures du soir et sept heures du matin. Aux lits alignés côte à côte s’ajoutent des box. Jadis fermés, lorsque les droits communs étaient incarcérés à Poissy ils ont vu leurs portes disparaître pendant la guerre, afin de permettre une évacuation rapide en cas de bombardement. Chaque dortoir est placé sous la coupe d’un « prévôt », lui-même prisonnier, chargé de maintenir la discipline et responsable devant l’administration. La fonction, rémunérée, donne quelques avantages, dont la possibilité d’écrire aux siens une fois par semaine. En même temps, toutes les deux heures, à chaque passage de ronde, le prévôt doit répondre par la formule rituelle : « Rien de nouveau ». Entre chaque ronde, les prisonniers peuvent se réunir « dans les couloirs pour de longs palabres » mais aussi pour des parties de cartes. On peut également  en profiter pour écrire, à condition d’être parvenu à récupérer encre et papiers et d’avoir réussi à échapper aux fouilles. Les rondes ayant lieu à horaires réguliers, toujours annoncées par le bruit des portes de fer fermant les escaliers, la possibilité d’être pris sur le fait est minime. Finalement, on redoute davantage les invasions de punaises dans la literie que l’irruption des gardiens : « À certains moments, nous en fûmes envahis. J’en ai tué jusqu’à trente ou quarante dans une seule nuit», se remémore Robert de Beauplan.

• Bien que Georges Albertini lui eût conseillé de se faire oublier, afin de pouvoir décrocher un emploi « classé », Robert de Beauplan est toujours en proie au démon de l’écriture. À la fois parce que c’est un moyen de meubler l’ennui généré par ces longues heures de viduité absolue, tout en distrayant ses camarades, il a composé clandestinement des poèmes, qu’il présente comme « humoristiques ou parodiques». L’un, écrit à la manière de José Maria de Heredia, a pour thème les latrines de la prison et il se termine ainsi : « Toute une merde immense au fond de la tinette ». Ce sujet, il le reprend également  pour  décrire « l’atmosphère empuantie » qui règne à Poissy. Dans un autre poème, Carrousel, il se livre à la description  des rondes en sabots, au pas cadencé,  imposés aux détenus dans cour.  C’est en montrant imprudemment ce poème à Stéphane Lauzanne, « dans le couloir obscur où nous attendions la remise de nos colis » qu’il est pris sur le fait par un gardien, que les détenus ont surnommé Adémaï : «De toute notre faune de gardiens, (c’était) le spécimen le plus grotesque et le plus stupide (…), matois, hypocritement doucereux et redoutablement fouinard ». Après avoir confisqué la feuille de  papier  et  bien qu’il n’en saisisse que très partiellement le sens, Adémaï décide de le transmettre avec rapport au directeur de la prison.

• Dès lors, entre détenus, les pronostics sur la suite qui sera donnée  vont bon train : pour Stéphane Lauzanne, qui se veut rassurant, « le directeur sera le premier à en sourire ». Au pire, prédisent d’autres, cela pourrait  se solder par quelques jours au pain sec, voire par une condamnation au mitard, mais assortie d’un sursis, comme le prévoit le règlement.  Pourtant, lorsque l’on vient le chercher pour comparution devant le sous-directeur, Robert de Beauplan  comprend que son cas est plus grave que prévu : l’affaire a déjà fait le tour de la prison, relayée par les matons. Elle aurait même, selon l’intéressé,  suscité quelques  « échos piquants »  dans la presse. La scène de la comparution devant le prétoire, « dépasse les limites du ridicule », note le journaliste,  surtout lorsque le sous-directeur lit « d’une voix sans timbre » ou tente de déchiffrer « dans le silence solennel » les écrits délictueux. Face à certains mots sur lesquels il bute, c’est le directeur de la prison qui doit s’emparer du « corpus delicti ». Lui non plus, loin de  saisir toutes les subtilités poétiques, doit à son tour consulter ses acolytes sur le sens de certains mots. Il n’en reste pas moins que les vers décrivant les gardiens « galonnés », avec « la lippe mauvaise », « l’œil aux aguets, imbus de leur rôle, comme il sied » sont suffisamment explicites, même pour qui ne saisit pas toute la subtilité de la poésie : « Ainsi, vous insultez nos gardiens (…) des gens parfaitement honorables et qui vous valent bien », lui lance le directeur de la prison, pour lequel il y a, à l’évidence, « injure aux gardiens ». Robert de Beauplan tente bien d’esquisser une défense : ces poèmes ne sont que « simple divertissement », « charge sans penser à mal », comme les journalistes en sont coutumiers, et qu’un dessinateur aurait traduit par une simple « caricature ». Au-delà de la seule rédaction de ces poèmes, on lui reproche aussi d’avoir essayé de les répandre, avec « les mauvais sentiments qui les animent », au point d’y voir « de la propagande subversive ». Enfin, il y a eu tentative de dissimulation et de tromperie, face au gardien qui a révélé l’affaire.

• D’anodin, le dossier devient donc accablant  aux yeux de l’administration pénitentiaire  et il  se solde pour Robert de Beauplan par « huit jours de cellule », verrouillée à double tour. En d’autres termes un envoi au  mitard,  assorti de  « huit jours supplémentaires de privation de colis ». La sanction étant prononcée en mai 1946, le seul point positif pour Robert de Beauplan est qu’il échappera au froid du mitard. Quant au régime alimentaire au pain sec, il parviendra à le contourner partiellement par des gardiens compatissants : « Mon tourment fut autre : ce fut celui de l’isolement et de l’inaction absolue ».

• Comment meubler le grand vide temporel qui s’installe dès l’arrivée au mitard ? Tel est le principal problème qui se pose à Robert de Beauplan, nouveau “mitardé”. Première étape, avec la découverte des lieux, le déchiffrement des litanies des graffiti tracés ou gravés sur le moindre centimètre carré des murs de la cellule. Lui-même y ajoutera un vers de l’Enéide qu’il avait vu inscrit sur le mur de sa cellule de condamné à mort. La plupart des inscriptions datant de l’époque des droits communs, Robert de Beauplan, s’avoue séduit par la « variété » des inscriptions. Il jette un regard amusé sur ces dédicaces à l’être aimé, telles « la grande Marcelle des Epinettes », « Tata la rouquine » ou la « Môme Trois Pommes », quand il ne s’agit pas d’un ancien complice, qui a joué les balances et à qui on promet un funeste sort, comme  « Victor le borgne qui m’a donné mais (à qui) je ferai la peau un jour ». Une fois l’analyse épigraphique achevée, « si captivante qu’elle fût », se pose à nouveau le problème de l’occupation du temps :  « Qu’allais-je faire, alors que pendant huit longs jours je n’aurais strictement rien à faire ? Le vide, le néant » : tourner en rond dans la cellule ? S’asseoir directement par terre ? S’accroupir « à la manière des orientaux » ? S’étendre à même le sol ? Faire un peu de culture physique, une activité qu’il n’a jamais pratiquée durant toute sa vie ?

• Aucune des solutions ne s’avère toutefois  durable : « En moins d’une heure, écrit Robert de Beauplan, j’avais déjà  fait le tour de toutes mes possibilités, dont aucune ne m’avait satisfait. Et jusqu’au moment où je pourrais enfin me jeter sur une paillasse et y dormir, j’aurais chaque jour douze heures semblables à employer ». À l’occupation du corps, s’ajoute celle de l’esprit : après avoir puisé dans les « moyens mécaniques » comme se mettre à compter à mi-voix, il lui faut trouver « un autre dérivatif, plus intellectuel ». Ce sera d’abord la récitation de vers : « Tout ce que je pouvais me rappeler de mes classiques, de Victor Hugo, de Lamartine, de Musset, de Vigny, de Baudelaire, de Verlaine ou d’autres y passa ». Les poètes latins et grecs seront aussi sollicités. Mais, ni Homère, ni Virgile ne permettent de combler le néant de plus en plus pesant qui s’installe chez tout détenu, dès lors qu’il est  plongé dans un isolement total. C’est pourquoi, il finit par opter pour les discours. Après s’être donné un thème, Robert de Beauplan se met tantôt à déclamer, tantôt à haranguer un public imaginaire, au risque de se faire « prendre pour un fou », pour peu qu’un gardien l’entende. Les rôles qu’il se donne sont variés : commissaire du gouvernement prononçant un réquisitoire contre lui-même ou, à l’inverse,  avocat de la défense tentant de sauver sa tête. Il peut se muer en un   député montant à la tribune pour interpeller le général de Gaulle sur la politique de son gouvernement… Parfois, le discours prend des allures de « controverse faubourienne », Robert de Beauplan soutenant à tour de rôle des points de vue diamétralement opposés.  Et puis, le journaliste peut céder la place au professeur de lettres qu’il a été : « Je faisais à mes élèves, si attentifs qu’on eût dans ma cellule, entendu une mouche voler, un cours sur Montaigne, Molière ou Racine ».

• Grâce à ces exercices spirituels, il parvient à franchir le cap des trois premiers jours de mitard  : « Je ne m’ennuyais presque plus. Mon oisiveté, mon isolement avaient cessé de me peser », écrit-il. Dès le quatrième jour, une nouvelle idée germe : « J’avais été envoyé au mitard pour un sonnet. Eh bien ! J’en composerais d’autres. Ce serait ma riposte de réfractaire. Ce serait également la plus absorbante de mes préoccupations». Faute de papier et de crayon, il lui faudra se réciter constamment ses nouveaux vers pour les graver dans sa mémoire. Le premier de ses poèmes est naturellement consacré au mitard :

« Mitard : mot inédit. Vient sans doute de « mite ».

Quatre murs nus. Un vasistas aux jours ingrats.

Décor : un badigeon de chaux, un coaltar gras.

Seul meuble : une tinette. Il est mieux sans mythe.

Un mitard dont je suis pour huit jours l’ermite.

Une paillasse pour la nuit. Comme repas,

Une gamelle un jour sur deux. N’en parlons pas !

Mais la sagesse, ici, s’enseigne sans limite »

(…) Mais sagesse, surtout, qui sait, sans qu’on s’en doute,

Mûrir sa haine comme un fruit pour le jour où… »

•  À ce « Mitard », succédent une douzaine d’autres poèmes, loin des fantaisie initiales, revêtant « un caractère de lyrisme amer ou véhément ». Les quatre jours d’isolement restant s’écouleront ainsi plus rapidement : « Je méditais mes vers du matin au soir. La nuit, je me réveillais pour y songer encore ». Longtemps  après avoir été sorti de son isolement total, et  après avoir pu retrouver papier et encre, il se hâtera de les coucher par écrit, en constituant un recueil qu’il intitulera Les fleurs du bagne. En même temps, il enrichit son œuvre poétique  de nouveaux textes qu’il récite à ses compagnons de captivité à Poissy, tels que l’industriel Jacques Legueu qu’il côtoie à l’atelier et au dortoir, le journaliste Tony Guédel (118), son voisin lors des cérémonies dominicales, ou encore Georges Albertini (119). Il songe même à la composition d’un « vaste poème » dans lequel il mettrait son « âme toute entière, telle qu’elle avait été durement façonnée par (ses) épreuves et par la captivité », sorte de « testament » à léguer à « ceux que j’aime et qui ne m’ont peut être pas tout à fait oublié, malgré le double tort de l’absence et du silence ». Ce travail l’occupera presque à plein temps en novembre et décembre 1946. Lors de son départ pour l’île de Ré, D’un bagne, avec  ses « cent douze strophes de sept alexandrins » est achevé. Pour éviter de renouveler la mésaventure du Carrousel qui l’a conduit au mitard, il a dû  composer l’intégralité de D’un bagne  mentalement et se le réciter chaque jour : « J’avais pris l’habitude de me réveiller vers quatre heures du matin et jusqu’au lever, à six heure et demie, dans le silence propice et la paix du grand dortoir, je laissais mon imaginaire vagabonder », se souvient-il dans ses Mémoires. La récitation peut se poursuivre à l’atelier, alors que s’alourdit chaque jour le fardeau des vers à retenir. C’est le transfert à l’île de Ré qui lui permettra de coucher D’un bagne et ses  deux mille vers sur un cahier, dont il fera plusieurs copies. Dans son nouveau lieu de détention, il poursuivra sur la même voie, ajoutant de nouveaux poèmes, heureux de  pouvoir enfin écrire « en toute tranquillité cette fois et d’une façon normale ». En juin 1947, cinq mois après son arrivée à Saint-Martin-de-Ré, il peut inscrire le mot « fin » au bas de son recueil, qu’il expédie à Paris, « par un intermédiaire  obligeant et clandestin ». Finalement, comme il le reconnaît lui-même, c’est le mitard de Poissy qui aura permis de réveiller sa vocation poétique.

• Le mitard, Robert de Beauplan aura l’occasion de s’y retrouver une seconde fois, mais pour seulement trois jours. Cette fois-ci, il est la victime d’un gardien surnommé « le roquet», qu’il décrit comme « un gnome chafouin (qui) avait toujours l’air d’aboyer après quelque chose ou quelqu’un (…). Le métier de garde-chiourme humiliait son amour-propre et l’assommait. Il le concevait d’une façon particulière comme un moyen d’assouvir ses instincts de sadisme. Il aimait à terroriser, à brimer, à tourmenter, gratuitement, pour son plaisir et sa distraction» (120). Persuadé que Robert de Beauplan n’a pas renoncé à écrire, il multiplie les fouilles, y compris corporelles, qui se révèlent pourtant  toujours vaines…Jusqu’au jour où, poussant plus loin les investigations, « le Roquet » met au jour deux petits rouleaux de papier, l’un caché dans un tube de dentifrice, l’autre au milieu d’un morceau de savon habilement évidé. La perspicacité du gardien n’est cependant pour rien dans la découverte : Robert de Beauplan a été dénoncé par son voisin de dortoir, « le banquier », avec lequel il entretient de mauvaises relations.  Cinq jours plus tard, alors qu’il s’attend à être convoqué au prétoire pour  qu’on lui annonce sa condamnation  au mitard, il a la surprise d’entendre « le Roquet » lui annoncer  qu’il a brûlé les papiers découverts et qu’il n’a pas rédigé de rapport pour sa hiérarchie : « Ce dilettante aimait l’art pour l’art. La punition l’intéressait moins que la démonstration de sa propre habileté », en conclut Robert de Beauplan. Il n’est toutefois pas totalement tiré d’affaires, « le banquier » dénonciateur ayant bien l’intention d’avoir sa revanche. Pour y parvenir, il se sert d’un autre gardien, surnommé « Mistral », « abruti intégral, alcoolique et sournois (qui) avait pour spécialité de ne jamais avertir quand il punissait ». Manipulé par « le banquier » qui le fait profiter de temps à autre du contenu de ses « abondants colis », il va  s’évertuer à trouver l’élément qui puisse  justifier un rapport, prélude au passage par le prétoire, avant l’envoi au mitard. Lors d’une fouille des affaires du détenu, il met la main sur un morceau de papier sur lequel le prisonnier a griffonné deux strophes rédigées avec des caractères grecs. Ce sera suffisant pour qu’on lui impute « avec preuve à l’appui, une correspondance secrète».

• Comme la fois précédente, Robert de Beauplan qui fait désormais figure de « récidiviste », se retrouve cité à comparaître devant le prétoire. Cette fois-ci, il est en compagnie d’un autre détenu, Portal, qui sous le pseudonyme de Redgie, a fait carrière dans le cinéma, devenant « une vedette grassement payée », après avoir dilapidé la fortune familiale. Décrit comme « royaliste d’Action Française et national socialiste convaincu », il  a été condamné à mort à deux reprises pour s’être fait parachuter en uniforme américain dans les lignes américaines, après le débarquement de Normandie. Sa peine a été toutefois commuée en travaux forcés à perpétuité. À Poissy, « il était le plus joyeux et le plus agréable des compagnons, d’un charmant  “mauvais esprit” qui lui avait déjà attiré bien des ennuis », écrit le journaliste dans ses mémoires. Dans le rapport qu’il a rédigé, « Mistral » a pris soin de lier le sort des deux prisonniers en inscrivant : « Malgré les observations réitérées, bavardages continuels qui troublent l’ordre et le travail de l’atelier ». Les dénégations n’y feront rien, et les deux coaccusés se retrouvent punis de « Trois jours de pain sec », une sanction bien en deçà de ce qu’avaient escompté le « banquier » et son complice « Mistral » : « Toute sa savante machination s’écroulait comme un château de cartes. J’avais définitivement gagné la partie ». Bien plus, « l’indulgence exceptionnelle que le directeur m’avait témoignée allait devenir mon talisman (…). J’étais désormais intouchable », au grand dam du « banquier », note Robert de Beauplan.

• Quelques jours après son retour à une vie « normale» de détenu, Robert de Beauplan se retrouve convoqué par le directeur de la prison, sous le prétexte de recueillir quelques renseignements administratifs. L’entretien n’a pas lieu dans le traditionnel prétoire, mais directement dans son bureau personnel : «  Je n’avais plus devant moi un juge irrité, mais un homme du monde  qui avait l’air de recevoir courtoisement un visiteur », écrit-il. Son hôte commence par se justifier de la sanction qu’il a dû prendre : « Je n’attache pas, quant à moi, une importance excessive à votre espièglerie, mais tous les gardiens s’étaient repassé ce papier. Ils se jugeraient insultés. Ce sont des gens un peu frustres. Si je n’avais pas sévi, ils n’auraient pas compris (…). J’ai un règlement à appliquer. Je l’applique. À vous comme aux autres ». Face à un prisonnier qui ne lui en tient pas rigueur et dont la « rancune allait ailleurs », la conversation glisse sur le temps de détention restant.

• Conscient que « la perpétuité », même si elle pouvait se retrouver un jour « allégée », ne lui laisse guère d’espoir dans un bref délai, le journaliste fait preuve de peu d’optimisme : « C’est autre chose que j’espère, confie-t-il à son interlocuteur. Que le régime des centrales continue à s’adoucir pour nous. Que, peut être, une discrimination serait faite entre les condamnés et que pour ceux qui étaient véritablement des « politiques » et qui n’étaient que cela, on en arriverait, sinon au rétablissement de l’ancienne législation, (…) tout au moins à une cote mal taillée qui allégerait encore notre sort ». Mis en confiance, Robert de Beauplan  confesse que si le bagne « ne répondait pas à l’épouvantail » qu’il s’en était fait, il ne peut cacher sa déception de s’y être retrouvé mêlé « à toute une racaille de dénonciateurs, de gestapistes, de récidivistes de droit commun ». Et d’ajouter : «  Moi qui croyais ne voir ici que des magistrats, des intendants ou des commissaires de police, des officiers supérieurs, des généraux, de hauts fonctionnaires, des journalistes, enfin des bagnards vraiment dignes de cette qualité sous notre régime…On a bien mal recruté votre clientèle ». L’entrée d’un surveillant – chef brisera net la conversation.

• Dans ses Mémoires, Robert de Beauplan en profite pour revenir sur le rôle et la toute puissance relative du directeur de prison, lui-même pris en otage entre sa hiérarchie et des gardiens de prison, épaulés par leurs puissants syndicats. Celui qui « peut martyriser moralement et, dans une moindre mesure, physiquement ceux sur lesquels il règne» peut se retrouver « sitôt qu’il est sorti de son microcosme » dans la position d’un « assez médiocre subalterne qui tremble lui-même autant qu’il faisait trembler : l’ogre, le loup garou s’est métamorphosé soudain en lièvre apeuré. Il sait que dès qu’il s’agira de trouver un responsable, c’est lui  qu’on désignera, que le bouc émissaire, ce sera toujours lui ».  Une position difficile à tenir, lorsque des problèmes surgissent : « Qu’un malheur lui arrive, nul parmi l’oligarchie de ses supérieurs, n’en aura cure, et ses inférieurs seront les premiers à s’en réjouir, parce qu’il était tout de même pour eux “le chef”, le “patron”,c’est-à-dire l’ennemi », note Robert de Beauplan. C’est ce qui explique les changements fréquents  des directeurs de prison, au point que le journaliste rappelle qu’il en a connu sept en 5 ans dans les trois prisons où il a été détenu, de Fresnes  jusqu’à l’île de Ré en passant par Poissy.

• Robert de Beauplan reconnaît que, au fil des mois, les conditions de détention commencent à s’améliorer sensiblement. En août 1946, les détenus obtiennent ainsi de disposer de trois heures « de liberté », chaque dimanche après-midi.  Ils peuvent les utiliser pour discuter librement dans la cour,  brisant de fait « la loi sacro-sainte de la Centrale : celle du silence ». Cette décision prise par la direction est tellement  exceptionnelle que « les vieux surveillants étaient éberlués, certains même scandalisés », se remémore Robert de Beauplan qui ajoute : « C’était la ruine de tous les principes, le coup de pioche des démolisseurs qui allait ébranler tout l’édifice et c’est l’administration, elle-même, qui le donnait (…). Les gardiens avaient perdu la foi. Ils étaient comme des prêtres désemparés et désabusés, devant l’écroulement de leurs idole ».

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VII- DE  SAINT-MARTIN DE RÉ À L’HÔPITAL DE VERSAILLES,

L’ULTIME ÉTAPE

(JANVIER 1947 – DÉCEMBRE 1951)

NOTES 102 à 120

(102) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(103) L’écrivain, journaliste et polémiste Henri Béraud (1885-1958), qui avait été condamné lui aussi à mort le 29 décembre 1944, par la cour de justice de la Seine, pour intelligence avec l’ennemi, a suivi le même itinéraire que Robert de Beauplan : l’attente d’une éventuelle grâce, obtenue le 13 janvier 1945, deux semaines après sa condamnation, puis le retour à Fresnes, l’envoi à la Centrale de Poissy avant le départ pour le pénitencier de l’île de Ré. De son « expérience », l’écrivain avait tiré un livre, « Quinze jours avec la mort », publié par les éditions Plon en 1951. Les descriptions qu’il donne de l’univers carcéral, que ce soit à Fresnes ou à Poissy, corroborent les impressions de Robert de Beauplan, consignées dans ses mémoires. Dans la biographie qu’il a consacrée à Henri Béraud (Henri Béraud, la longue marche, de la gerbe d’or au pain noir, éditions Horvath, 1980), Jean Butin s’attarde sur la description de « l’abominable centrale de  Poissy » : « Tous ceux qui ont visité la Centrale à cette époque se souviennent encore de l’épouvantable puanteur qui y régnait : “L’odeur sui generis de la pénitentiaire, c’est l’odeur de la merde”, écrivait un journaliste, qui y resta quelque temps. Des Maisons d’arrêt et des centrales françaises s’exhale toujours une odeur de latrines. Mais Poissy tient dans ce concert d’effluves nauséabonds une partie tout à fait privilégiée. Des baquets percés répandent dans les cours  des nappes de gaz asphyxiants et entretiennent des flots de matières infectes qui se jettent aux abords de la cuisine, dans des rigoles d’eau de choux », note Jean Butin. Le pensionnaire de Poissy insiste aussi sur le manque d’eau et sur le « travail fastidieux » auquel sont soumis les détenus. 

(104) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(105) Cette absence de tout papier et crayon, peut apparaître comme secondaire mais, elle est le plus souvent mal vécue par les hommes de plume que sont les journalistes et/ou écrivains incarcérés. Pierre Malo, compagnon de captivité d’Henri Béraud privé de la possibilité d’écrire, note que « les pages qu’il n’écrivait pas , mais qu’il vivait, l’avenir ne pourrait moins faire  que les joindre à la somme littéraire et patriotique de ses  travaux ».  Le 1er janvier 1945, le condamné à mort, souffre de cette privation : « Du papier vite ! Une plume, un crayon, n’importe quoi ! Plus rien ne compte (…). Allons, vieux bougre, ils pensaient te réduire au silence, briser ta plume comme ils doivent dire. Jusqu’au feu de peloton, jusqu’au coup de grâce,  tu seras homme de lettres ! Tu tomberas, une tache d’encre à la main », écrira-t-il dans Quinze jours avec la mort (ouvrage cité).

(106) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité). La découverte de ces poèmes lui vaudra ultérieurement  quelques ennuis, au point  de solder par un séjour au  mitard.

(107)  ◘ Stéphane Lauzanne (1874-1958) entré au quotidien Le Matin en 1898, en a été rédacteur en chef de 1901 à 1944. Sous l’occupation, ses éditoriaux en ont fait « un propagandiste zélé de la collaboration », selon l’historien  Christian Delporte (Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation, ouvrage cité). Arrêté le 22 août 1944, il a été condamné à 20 ans de réclusion, le 30 octobre suivant, pour intelligence avec l’ennemi. Le jury lui a toutefois reconnu des circonstances atténuantes, ce qui lui a permis de sauver sa tête. De Fresnes à Poissy et à l’île de Ré, il suivra le même itinéraire que Robert de Beauplan, avant d’être libéré et de reprendre sa plume en donnant quelques articles à des journaux tels que Rivarol ou France réelle.

◘ Camille Fégy (1902-1975), membre du Comité central du P.P.F. de Jacques Doriot, a écrit dans Candide et Je suis partout, avant guerre. Sous l’occupation, il est devenu rédacteur à La Gerbe, le journal d’Alphonse de Châteaubriant et il a été membre du groupe Collaboration. Condamné aux travaux forcés à perpétuité en juin 1945, il a été envoyé à Poissy avant de poursuivre sa détention au pénitencier d’Épinal. Après sa libération, il a repris lui aussi une activité journalistique, notamment dans Fraternité Française, le journal de l’UDCA, mouvement protestataire crée par Pierre Poujade dans les années 1950. On trouve aussi sa signature  dans Dimanche-Matin.

◘ Lucien Combelle (1913-1995), ami de Louis Ferdinand Céline et d’André Gide dont il avait été le secrétaire,  a commencé dans la mouvance de l’Action française, avant de rejoindre sous l’Occupation La Gerbe et surtout La Révolution nationale, journal dont il a été à la fois directeur et rédacteur en chef. Il a également donné plusieurs articles à Je suis partout, dont le premier s’intitulait Socialiste mais national. Il figure parmi les  signataires du manifeste collaborationniste  « Déclaration commune sur la situation politique » du 5 juillet 1944, demandant notamment plus de sévérité dans la répression des actes de résistance.  Condamné à 15 ans de travaux forcés le 26 décembre 1944, il a été amnistié en 1951. Il a ensuite repris ses activités, sous son nom ou sous pseudonyme, donnant des chroniques au Progrès de Lyon, à Combat, tout en participant à la conception de différentes émission sur les ondes de RTL ou d’Europe 1. Il a laissé un livre de souvenirs, Péché d’orgueil (éditions Olivier Orban, 1978) et Pierre Assouline lui a consacré une biographie (Le fleuve Combelle, éditions Calmann-Lévy, 1997).

◘ Claude Maubourguet (1921-2012) avait épousé la nièce de Charles Lesca (1887-1948), président du conseil d’administration  de l’hebdomadaire  Je suis Partout, auquel il a collaboré entre 1942 et 1944, devenant secrétaire de rédaction  à l’automne 1943. Engagé dans la Milice, il a collaboré à son journal Combats et il  a été attaché de presse  au cabinet de Joseph Darnand.  Il a participé aux combats de la Milice contre le maquis des Glières, au cours desquels il a été blessé. Refusant de suivre la Milice en Allemagne, il a été arrêté à Paris, à la libération. Il a été condamné aux travaux forcés à perpétuité le 3 novembre 1944, avant d’être libéré en 1950 et de se retirer dans son village natal.

◘ Jean Benedetti (1901-1969), après avoir écrit dans l’Œuvre, le journal de Marcel Déat, a poursuivi une carrière de journaliste parlementaire après guerre, notamment à la télévision.

(108) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(109) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité). Dans le même atelier se trouve l’écrivain et journaliste Henri Béraud. Son biographe, Jean Butin (ouvrage cité) écrit que « en tant qu’écrivain, Béraud avait été affecté à l’enfilage et au collage d’étiquettes », tandis que « d’autres auteurs étaient occupés à mettre de la colle dans des tubes. À cette tâche, l’ancien journaliste le mieux payé de France réussissait à se faire 15 francs par mois ». La position assise n’est pas sans poser de problèmes à Béraud qui souffre alors d’hémorroïdes : « Le médecin était parvenu à le dispenser de la promenade, mais il devait par tous les temps,  assis sur un banc, assister  aux séances de pas cadencés de ses camarades ».

(110) Guy Zuccarelli, pupille de la nation, après « des études  poursuivies dans des conditions matérielles difficiles », selon Claude Lévy (Les nouveaux Temps et l’idéologie de la collaboration, éditions FNSP-Armand Colin) était devenu journaliste. En 1938-39, il rédige des chroniques, notamment sociales, dans Notre Temps, avant d’être chargé par Jean Luchaire du service de la jeunesse au quotidien Les Nouveaux Temps. Il faisait partie des premiers actionnaires de la société éditrice du journal et en 1941 il percevait mensuellement 24 000 francs pour son travail de rédacteur en chef, alors que le barème de la corporation nationale de la presse française fixait la somme à 9 750 francs. De mars 1941 à octobre 1942, il publie à la une du journal des éditoriaux à la place de Jean Luchaire. Pour la seule année 1942, Claude Lévy en a relevé 34. Le même historien le décrit ainsi : « Journaliste terne, agité parfois d’une frénésie anti-britannique, à l’occasion du premier bombardement des usines Renault (3-4 mars 1942), il cessa d’écrire lorsqu’il prit conscience de ce qu’était devenu le journal. Bien qu’acquis, semble-t-il, à la résistance, il n’osa pas rompre ouvertement avec les Nouveaux temps, par crainte des représailles sur sa famille ».  Un changement de comportement  que Jean Quéval avait déjà noté en 1945 dans son livre Première page, cinquième colonne (ouvrage cité). Après l’avoir qualifié de  « Tartarin à l’assaut de la Cité de Londres », il écrit : «Stalingrad et El Alamein l’ont amené à une meilleure estimation des rapports de forces. Lui qui le 18 mars 1942, écrivait d’une plume impatiente pour faire justice des hésitations de Vichy  devant l’avenir : “ Mais Seigneur, quel avenir !”, découvrit de nouvelles perspectives générales et personnelles. Comme Pierre Causse, il renonça à écrire ». Dans la biographie consacrée à  Jean Luchaire, l’enfant perdu des années sombres (éditions Perrin), Cédric Meletta rappelle également  « sa trajectoire des plus étonnantes, compte tenu de ses activités passées placées sous le signe d’un antiracisme exacerbé ». Après avoir été un militant de la première heure de la cause noire en France, Zuccarelli défendait avec âpreté le discours émancipateur, note le même historien qui rappelle aussi  qu’il fut « un admirateur de la Russie stalinienne » en fondant un « cercle d’études » : « Zuccarelli  dénote, déroute », conclut-il. Un parcours « sinueux » et des choix qui peuvent aussi expliquer le jugement que porte Robert de Beauplan sur le personnage.

(111) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(112) Georges Albertini (1911-1983) avait commencé par militer à la SFIO et au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, avant guerre. Démobilisé en 1940, il rejoint à la demande de Marcel Déat le RNP, un parti qu’il avait réorganisé, en éliminant au passage des éléments comme Jean Goy ou Jean Fontenoy qu’il jugeait trop réactionnaires, selon Pierre Rigoulot (Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation, ouvrage cité). Devenu secrétaire général du RNP, Albertini a en charge l’organisation des cadres et multiplie les conférences en province et à Paris. Foncièrement anticommuniste, « son antisémitisme s’inscrit dans la cadre de la “politique de défense de la nation”. Il s’affirme, selon Pierre Rigoulot, « pour une « nation juive », mais « hors de la France et de l’empire ». Albertini écrit par ailleurs dans L’œuvre et dans Le Rouge et le Bleu. Au moment de la débâcle des collaborateurs, il est directeur de cabinet de Marcel Déat, mais il refuse de le suivre à Sigmaringen.  Arrêté le 25 septembre 1944,  il écope de 5 ans de travaux forcés, une peine jugée « légère » à l’époque. Remis en liberté en 1948, il reprendra son combat anticommuniste en créant  avec Boris Souvarine le Centre d’archives et de documentation (1949), avec l’appui financier du banquier  Worms qu’il avait connu à Fresnes. Le Centre publie le Bulletin Est-Ouest. En 1954, en pleine guerre froide, il crée l’Institut international d’histoire sociale et de soviétologie, où gravitent d’anciens collaborateurs. Il a été par ailleurs le conseiller plus ou moins occulte d’hommes politiques parmi lesquels Edgar Faure, Georges Pompidou ou Jacques Chirac.

(113) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(113 bis) Léon Gaultier: Siegfried et le Berrichon. Parcours d’un “collabo” (librairie académique Perrin, 1991).  Léon Gaultier (1915-1997), professeur d’histoire, était entré dans la Milice, avant de s’engager dans la Waffen SS, avec le grade de sous-lieutenant, et de combattre sur le front de l’est, d’où il avait été rapatrié en 1944, après avoir été grièvement  blessé. Condamné aux travaux forcés en 1946 et incarcéré à Poissy, il devait être libéré en juin 1948. Après une carrière menée au sein de l’agence Havas, il a été ensuite  un proche de Jean-Marie le Pen, avec lequel il a cofondé la maison d’édition de disques SERP.  Il a également participé aux instances de direction du Front national, dès sa création en 1972.

(114) Sur la biographie de Stéphane Lauzanne, voir la note (107)

(115)  Fils du poète Fagus, Félicien Faillet, né en 1898, est entré à L’Illustration en 1924, comme secrétaire de rédaction, après avoir travaillé à l’agence Havas, puis à La République française. Il a été aussi correspondant du Times et du Morning Post. Son travail au sein de l’hebdomadaire consistait alors dans le suivi des photos et de leur mise en page. Son principal interlocuteur est Emmanuel Sougez qui dirige les services photographiques. En 1937, il est décoré de la légion d’honneur, au titre de la propagande française à l’étranger. En 1938, il fonde avec l’accord de l’Illustration l’agence Fama, dont l’objectif est de commercialiser les archives de la revue en vendant les droits de reproduction à d’autres publications, en tenant compte de la valeur documentaire et de l’importance du journal acheteur. Un moyen pour l’hebdomadaire de susciter de nouvelles recettes, à un moment où ses finances sont exsangues.  Mobilisé en septembre 1939, il rentre rue Saint-Georges à la fin d’août 1940. Entre temps, l’Illustration ayant fondé l’agence photographique  Keystone-Illustration, Faillet se voit confier la tâche d’obtenir les visas de censure des autorités allemandes pour les photos.  Parallèlement, il commence une carrière de journaliste en publiant une douzaine d’articles entre août 1940 et les premiers mois de 1942. Il est aussi chargé de la relecture et des corrections éventuelles des articles de Jacques de Lesdain, « rédacteur politique », imposé par Otto Abetz. Des liens se nouent entre eux, au point que de Lesdain l’emploie comme chargé des relations avec la presse pour l’exposition La France Européenne, financée par l’ambassade d’Allemagne. C’est à partir de ce moment-là que les relations entre les Baschet et Faillet se dégradent, Faillet se rangeant aux côtés de Jacques de Lesdain, lors de la première crise qui oppose ce dernier aux propriétaires de l’Illustration, en novembre 1940. Onze mois plus tard, Faillet est officiellement licencié par les Baschet, le 25 octobre 1941.  Les ponts sont toutefois loin d’être coupés puisque de 1941 à août 1944, l’agence Fama va devenir un des principaux fournisseurs de photos d’actualités de l’Illustration. Dans la plupart des numéros, la couverture, la première page intérieure et les trois ou quatre suivantes qui traitent de la guerre sont presque toujours illustrées de photos créditées Fama. En juillet 1942, il fait partie d’un « voyages d’études en Allemagne » qui le conduit à Berlin. Faillet participe activement à nombre d’opérations de propagande, dont celle qui voit se croiser à Compiègne un train de volontaires partant travailler en Allemagne et un convoi de prisonniers de guerre libérés dans le cadre de la Relève. Peu à peu Fama élargit sa clientèle à d’autres titres comme Paris Soir, Le Petit Parisien, le France Socialiste ou encore Le cri du peuple, journal de Jacques Doriot et du PPF. Dans le même temps, Faillet cherche à convaincre les autorités de la nécessaire restructuration – concentration des agences photographiques… laquelle pourrait se faire au profit de Fama. Dans son livre La photographie d’actualité et de propagande sous le régime de Vichy, (éd. CNRS Edition, 2003), Françoise Denoyelle écrit : « Faillet n’a cessé de collaborer avec l’occupant au mieux de ses intérêts, par cupidité plus que par idéologie ».   Dans les jours qui suivent la libération, il tente de transformer Fama en un Institut de documentation et d’informations mondiales. La nouvelle société pourrait ainsi échapper au séquestre. Le Ministère de l’Information refuse l’agrément et Faillet est arrêté le 1er septembre 1944 pour « intelligence avec l’ennemi » Jugé le 19 janvier 1945, il est condamné mais bénéficie d’une amnistie partielle, dès novembre 1945, puis d’une seconde en novembre 1949. Quant à la société Fama, elle a été placée sous séquestre le 23 décembre 1944, avant transfert à l’état en novembre 1946 puis dévolution à la SNEP (Société nationale des entreprises de presse) constituée pour gérer tous les bien des entreprises de presse sous séquestre.

(116) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(117) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(118)  ◘ Jacques Legueu, né en 1893, était ingénieur de formation. De 1927 à 1944, il a dirigé la société Carbone Lorraine. En  mars 1946, il a été condamné à 10 ans de travaux forcés par la cour de justice de la seine. L’acte d’accusation reposait notamment sur la responsabilité qui lui était imputée dans la déportation de 9 ouvriers, à la suite d’une grève survenu dans l’entreprise en 1943. Après sa libération, il a été représentant de la banque Worms au Mexique.

◘ Antoine, dit Tony Guédel, né le 5 avril 1916 à Vannes, avait d’abord adhéré à la ligue des Jeunesses Patriotes, avant de rallier le PPF de Jacques Doriot. Il s’était vu confier la direction de l’Union populaire de la jeunesse française et de sa revue Jeunesse de France. On y trouve de nombreux portraits et discours du maréchal Pétain (« Le maréchal vous parle » « Jeunes, obéissons au maréchal ») et de Georges Lamirand, chef de la jeunesse. La jeunesse française doit prêter serment au maréchal et répondre au slogan : « Croire, obéir, combattre ». Le journal fait aussi l’éloge des combattants de 1940 et des prisonniers (« Non, ceux de 40 n’ont pas démérité ») et lance des appels pour encourager la Relève. Il se livre aussi à la critique de la « pourriture parlementaire » (« À bas les politiciens »), ainsi qu’à de violentes dénonciations des juifs, des francs-maçons, des Anglais, en utilisant notamment des caricatures féroces. D’autres articles renvoient aux histoires des héros de la marine française ayant vaincu les Anglais sous Louis XIV ou Louis XV. L’éloge du  travail manuel, du travail de la terre et  des sports sont une autre constante. Tony Guédel a aussi collaboré  au quotidien du PPF le Cri du peuple,  où il a été chef de la  rubrique Force  et jeunesse. Dans Je suis partout, on retrouve sa signatures au bas de deux articles : Avec la LVF, premiers pas au paradis rouge (21 mars 1942) et J’ai rencontré un partisan (2 octobre 1942). Enfin, il a donné au journal Le Pilori des articles violemment antisémites (« Les juifs de France, 4 juin 1942).  Jugé par la cour de justice de la Seine, il a écopé de 20 ans de travaux forcés le 20 décembre 1945. Une peine qu’il n’a pas accomplie entièrement, bénéficiant des mesures d’amnistie. Après sa libération, il a repris la plume, collaborant notamment à l’hebdomadaire Rivarol, avec d’autres condamnés de l’Épuration comme Lucien Rebatet, Pierre Antoine Cousteau ou Henri Lèbre.

(119) Georges Albertini, voir la note 112.

(120) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

 

POINTS DE REPÈRE…

12 février 1882 : Naissance à Meudon, « de mère non dénommée ».

1903 : Agrégé de Lettres et début d’une carrière professorale.

1910 : Premiers articles dans Le Matin.

6 novembre 1912 : Mariage avec Marsa Roustan

1914 : Premiers articles dans L’Illustration.

1917 : Attaché à l’Etat-major du futur maréchal Pétain.

1919-1921 : Rédacteur en chef au journal L’Eclair puis à La Liberté.

1923 : Succède à Gaston Sorbets comme critique dramatique à L’Illustration.

7 mars 1925 : Chevalier de la légion d’honneur (Son dossier à la chancellerie  n’est pas communicable).

9 novembre 1935 : Divorce et se remarie avec Charlotte Debouzée.

1923-1942 : Collabore au magazine L’Illustration et à son supplément La petite Illustration.

1942-1944 : Editorialiste au journal Le Matin et à Radio Paris.

18 août 1944 : Quitte la capitale  et se cache dans la Sarthe.

29 juin 1945 : Arrestation à Juigné (Sarthe) et internement à la prison de Fresnes.

27-28 novembre 1945 : Procès à Paris devant la Cour de justice de la Seine et condamnation à mort.

23 février 1946 – 3 janvier 1947 : Grâce et commutation de la peine de mort en réclusion à perpétuité. Internement à la centrale de Poissy.

3 janvier 1947 : Transfert des « prisonniers âgés » au pénitencier de l’île de Ré, à Saint-Martin-en-Ré.

1951 : Transfert au centre pénitentiaire de la Châtaigneraie, à la Celle-Saint-Cloud.

Décembre 1951 : Décision de grâce médicale et transfert à l’hôpital de Versailles.

22 décembre 1951 : Décès de Robert de Beauplan à l’hôpital de  Versailles.

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