ROBERT DE BEAUPLAN (1882-1951), AU REGARD DE SES MÉMOIRES INÉDITS : V- DE FRESNES À LA COUR DE JUSTICE : L’ITINÉRAIRE D’UN CONDAMNÉ MORT (JUILLET 1944- FEVRIER 1946)

Jean-Paul PERRIN

perrinjp@sfr.fr

Après son arrestation à Juigné, le 27 juin, suivie de son incarcération pendant 9 jours  à la prison d’Angers, où il a pu avoir un avant-goût de ce qu’est l’univers carcéral (Voir l’article précédent), Robert de Beauplan est transféré à Paris. Encadré par deux gendarmes qui l’ont pris en charge à Angers, au terme d’un voyage de cinq heures, il arrive gare de Montparnasse au petit matin du 6 juillet 1945. Destination: la prison de Fresnes…

LA PRISON DE FRESNES, DERNIÈRE ÉTAPE

AVANT LA COUR DE JUSTICE

• Dès leur descente de train,  les gendarmes en quête de consignes, se rendent au commissariat spécial, afin d’y téléphoner, guidés par Robert de Beauplan qui est obligé de pallier leur méconnaissance totale de la capitale. La conversation s’éternise. Pendant ce temps, il doit attendre « sur le quai , assis sur un banc, tenu en laisse comme un chien par l’un des gendarmes ».

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La gare de Montparnasse, premier contact de Robert de Beauplan avec la capitale qu’il avait  quittée à la mi-août 1944

• Un spectacle insolite mais qui ne semble guère émouvoir le flot des banlieusards que déversent les trains. La suite du « voyage» vers Fresnes s’avère compliquée : une voiture de la préfecture de police les conduit d’abord à la gare du Luxembourg, faute d’avoir les autorisations administratives pour sortir des limites de Paris. C’est ensuite un passage par le métro, jusqu’à la croix de Berny. Dans la rame, son nom ayant été dévoilé par un des gendarmes, Robert de Beauplan peut mesurer l’état d’esprit de la foule, qui « échangeait à (son) sujet des réflexions évidemment peu aimables ». Les deux kilomètres, entre la Croix de Berny et la prison de Fresnes devront être faits à pied.

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La prison de Fresnes, lieu d’incarcération de nombreux collaborateurs, dès septembre 1944

• En arrivant à la prison, les gendarmes qui ont accompli leur mission et se voient déjà repartir pour Angers, ont à peine le temps de se réjouir : l’incarcération de Robert de Beauplan n’est pas possible, faute d’un mandat d’écrou émis en bonne et due forme par le Parquet. Devant ce refus du greffe de la prison, le quatuor doit se rendre au Palais de justice, en fourgon cellulaire cette fois-ci. Le substitut du procureur étant absent, l’étape se prolonge plusieurs heures : « Mes gendarmes étaient consternés. Ils ne savaient plus que faire de moi », écrit Robert de Beauplan qui se retrouve au Dépôt, après qu’un « scribe embusqué dans une cage vitrée consentit à prendre livraison de moi ». En évoquant ce moment et ce lieu, il parle de « détresse lugubre, de vétusté sordide et de saleté infecte ».

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L’entrée de la prison de Fresnes (© BnF Gallica- Agence Rol)

• Lors de la fouille, « les préposés rivalisaient de grossièreté et d’insolence. Après m’avoir copieusement insulté, et même menacé, il me dépouillèrent de ce qu’ils purent ». On le conduit ensuite dans une « minuscule, obscure et puante cellule », déjà peuplée d’une dizaine de détenus, avec un va et vient incessant, entre les départs et arrivées qui se succèdent. Dans cet univers, politiques et droit communs, français ou étrangers, se retrouvent mêlés. Il évoque notamment l’un de ses codétenus avec lequel il a pu engager la conversation et qui lui apprend que, revenu d’un camp de prisonniers de guerre, il avait eu la désagréable surprise de retrouver son épouse vivant en concubinage et qu’il l’avait exécutée d’un coup de couteau !

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Un premier passage par le palais de justice de Paris

• Après un maigre repas, la soupe aux haricots succédant à la soupe aux carottes de la prison d’Angers, Robert de Beauplan est conduit sous les combles du palais de justice où officie le service d’anthropométrie. Là, une foule bigarrée d’hommes et de femmes fait la queue. En attendant son tour, il observe ces « femmes particulièrement pittoresques, des radeuses de la dernière catégorie, rigolant avec les agents en termes orduriers». Dans ce qui lui fait penser « à la fois à un commissariat de police, à un institut médical et à un studio de photographie», Robert de Beauplan passe par toutes les étapes de l’anthropométrie : passage sous la toise et mensurations de toutes sortes, empreintes digitales, doigt par doigt,  photographies prises de face et de profil , « avec un gros numéro sur la poitrine qui donne instantanément au plus honnête homme une inquiétante dégaine de criminel ». Là encore, son nom n’est pas sans susciter des réactions de « ces messieurs de l’anthropométrie » : « C’était à qui  y ajouterait en ricanant un quolibet ou une injure ». (67)

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Moro-Giafferi, un ténor du barreau, contacté pour assurer la défense de Robert de Beauplan

• De retour au dépôt, il en est extrait vers 5 h 00 du soir, pour être conduit, enfin, devant le substitut du procureur qui signe son mandat d’incarcération. En même temps, ce dernier lui fait part de la visite de son épouse, deux jours plus tôt. Celle-ci s’est démenée pour lui trouver un défenseur  et ce devrait être Maître de Moro-Giafferi, un des plus grands ténors du barreau. Seule condition qu’il met à son acceptation: être commis d’office par le bâtonnier de l’ordre des avocats.  Pour Robert de Beauplan, qui le connaît bien depuis une trentaine d’années et qui a pu suivre certaines grandes affaires judiciaire, la présence de Moro-Giafferi (68) à ses côtés est rassurante : « Je me rappelais certaines plaidoiries sensationnelles du grand avocat d’assises, qui avaient retourné les jurys les plus hostiles ».

• L’espoir sera  cependant de courte durée. Alors que Robert de Beauplan vient de lui  adresser une lettre de remerciement, l’avocat lui répond qu’il lui est impossible d’assurer sa défense. En fait, la nouvelle a fuité dans la presse qui a annoncé que le prévenu « avait choisi » Maître  de Moro-Giafferi, alors que ce dernier avait instamment demandé à « être commis d’office ». Il va donc falloir reprendre les recherches pour trouver un avocat qui voudra bien défendre une «  cause qui devenait décidément beaucoup trop compromettante ».

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L’intérieur d’une cellule en 1913 (© BnF Gallica- Agence Rol)

• Reconduit dans sa cellule, désertée par ses occupants du matin, le journaliste se retrouve seul. Alors qu’il s’inquiète à l‘idée de devoir passer la nuit couché sur le sol dallé, sans paillasse, sans avoir pris de repas, il en est extirpé vers 8 h 00 du soir pour être conduit dans une « énormes salle voûtée à piliers », où « une odeur de fauve (le) prend à la gorge». Il se retrouve au milieu d’une foule hétéroclite d’au moins cent cinquante détenus « de toutes les apparences, de tous les âges : des loqueteux et des bourgeois corrects, des tenanciers de maisons closes,  quelques militaires en uniformes (…), deux ou trois anciens  déportés des camps de concentration allemands reconnaissable à leur caractéristique pyjama (sic) à grandes rayures ». L’un d’eux, portant un brassard sur lequel est inscrit « Buchenwald 1933-1945 », lui explique que c’est le fait d’avoir survécu durant 12 ans dans ce camp qui le rend suspect et on le soupçonne d’avoir « servi de moutons aux Allemands ». Dans cette foule bigarrée chacun s’occupe comme il peut : certains s’affrontent au bridge ou au poker,  tandis que d’autres mangent ou tentent de s’endormir sur les paillasses. Installé à l’écart , Robert de Beauplan est abordé « avec politesse par un gentleman à fort belle allures, un homme d’une quarantaine d’années, tiré à quatre épingles ». Celui-ci le convie à dîner dans un coin de la salle.

• L’homme, d’origine italienne, est un grand restaurateur que ses sympathies trop appuyées pour le régime fasciste ont conduit en prison. En trois mois, il a pu y organiser sa vie et il ne manque de rien. De l’apéritif et des hors d’œuvres au plat de résistance et au café, c’est un véritable « festin» que les deux hommes partagent. De quoi oublier les soupes aux carottes ou aux haricots qui ont constitué, jusqu’à présent  son ordinaire carcéral. Le secret d’une telle vie en prison, c’est l’argent : « En payant, vous aurez ici des gardiens tout ce que vous voudrez », lui confie le restaurateur, ajoutant que certains « se font dix fois et plus leur salaire » et que lui « en a personnellement deux  à (son) service ». Entièrement dévoués à sa cause, ils sont  prêts à combler la moindre de ses demandes à l’extérieur et, chaque jour, ils font un crochet par son restaurant pour lui livrer un panier de victuailles.  Son interlocuteur lui propose de dormir dans un « vrai » lit, près du sien, et non « au milieu de cette racaille ».

• Le lendemain matin, après un petit déjeuner offert par le restaurateur qui lui a prêté une trousse de toilette en lui indiquant un point d’eau, Robert de Beauplan élimine la barbe qu’il s’était laissé pousser dans la clandestinité  et qui ne lui est plus d’aucune utilité. Le déjeuner à peine  achevé, un gardien arrive porteur d’une liste d’une trentaine de noms : c’est la  « fournée  pour Fresnes ». Le journaliste y figure et c’est à 3 h 00 de l’après midi, le dimanche 8 juillet 1945,  qu’il fait son entrée à la prison de Fresnes où il va passer huit mois.

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Une des galeries de la prison (© BnF Gallica- Agence Rol)

• Dans ses mémoires inédits, Robert de Beauplan consacre de nombreuses pages à ce qui a été son univers, avant et après sa condamnation à mort. Il se montre particulièrement critique à l’égard de tous les écrits qui ont pu fleurir autour de Fresnes. « Les reportages de journalistes, ou soi-disant tels de la nouvelle presse de la “Libération” qui, de temps à autre, (…) en mal de copie, viennent faire une visite au prétendu “Paradis des Collabos” », ne peuvent évidemment trouver grâce à ses yeux. Il  qualifie leurs articles « d’insanités », bourrées « d’erreurs matérielles ».

• Ce n’est toutefois pas pour autant qu’il cautionne  les écrits des anciens détenus qui se sont multipliés, au point que certaines maisons d’éditions ont pu s’en faire une spécialité. Certes, il les juge « mieux documentés, mais trop souvent tendancieux dans l’autre sens », tout en comprenant « la hargne rancunière » qui les sous-tend. Pour Robert de Beauplan, la vérité demande à être plus nuancée. D’abord, souligne-t-il, les conditions des détenus ont évolué selon les époques : ce qui était vrai à la fin de 1944, lors de l’arrivée de Robert Brasillach, d’Henri Béraud ou de Stéphane Lauzanne, ne l’était plus tout à fait en juillet 1945, lorsque Robert de Beauplan y est incarcéré. Ensuite, Fresnes est à elle seule « une énorme cité pénitentiaire »  qui a pu  abriter jusqu’à 4 500 prisonniers, répartis dans ses trois divisions, « séparées par des cloisons étanches et sans communication entre elles ». Seul point commun : tous les détenus, quelle que soit la division occupée, sont des « politiques ». De l’une à l’autre, les conditions de détention présentaient  selon lui  trop de contrastes, pour qu’on pût se livrer à une généralisation forcément hâtive.

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Pierre Laval, un détenu dans un “quartier spécial”

• En se basant sur la période de huit mois qu’il à passée à Fresnes, il établit une typologie de chacune de ces divisions. la 1ère division regroupe à la fois des prévenus et des condamnés, avec un étage, le quatrième, réservé aux « hôtes de marque », tels que amiraux, généraux ou banquiers. Exceptionnellement, une dizaine de détenus, tels que Pierre Laval, Fernand de Brinon, Joseph Darnand, Marcel Bucard ou le général Bridoux, ont été placés dans un « quartier spécial », situé  dans la 3ème division. La 2ème division, quant à elle était le domaine de l’infirmerie générale, avec des détenus dont la santé chancelante nécessitait des soins. La 3ème division, enfin, recelait des  mineurs de moins de 18 ans et des nord Africains. Robert de Beauplan y ajoute « l’infirmerie centrale », destiné aux malades ayant besoin d’une hospitalisation et de soins permanents, située hors de l’enceinte carcérale. Parmi ses occupants « légitimes »  il cite Abel Hermant ou Georges Claude (69), mais aussi quelques « débrouillards », tels que l’ancien préfet de police Amédée Bussière, l’ancien administrateur de la Bibliothèque nationale, Bernard Faÿ (70) ou encore Charles Rivet (71), une de ses vieilles connaissances, qu’il avait retrouvé lors de sa cavale et qui a été  promu « bibliothécaire ».

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Fernand de Brinon (à gauche) et Joseph Darnand (au centre), autres détenus en “quartier spécial”

• Conclusion de Robert de Beauplan : aucun  témoignage ne peut avoir force de généralité et reste obligatoirement circonscrit à un lieu précis, en un moment précis : « Point de coup d’œil d’ensemble, point de vue cavalière qui ne fausse la perspective ». Et de préciser que son « témoignage concernera  exclusivement la première division, du début de juillet à la fin de Novembre 1945 », entre son incarcération et sa condamnation à mort. Ajoutons-y les trois mois  passés dans le quartier des condamnés à mort, en attente d’exécution ou d’une éventuelle décision de grâce présidentielle.

• Dans ses mémoires, Robert de Beauplan s’attarde longuement sur la description matérielle de la prison, avec les vastes bâtiments de quatre étages, disposés parallèlement, à une cinquantaine de mètres les uns des autres et s’étirant sur plus de 200 mètres de longueur. Chacune de ces divisions abrite 500 cellules, d’une douzaine de mètres carrés, éclairées médiocrement par une fenêtre unique munie de barreaux. Compte tenu de l’afflux de détenus après la libération, la prison prévue pour 1 500 détenus a triplé ses « effectifs» et pour ce faire, il a fallu loger 3 ou 4 prisonniers par cellule. Chacune d’elle n’étant dotée que d’un lit métallique escamotable, les détenus  en surplus devront coucher sur des paillasse, posées à même le sol. Quant aux éléments de « confort », ils se réduisent à  un calorifère qui ne fonctionne plus et à une cuvette hygiénique avec chasse d’eau, en panne depuis longtemps  et robinet hors d’usage : « Nous en étions réduits à aller quémander de l’eau, dans une gamelle, chez des voisins », écrit-il.

• Chaque porte de cellule, toujours fermée,  est munie d’un guichet lui aussi constamment fermé sauf pour les condamnés à mort, pour lesquels la surveillance doit être constante. Lors de leurs rondes régulières les gardiens peuvent examiner l’intérieur de la cellule grâce à un œilleton. La porte de la cellule n’est ouverte qu’à des moment précis qui correspondent à la distribution du « jus », à 7 h 00, et aux deux « soupes » à 10 h 00 et 17 h 00. On les ouvre aussi au moment de la promenade  qui n’a lieu que deux fois par semaine, même si le règlement stipule officiellement qu’elle devrait être quotidienne. Par groupe d’une trentaine, les détenus quittent leurs cellules pour une demi-heure. C’est le seul moment où des prisonniers issus de cellules différentes peuvent discuter entre eux. Enfin, elles s’ouvrent aussi  selon les besoins. Ce peut être pour conduire les détenus au parloir, à la rencontre de leurs familles ou de leurs avocats, mais aussi chez le magistrat instructeur, voire à la douche ou aux soins.

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Le parloir de la prison de Fresnes (© BnF Gallica-Agence Rol)

• Après avoir rempli les formalités d’écrou, identiques à celles qu’il avait déjà pu subir à Angers, et dans l’attente de la fouille intégrale, Robert de Beauplan dit avoir été sollicité, comme les autres « détenus de marque », par différents gardiens en quête d’autographes. Tour à tour, le « chef coiffeur», le « brigadier de la fouille », suivis de bien d’autres lui présentent leur « cahiers d’autographes » : « Cette attention flatteuse, qui aurait pu chatouiller  agréablement ma vanité, éveilla surtout en moi un sentiment d’inquiétude (…). Dans les prisons, un détenu “vaut” en fonction de la peine qu’il est censé représenter. D’emblée, on me rangeait parmi les gagnants probables de la course au poteau »..(72).

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L’aviateur Michel Detroyat

• Au milieu des nouveaux arrivants, Robert de Beauplan reconnaît de nombreuses relations : « Georges Prade, le conseiller municipal, flanqué de l’aviateur Michel Detroyat, (73) et l’administrateur du “Petit Parisien”, Peter».(74) Tous les trois ont été « classés », les deux premiers au service social, le troisième comme comptable d’étage. Au sein de la prison, le « classement » permet d’affecter les détenus à des emplois, qui peuvent leur procurer quelques avantages.  Il détermine aussi une hiérarchie dont Robert de Beauplan donne une description : « En bas, les balayeurs, les jardiniers, les éplucheurs de légumes, les laveurs de vaisselle, les cuistots, les serveurs. Un peu au dessus, la tribu des “spécialistes” : tailleurs, électriciens, horlogers, menuisiers, plombiers, coiffeurs…Plus haut encore les comptables d’étage, les infirmiers, les auxiliaires des colis, le polycopiste (…), l’aboyeur, dont la voix de stentor criait à longueur de journée dans le vaste hall, les noms de ceux qui étaient appelés  quelque part ». Enfin, des « super détenus » ont en charge la comptabilité général, la bibliothèque. On trouve également dans ce groupe les médecins. Georges Prade, qui a la haute main sur le service social, a mis en place un système d’entraide qui fonctionne plutôt bien : il n’hésite pas à solliciter les « détenus économiques », tels que banquiers et industriels, pour qu’ils viennent en aide  aux détenus les plus nécessiteux, sans revenus et souvent sans colis. C’est aussi lui qui aiguille les nouveau venus.

Georges Prade
Georges Prade

• C’est ainsi que Robert de Beauplan se retrouve installé dans la première division, au quatrième étage qu’on a vite surnommé « l’étage des ministres ». Dans sa cellule, lui a expliqué Peter, il y déjà « des gens charmants », avec lesquels il sera « sûr de ne manquer de rien ! ». En y pénétrant dans sa  cellule avec « vue plongeante sur la campagne environnante », il tombe effectivement  sur « un ex-directeur de grand hôtel et un industriel belge, gros constructeur du “mur de l’Atlantique” ». Sur le plancher, recouvert d’un tapis, «  des matelas adroitement disposés avec des couvertures moelleuses, formaient cosy corner ». Un rideau cachant la cuvette des toilettes, des étagères surchargées de livres et la présence d’un réchaud électrique, finissent de donner à cette cellule des « aspects de wagon – salon », bien éloignés de ce qu’il avait pu voir à la prison d’Angers ou au dépôt : « Pendant trois jours, ce fut la belle vie, reconnaît Robert de Beauplan. Je ne pouvais encore recevoir de colis mais mes codétenus tenaient table ouverte ». (75)

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Un “arrivage” de nouveaux détenus, vu par Ralph Soupault (1947), lui même incarcéré à Frersnes

• Cette « belle vie», elle prend fin dès son retour du cabinet du juge d’instruction où il a été entendu pour la première fois. En son absence, on a déménagé toutes ses affaires et sa cellule a été transférée du quatrième au deuxième étage. Pour l’administration pénitentiaire, Robert de Beauplan doit être désormais soumis à un régime de la “grande surveillance”. Sans aller jusqu’au régime de “haute surveillance » qui ne concerne que les condamnés à mort, installés dans des cellules individuelles, où ils sont tenus au secret, le régime de “grande surveillance” renforce la dureté des conditions de détention, surtout pour quelqu’un qui avait séjourné à « l’étage des ministres ». Ordinairement, ce régime ne s’applique qu’aux condamnés, soit aux travaux forcés, soit à des peines de réclusion, avant leur transfert en Centrale. Mais l’administration peut aussi l’appliquer à des prévenus qu’elle considère  comme « particulièrement suspects » ou « recommandés ». C’est dans cette dernières catégories qu’on a inscrit le journaliste : lumière allumée toute la nuit, obligation de déposer tous ses effets vestimentaires et ses chaussures devant la porte de la cellule, chaque soir…Telles sont les nouvelles obligations auxquelles est astreint Robert de Beauplan qui y perd aussi « des compagnons précieux » et des conditions de vie appréciables.

• La prison, c’est aussi un lieu de rencontres improbables. Parmi les nouvelles relations de cellules du journaliste, figure un jeune F.F.I. de 25 ans, forgeron dans le civil,  qui avait trouvé refuge en Suisse pour échapper aux Allemands. Revenu dans son village de Crépy-en-Valois, il a été arrêté, se prétendant victime d’une machination ourdie par les gendarmes de sa localité, désireux de solder une vieille querelle, sur laquelle il n’en dira pas davantage. L’autre compagnon de cellule que le journaliste appelle “Lulu” présente bien : « Lulu avait 27 ans, une jolie chevelure brune, soigneusement gominée, du linge de soie et des complets à martingale, d’une élégance un peu spéciale », se rappelle-t-il dans ses mémoires. Ce Lulu est tout sauf un « politique » : fils d’un cabaretier champenois, il avait débuté comme apprenti garçon – coiffeur, avant de songer à exploiter d’autres talents : le dessin mais aussi la chanson, interprétant « à ravir le répertoire de Tino Rossi ». Le jeune homme se pique aussi d’écriture, composant des vers. Selon les confidences faites, il aurait même un roman en chantier, mais aussi des projets, avec l’écriture d’une pièce de théâtre.  Mais s’il affiche déjà quatre ou cinq condamnations qui lui ont valu de passer 4 ans en prison d’où il s’est évadé à deux reprises,  c’est à un autre talent qu’il doit d’être à Fresnes: Lulu est un monte en l’air, rat d’hôtel invétéré, qui a fait du cambriolage un véritable métier. Tout en apprenant à Robert de Beauplan quelques techniques de son métier  pour venir à bout des serrures de sûreté, ce Lulu évoque sa vie sous l’occupation, en particulier les cambriolages qui lui avaient valu de gagner des millions, en se spécialisant dans les bijoux, les fourrures et autres collections de timbres précieux, « ce qu’il y a de plus pépère et du meilleur rendement ».  Ayant commencé avec de faux papiers de la Sûreté Nationale sous  le régime de Vichy, il avait poursuivi avec de vrais papiers délivrés par  la Gestapo. C’est porquoi, à la libération, il avait jugé plus prudent d’endosser une tenue de lieutenant des F.F.I. pour opérer. C’est alors qu’il avait été arrêté, après avoir « estourbi un peu une vieille dame ». L’enquête ayant mis au jour ses accointances passées, notamment avec la Gestapo, il s’était retrouvé classé « politique » et avait été expédié à Fresnes.

• Les longs récits du rat d’hôtel séduisent ses deux codétenus : il « pétrifiait d’admiration le forgeron de Crépy-en-Valois qui voyait dans ses rêves valser les millions », tout autant que Robert de Beauplan, qui ne cache pas le plaisir qu’il éprouve à l’entendre narrer ses exploits : «  Que de soirées agréables j’aurai ainsi passées avec ce garçon délicieux, jusqu’au jour où, pour une raison obscure, on nous l’enleva ! C’est la mélancolie des prisons que  cette instabilité d’amitié ». Son remplaçant est un « vieil agent d’assurance » qui doit sa présence à Fresnes pour avoir déclaré un jour « admirer l’armée allemande ». Couchant tout habillé et ne prenant jamais aucune douche pour cause de bandage herniaire, il cohabitera pendant trois mois avec Robert de Beauplan qui affirme, durant cette période, ne l’avoir » jamais vu une seule fois retirer son pantalon ou se laver les pieds »…

• Dans cet univers carcéral où les journaux sont interdits et où « les détenus n’avaient strictement rien à faire », un des problèmes majeurs est de trouver de quoi meubler les longues journées, entre deux convocations chez le juge d’instruction, les promenades ou les parloirs : « Ils pouvaient employer leur temps entièrement à leur guise : à lire, à écrire, à fumer, à jouer aux dames, aux dominos, aux échecs, à converser ou à dormir toute la journée (…). On ne les obligeait même pas à se lever pour l’appel du matin, fait à l’heure du jus ». Le tabac, indispensable aux fumeurs, dont fait partie  Robert de Beauplan, est interdit dans les colis et pour se le procurer, il faut s’en remettre, aux gardiens. Du moins  pour les détenus  qui en ont les moyens. Il cite l’exemple d’un de ses codétenus, un industriel belge, qui fait entrer cinq paquets de cigarettes par jour, ce  qui permet au gardien de dégager un bénéfice quotidien  de 1 000 francs. L’autre solution est d’utiliser le parloir, par l’entremise des avocats, « inlassables pourvoyeurs » qui peuvent aussi prendre en charge la correspondance des prisonniers qui échappe ainsi au contrôle de l’administration.

• Robert de Beauplan raconte qu’un des moments les plus importants était, après la réception des colis, la préparation des repas. Les réchauds, officiellement interdits dans les cellules,  sont souvent constitués de simples boîtes de conserves dans lesquelles on brûle du papier ou du carton d’emballage. Ce qui occasionne une véritable chasse à tout ce qui peut se consumer, menée par l’administration pénitentiaire. Les ficelles entourant les colis sont également saisies. On a vite compris qu’elle peuvent servir à faire passer des messages, d’une cellule à l’autre, d’un étage à l’autre. Pour les détenus « intellectuels », la lecture est une occupation privilégiée. Chacun peut faire venir de l’extérieur les livres qu’il souhaite, sous contrôle de l’administration, qui écarte essentiellement les ouvrages « politiques ». Après lecture, ils entrent dans la bibliothèque commune de la prison que Robert de Beauplan dit avoir enrichi d’une cinquantaine de titres.

• En trois mois, il affirme avoir lu en moyenne un titre par jour dont essentiellement des romans, notamment une soixantaine de policiers. Mais il cite aussi, pêle-mêle, des livres de François Mauriac, Henri Troyat,  Gaston Chérau, Paul Reboux, Georges Duhamel, Francis Carco,  Pierre Mac Orlan, Colette ou Jules Romains, sans s’interdire quelques incursions dans les romans « de gare » comme ceux de Maurice Dekobra, ou des romans d’auteurs compromis dans la collaboration, tel Abel Hermant. La littérature étrangère, avec Tourgueniev ou Goethe et des auteurs anglais l’intéressent aussi.

• De la lecture à l’écriture, il n’y a qu’un pas que Robert de Beauplan affirme avoir franchi, en s’attelant à la rédaction d’un roman, “Le rêve de Daniel Tiberge» qui restera inachevé. Il envisageait aussi, semble-t-il,  de le terminer lors de son séjour au pénitencier de l’île de Ré, dès qu’il aurait achevé ses mémoires. Ce qu’il ne semble pas avoir eu le temps de faire.   Autre forme d’écriture qui permet, elle,  de maintenir les contacts extérieurs, les lettres occupent pour les détenus une place importante à Fresnes. Comme tous les autres, Robert de Beauplan a le droit d’en rédiger deux par semaine, à n’importe quel correspondant de son choix. Par contre, il peut en recevoir en nombre illimité. Dans les deux cas, le courrier est soumis au contrôle de l’administration, mais compte tenu du volume des lettres échangées, il se révèle assez superficiel. Aux lettres, viennent s’ajouter les colis qui permettent d’améliorer substantiellement « la gamelle de soupes aux carottes qu’on servait uniformément matin et soir », avec quelques variantes, comme des haricots ou des nouilles. Une nourriture « manifestement insuffisante et d’une écœurante monotonie », qui a laissé au journaliste un souvenir alimentaire  presque aussi mauvais que celui de la prison d’Angers.

• Si l’on envisage une rencontre, il faut se plier aux règles du “parloir”, une seule fois par semaine pour les prévenus. Pour les condamnés, ce n’est plus qu’une fois par quinzaine, à l’exception des condamnés à mort qui en sont totalement privés mais auxquels on autorise une lettre par jour. Autant de stades par lesquels va passer Robert de Beauplan à Fresnes. Ces parloirs qui durent entre 10 et 15 minutes, ont pour cadre la quinzaine de box grillagés, alignés dans un sous sol : « Un piteux tête à tête » qui se  déroule dans « le brouhaha assourdissant des autres conversations », se remémore-t-il.  En dehors des visites de son épouse, il recevra celle de ses deux enfants.

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Claude de Beauplan (©S. Bruel-Normand)

• Sur celle que lui rend  sa fille, Claude qui avait rallié les FFL à Londres, on dispose de son propre témoignage, dans la préface des mémoires de son père. Leurs retrouvailles sont empreintes d’émotion : « Papa n’a pas changé, écrit-elle. Il est très ému de me voir, moi en larmes. On ne peut pas s’embrasser, juste se toucher du doigt ». Lorsqu’elle l’interroge sur ce qui peut lui arriver, la réponse tombe tout naturellement : « Être condamné à mort, ma chérie ». Quant à son fils, Cyrille, même si ses relations avec son père sont devenues  difficiles depuis plusieurs années, il a lui aussi pris le chemin de Fresnes. Si l’on se fie au  témoignage de Garros, un compagnon de lutte trotskiste de Cyrille de Beauplan, « il a eu une discussion très dramatique avec (son père), parce qu’ils n’ont pas changé d’idées, ni l’un ni l’autre ».Malgré cela, le même témoin note que « Quand il racontait  (…) il avait conservé une extraordinaire admiration pour la plume, pour la capacité d’écrire de son père ». (76)

• Chaque jour, Robert de Beauplan a affaire aux « matons » et aux « gaffes» sur lesquels il porte un regard plutôt bienveillant, tout au moins dans la période précédant sa condamnation à mort : « Je n’ai jamais eu affaire qu’à des gardiens de tout repos, se remémore-t-il. Il y en avait de plus ou moins polis, de plus ou moins à cheval sur le règlement. Mais en général, ils nous parlaient avec une certaine déférence, nous appelant “ Monsieur ” ». Même s’il affirme ne jamais y avoir eu recours, il reconnaît que des gardiens ont pu succomber à la tentation de la corruption par des détenus et que, ceux qui  l’ont refusée, ne l’ont fait souvent « que par la crainte de se faire prendre », plus que par devoir moral .

DANS LE CABINET

DU “ BON JUGE OLMI

 

• C’est au quatrième jour de sa détention à Fresnes que Robert de Beauplan se retrouve convoqué chez le juge d’instruction, pour un premier interrogatoire de routine. Dès 8 h 00 du matin, un fourgon cellulaire le conduit rue Boissy-d’Anglas où le ministère de la justice a dû ouvrir une annexe pour traiter un nombre de dossiers sans cesse croissant. Après avoir été enfermé dans une petite salle d’attente, en compagnie des autres transférés du jour, commence pour le journaliste une attente plus ou moins longue, en fonction de la disponibilité du juge. Seule la conversation avec les autres prévenus permet de faire passer le temps. D’un convoi à l’autre, les interlocuteurs sont des plus variés, entre l’ancien préfet de police de Paris, Amédée Bussière ou « le docteur Peyron, admirable savant». Le hasard lui fait croiser un « M. Cognac», grand viticulteur charentais, « esprit des plus fins, fort érudit ». Il s’agissait de  Bernardi de Ségoyer, dont l’affaire défrayera  la chronique judiciaire quelques mois plus tard et lui vaudra d’être condamné à mort et exécuté en 1947, pour avoir assassiné sa femme.

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Albert Naud (1904-1977), défenseur de Robert de Beauplan, mais aussi de Henri Béraud ou de Louis-Ferdinand Céline

• Il est 16 h 00, lorsque la longue attente prend fin par l’introduction de Robert de Beauplan dans le bureau du juge d’instruction Olmi : « J’étais impatient d’affronter ce personnage redoutable. Ne tenait-il pas mon sort entre ses mains ». Parmi les dossiers dont il a déjà hérité  ou dont il aura la charge en 1945, quelques uns émergent du lot : ceux de l’éditeur Robert Denoël (77), du journaliste et patron de la Corporation de la presse, Jean Luchaire, ou encore du sinistre docteur Petiot. Tous ont défilé dans son cabinet.   Le premier contact  avec ce « petit homme fluet, affable, d’origine méridionale (…), à la voix très douce » est plutôt rassurant d’autant qu’il ne manifeste « aucune solennité », ni « aucune raideur dans son accueil ». Pour ce premier contact, Robert de Beauplan n’est pas assisté par l’avocat que son épouse a fini par trouver, suite à la défection de Maître de Moro-Giafferi. Il s’agit de Maître Albert Naud (78). Celui-ci assume en même temps la défense d’une dizaine d’autres clients incarcérés à Fresnes. Parmi eux, on trouve Pierre-Antoine Cousteau, le journaliste de Je suis partout, qui avait fui en Allemagne, le docteur Bernard Ménétrel, médecin personnel et conseiller du maréchal Pétain, Henri Béraud, écrivain et collaborateur de l’hebdomadaire Gringoire, et surtout, Pierre Laval, dont la tentative de se réfugier en Espagne a tourné court. (79)

• Lors de cette entrevue, il n’est pas encore temps d’aborder le fond du dossier et le premier face à face avec le juge se limite donc à un simple interrogatoire d’identité, suivi d’un historique de la carrière professionnelle du journaliste pour lequel « une vingtaine de minutes suffirent ». Ces formalités accomplies, le juge Olmi, qui semble pressé de boucler le dossier, manie le chaud et le froid face au prévenu : « Votre affaire est d’une simplicité limpide » lance-t-il à Robert de Beauplan, en regrettant que tous les dossiers qu’il instruit et qui s’accumulent dans son bureau ne soit pas à l’image du sien. « Qu’y a-t-il contre vous ? Vos articles, c’est tout ! J’an ai là un certain nombre (…). Ces articles vous les connaissez ! Ils sont signés de votre nom…Vous ne les contestez pas ? Alors ! Nous n’allons pas nous amuser à les éplucher un par un ! Il y faudrait des semaines et j’ai d’autres clients que vous ! ». Au passage le juge lui  confie qu’il a reçu des consignes du Procureur général pour que son cas puisse passer en cour de justice avant la fin du mois d’août. D’ailleurs, le verdict ne ferait aucun doute. Le juge d’instruction d’une voix qui ne s’était encore jamais « faite aussi douce, aussi suave, avec un sourire éclairant sa figure sympathique », lui annonce que « dans tous les cas (il sera) condamné à mort (…). Il est impossible qu’il en soit autrement » (80). À peine a-t-il envisagé la sentence, face à un Robert de Beauplan qu’on imagine abasourdi par la grande célérité avec laquelle son cas serait traité, qu’il se fait rassurant.

• Si la peine de mort ne fait aucun doute, le juge Olmi affiche une seconde certitude : l’ex-éditorialiste du “Matin” et de “Radio Paris”  ne sera jamais fusillé. Son raisonnement s’appuie sur trois arguments. D’abord, il n’a pas cherché à fuir en Allemagne, comme l’ont fait d’autres journalistes, peu avant la libération. Ensuite, il n’a dénoncé personne et n’a pas de « sang sur les mains ». Enfin, il n’y a pas eu d’enrichissement particulier du prévenu pendant l’Occupation. L’entretien, que rapporte Robert de Beauplan dans ses mémoires se termine par ces paroles « définitives » du juge Olmi : « Cela vous rassure un peu ? Allons ! À bientôt ! ». Finalement, le futur condamné lui reconnaîtra une certaine perspicacité puisque les étapes annoncées se réaliseront bel et bien, à une exception près : « Si j’ai effectivement échappé à la fusillade, j’en suis passé assez près. Les circonstances atténuantes  qu’il voulait bien me (les) reconnaître ont sans doute influé sur la décision de la commission des grâces ». Ce que le juge Olmi ne pouvait toutefois prévoir, c’est la crise politique avec la démission du général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire, en janvier 1946, et son remplacement par un Félix Gouin, « encore plus pusillanime devant les chantages communistes », écrit Robert de Beauplan. Ce qui retardera d’autant la décision de grâce.

• Quatre ou cinq autres rendez-vous avec « le bon juge Olmi» auront encore lieu dans les semaines suivantes. Lors du second interrogatoire, Robert de Beauplan a la surprise de se retrouver en compagnie de son épouse que le juge avait convoquée dans son bureau et avec laquelle il peut s’entretenir librement, pendant une demi-heure. Ce sera l’unique fois, des « instructions formelles » étant arrivées, par la suite,  en provenance   du Parquet, pour interdire ce type de rencontre entre conjoints. La bonne impression qu’avait produite le juge sur le journaliste, lors de leur premier face à face, se confirme au fil des convocations : « Je n’avais certes pas devant moi un inquisiteur implacable ! Je pouvais même me demander à certains moments si ce  n’était pas lui, et non Maître Naud, mon avocat. Il me tendait constamment la perche, me soufflait des réponses, me cherchait des excuses auxquelles je n’aurais assurément pas pensé ».

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Jean Hérold-Paquis, auditionné par le juge Olmi

Sur les activités de Robert de Beauplan à Radio Paris, le juge Olmi entend Jean Hérold-Paquis, chroniqueur militaire à la même radio entre 1942 et 1944. Après avoir reconnu que Robert de Beauplan « ne faisait pas partie de l’équipe ordinaire de la maison », ce dernier ajoutera cette phrase dont le commissaire du gouvernement se saisira pour en faire un argument accablant: « Nous le considérions comme le porte-parole officieux de l’ambassade d’Allemagne ». On comprend mieux le ressentiment du journaliste, dans ses mémoires, à l’encontre de Jean Hérold-Paquis (81) : « Il ne décolérait pas à l’idée qu’ayant été arrêté avant lui – ou tout au moins amené à Fresnes avant lui – je pusse passer en jugement après lui. Il eût voulu me voir essuyer les plâtres de Radio-Paris avant lui ». Pendant ce temps, Maître Albert Naud n’est pas resté inactif : il est parvenu à faire repousser la comparution devant la cour de justice que le Parquet voulait pourtant  très rapide. Au mieux, elle n’aurait lieu qu’en octobre ou novembre 1945, soit un gain de  deux à trois mois supplémentaires. Un temps particulièrement précieux, avec l’espoir que les passions post-libératoires s’apaisent encore un peu.

• Alors qu’il pensait que son affaire était bouclée, Robert de Beauplan se retrouve encore convoqué à deux reprises chez le juge d’instruction. La première fois, ce sera en tant que témoin, ce qui lui « permit de rendre, par un faux témoignage, un signalé service à un inculpé», avoue-t-il, sans toutefois en préciser le nom. La seconde convocation ne manquera pas de le surprendre. À peine est-il entré dans le bureau du juge Olmi, que celui-ci lui montre  « une grande mallette d’osier » que Robert de Beauplan n’a aucun mal à reconnaître : avant de quitter précipitamment Paris, le 18 août 1944, il y avait caché  une masse de papiers, faute d’avoir eu le temps de les détruire. Parmi eux, figuraient les textes de ses 250 éditoriaux prononcés à la radio, dont aucune autre trace, ni écrite, ni sonore, n’avait été conservée à Radio Paris. La mallette avait été cachée dans le grenier, mais la concierge de l’immeuble avait rapidement mis les policiers sur les traces de l’objet, procurant au juge d’instruction des éléments supplémentaires à charge.

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250 éditoriaux entre 1942 et 1944 à Radio Paris

• Ses prises de position radiophoniques ne pouvaient que paraître accablantes face à un jury. On comprend donc l’inquiétude du journaliste d’autant que le juge lui avait  confié que « le commissaire du gouvernement (était) bien ennuyé (car) il n’a(vait) absolument rien sur (son) activité radiophonique » et que « c’est une grave lacune » pour le futur réquisitoire. Jusqu’à présent, malgré ses demandes,  qui avait confiné selon le juge au « harcèlement », aucune pièce n’avait été retrouvée : « Et voilà qu’il n’y avait qu’à plonger la main dans cette maudite mallette, pour en retirer la série complète de mes éditoriaux (…), méthodiquement classés, numérotés, datés (…). Pour une catastrophe, c’en était une », écrit Robert de Beauplan.

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Jean Luchaire, un autre gros dossier du juge Olmi

• Pourtant, le juge va très vite le rassurer : l’instruction est bouclée et il se débat au milieu de nombreux autres dossiers dont il a la charge. C’est notamment lui qui doit instruire le dossier de Jean Luchaire et du Groupement corporatif de la presse qu’il a présidé : « Vous voyez ce qu’on m’a apporté ? Au moins 80 kilos de paperasse. J’avais bien besoin de cela !», se lamente-t-il devant la mallette, avant de poursuivre : « Que voulez-vous que j’en fasse ? Votre instruction est close. Je ne vais tout de même pas la recommencer ! ». C’est à ce moment que le comportement du juge se révèle pour le moins surprenant : « Vous savez ce qu’il y a là dedans. Si vous pensez pouvoir y trouver quelque chose d’utile à votre défense, prenez-le ! », propose-t-il à Robert de Beauplan. Celui-ci ne sait que trop bien ce que contient la mallette et, en répondant à la demande du juge, il feint de passer en revue le contenu, en commençant par glisser au fond de la pile les « deux ou trois chemises rouges contenant «(ses) éditoriaux » à la radio.

• Au bout de quelques minutes, il arrive à convaincre le juge Olmi (mais était-ce bien nécessaire ?) que ce ne sont que « de vieux articles d’avant guerre…Des notes de travail (…). De la documentation » : « Rien d’intéressant pour mon affaire », conclut-il. Un point de vue auquel se rallie immédiatement le juge, visiblement soulagé, mais certainement pas dupe, de ne pas avoir à explorer ces liasses de papier : « Dans ce cas, il est tout à fait superflu de garder ça ici. Mais qu’en faire ? ». C’est à cet instant que la scène prend un tournure surréaliste, si l’on en croit le récit de Robert de Beauplan : «  Pouvez-vous m’en débarrasser ? » lui aurait demandé le juge Olmi. L’intéressé, qui a bien compris tout l’intérêt qu’il y aurait à faire l’impasse sur cette masse de documents, lui propose de joindre par téléphone  son épouse,  qui se fera fort de venir prendre livraison de la mallette. Et c’est ainsi qu’une pièce essentielle de l’accusation sera escamotée et ne pourra pas être produite lors du procès.  Robert de Beauplan, lui-même, ne manque pas dans ses mémoires de s’interroger sur l’attitude du juge Olmi : « Pour un “curieux” (…), le mien ne l’était guère. L’avais-je berné ? Ou bien, avait-il préféré ne pas trop approfondir ? Quitte à se compromettre quelque peu…C’est vers cette dernière interprétation que je penche », écrit-il.

• Alors que les bonnes nouvelles s’accumulent pour lui, il reste cependant une inconnue pour l’inculpé : quels seront l’état d’esprit et le comportement du commissaire du gouvernement  à son encontre? Le juge Olmi lui a simplement répondu qu’il s’appelait M. Fouquin, qu’il arrivait de province et qu’il « n’a(vait) pas la réputation d’un fanatique» mais qu’il fallait s’attendre à ce qu’il soit dur : « Mettez-vous à sa place : il a une réputation parisienne à faire ! ». Une manière de laisser entendre que, dans le climat d’épuration qui règne encore à l’automne 1945, il ne pourra que requérir la peine de mort, « bien qu’il manquât des documents essentiels sous lesquels il aurait pu m’écraser », écrit Robert de Beauplan, qui veut encore croire à sa bonne étoile.

• Dans le fourgon cellulaire qui les ramène de l’annexe du Palais de justice à la prison de Fresnes, les différents inculpés peuvent échanger leurs impressions, «les uns plus soucieux, d’autres plus rassérénés qu’au départ ». Certains affichent même parfois « un air particulièrement radieux». Au passage Robert de Beauplan pointe l’absurdité des situations et des consignes administratives : tels inculpés, pour lesquels des mesures drastiques sont prises pour qu’ils ne puissent absolument pas communiquer entre eux au sein de la prison,…peuvent échanger librement lors des transferts aller et retour, dans le même fourgon,  où durant les longs moments passés dans l’antichambre du bureau du juge d’instruction.

• Son dossier étant bouclé auprès du juge d’instruction, Robert de Beauplan s’attache à peaufiner sa ligne de défense avec son avocat, Maître Albert Naud. À destination de ce dernier, moins présent à Fresnes  que certains de ses confrères, il rédige « une sorte d’aide-mémoire » pour récapituler les éléments de défense qui permettraient d’étayer sa plaidoirie et de convaincre le jury.  En attendant que la date  du procès soit inscrite, il passe l’été et le début de l’automne dans sa cellule du 2ème étage de la 1ère division. Avec la chaleur estivale, prolongée par un « temps magnifique » à l’automne, les fenêtres restent constamment ouvertes, et les conversations entre les détenus vont bon train :  « Ainsi se propageaient  les nouvelles, les trois quarts du temps fausses, dont nous faisions pourtant inlassablement notre pâture ».

Paul FERDONNET
Paul Ferdonnet

 • De sa fenêtre, il peut assister chaque jour à la promenade des condamnés à mort, signalée par le cliquetis des chaînes : « Combien en ai-je vu tournant en rond, comme des bêtes en cage, dans leur enclos ! ».  Parmi eux, il distingue le général Dentz, « celui qui nous émouvait le plus » (82), mais aussi Paul Ferdonnet, suspecté d’avoir été le  « traître de Stuttgart », futur condamné à mort,  ou « l’équipe hétéroclite de la gestapo géorgienne ». Robert de Beauplan, en se basant sur ce que le juge Olmi lui a laissé entendre, prend conscience qu’il pourrait bien, à son tour, se retrouver bientôt dans cette enceinte des condamnés à mort.

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Jacques de Lesdain (1880-1976) en  fuite 

• Deux mois après la fin de la guerre, ceux qui avaient pensé trouver leur salut dans la fuite en Allemagne, sont de moins en moins nombreux à échapper aux recherches. Rares sont ceux qui comme Marcel Déat et Jacques de Lesdain entrés en clandestinité en Italie, ou Alphonse de Chateaubriant, réfugié dans le Tyrol autrichien, parviendront à échapper aux recherches et ne seront pas inquiétés (83), Les autres, « journalistes, miliciens, membres des partis “nationaux”, de la LVF ou autres arrêtés en Allemagne ou en Italie » commencent à affluer à  Fresnes. Au milieu du menu fretin, Robert de Beauplan voit arriver quelques prisonniers de marque. Outre Marcel Bucard, le fondateur du Francisme, les journalistes arrivent en nombre. Jean Luchaire, le directeur des “Nouveaux Temps”, en même temps que tout puissant patron du groupement corporatif de la presse française, est placé en quartier spécial et, on l’a vu, c’est le juge Olmi qui est chargé d’instruire son dossier. À la 3ème division, on a installé l’équipe de “Je suis partout”, avec Claude Jeantet, André Algarron, Pierre Antoine Cousteau et Lucien Rebatet, l’auteur du « best seller » de l’occupation, “Les décombres ”.(84)

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Pierre Antoine Cousteau, Claude Jeantet et Lucien Rebatet, voisins de cellule de Robert de Beauplan

• Les voisins de cellule de Robert de Beauplan s’appellent René Martel, journaliste à “Paris Soir” et Jean Loustau. À 28 ans, ce dernier a déjà derrière lui un lourd  dossier: collaborateur de “Je suis partout”, il est entré à Radio Paris en 1942, la même année que Robert de Beauplan, pour s’occuper de la revue de presse.  Après un passage par la Waffen SS pour laquelle il s’était porté volontaire, il a été  un des animateurs de Radio Patrie,  un des deux postes émettant depuis l’Allemagne, entre l’automne 1944 et avril 1945. C’est par René Martel et Jean Loustau que Robert de Beauplan découvre ce qu’a été  l’ambiance de « l’univers de Sigmaringen » et la vie de ceux qui avaient choisi à l’été 1944 l’exil outre-Rhin :  « Elle n’avait certes pas été un exemple de camaraderie et de solidarité dans l’infortune. Comme pour tous les émigrés – ceux de Coblence (…) ou ceux de Londres (…) – les intrigues mesquines, les rivalités personnelles, les compétitions de vanités, l’égoïsme forcené, la haine, s’en étaient donné, là-bas, à cœur joie », écrit-il.

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Jean Herold-Paquis

• Parmi les « hôtes de marque» conduits à Fresnes, figure une autre connaissance du journaliste, déjà mentionnée : il s’agit de Jean Hérold-Paquis, que Robert de Beauplan a pu côtoyer  alors qu’il était chroniqueur militaire à Radio Paris. Après avoir été outre-Rhin un des piliers de Radio Patrie, il avait pu gagner la Suisse le 15 mai 1945, avant d’être remis aux autorités françaises, le 7 juillet. Entre les deux hommes, les relations étaient restées plutôt distantes : « Nous n’avions jamais sympathisé, même à Radio Paris, où nos rapports étaient plutôt froids », écrit Robert de Beauplan. Son arrestation ne semble pas avoir atteint son moral et l’homme « parlait toujours beaucoup et très fort pour la galerie, prodiguant des galéjades et des sarcasmes ».  En brossant son portrait, l’ex-éditorialiste du Matin se montre partagé.  D’un côté, il reconnaît avoir apprécié «  sa verve, son agressivité hargneuse et bouffonne, sa faculté d’invention verbale » qui pouvait lui donner parfois « l’étoffe d’un styliste de classe ». De l’autre, il condamne « sa suffisance et son cabotinage » et le fait que l’on ait pu introduire à la radio et dans la profession de journaliste « un demi – aventurier, au passé quelque peu trouble dont le casier judiciaire s’ornait déjà de trois condamnations qu’il était bien difficile de qualifier de “politiques” ».

51SBErIa4LL._SX315_BO1,204,203,200_• Condamné à mort le 17 septembre 1945, exécuté le 13 octobre 1945,  il est mort « fort bravement », note Robert de Beauplan. Mais, ce qu’il lui reproche le plus, c’est d’avoir mis à profit son internement pour rédiger « hâtivement »  des Mémoires (85) « dont une partie a paru, presque au lendemain de son exécution,  dans “Le Figaro”. Il y déchirait à belles dents tous ceux qu’il avait approchés, sans excepter ses meilleurs amis ou (ceux) qui pouvaient se penser tels. C’était à la rigueur son droit ». Dans la version intégrale publiée par les éditions Bourgoin, en juin 1948, sous le titre Des illusions…Désillusions, quelques lignes sont d’ailleurs consacrées à Robert de Beauplan. Ce qu’il ne lui pardonne pas, c’est surtout « certaines révélations qu’il a faites, à dessein,  sur les activités ignorées de tels ou tels qui étaient avec lui en Allemagne. Son témoignage, en plusieurs cas, a servi à étayer des accusations qui, sans lui, auraient manqué de base ». Un peu à la manière d’un Jean Quéval, dévoilant les dessous de la presse de la collaboration dans son livre “Première page, cinquième colonne ”, il aurait grandement facilité la tâche des juges d’instruction. Circonstance aggravante à ses yeux, « Si Paquis a agi de la sorte, c’est qu’il était foncièrement méchant ». Pire,  Robert de Beauplan n’hésite pas à affirmer que « rien ne lui aurait apporté plus de contentement que la certitude que nous serions tous fusillés aussi, puisqu’il devait l’être ».  À chaque fois qu’il passe devant la cellule de Jean Hérold-Paquis, après qu’il eut été condamné à mort, celui-ci l’interpelle à travers le guichet ouvert de sa porte de cellule : « Je vous attends ! Quand donc venez vous vous faire flinguer avec moi ? Et il esquissait le geste de me mettre en joue ». (86)

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Jacques Chavalier

• Pour s’éloigner de ces nouveaux arrivants, qu’il n’apprécie pas toujours, Robert de Beauplan profite des quelques sorties de sa cellule pour rejoindre « le service social » où officie Georges Prade, ou « la Polyclinique de Gabriel du Chastain ». Il y retrouve quelques notabilités du régime de Vichy, comme le philosophe et ancien ministre de Pétain  Jacques Chevalier (1882-1962), Jacques Benoist-Méchin (1901-1983), Adrien Marquet (1884-1955), l’ancien maire de Bordeaux et ex- néo socialiste ou encore Jean Berthelot (1897-1985), ancien secrétaire d’état aux transports et aux communication,  et  François Chasseigne (1902-1977).

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René Bousquet

• René Bousquet (1909-1993), le docteur Bernard Ménétrel (1906-1947),   des généraux et des amiraux, complètent le cénacle. La vie commune réserve aussi quelques surprises et des scènes cocasses. Lors d’une séance d’épouillage, qui permet d’avoir accès aux douches, sans y être constamment poussé par des gardiens qui veulent faire passer un maximum  détenus en un minimum de temps, il engage une banale conversation avec son voisin, entièrement nu comme lui. Lorsque ce dernier  se rhabille et revêt son uniforme, il découvre qu’il a côtoyé l’amiral de Laborde (1878-1977), ancien Commandant en chef des forces de haute mer, nommé par le Maréchal Pétain et un des principaux responsables du sabordage de la Flotte française à Toulon le 27 novembre 1942 (87).  Où il est prouvé que l’habit peut tout de même  faire le moine…

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La chapelle de Fresnes, vue par Rio, alias Ralph Soupault, ex-dessinateur à Je suis partout, incarcéré à Fresnes

• Bien qu’il puisse se targuer d’une bonne connaissance de Fresnes, il est deux endroits que Robert de Beauplan n’a pas fréquentés. D’abord la chapelle dans laquelle est dite une messe hebdomadaire, le dimanche ou le lundi, selon les disponibilités du prêtre officiant. S’il a refusé de s’y rendre, c’est à cause de la disposition des lieux, remontant à une époque où chaque détenu devait être constamment isolé des autres. C’est pour cela qu’on avait aménagé sur les gradins de la chapelle des box en bois, avec une ouverture par laquelle le détenu pouvait suivre la cérémonie. Le dispositif avait été maintenu et face à l’afflux des « politiques», il faut souvent en caser deux par box. Une promiscuité à laquelle Robert de Beauplan n’entend pas se plier. L’autre espace inconnu de lui, ce sont les « locaux disciplinaires », autrement dit “le mitard(88). Tout au plus, lui a-t-on affirmé qu’il occupait trois étages au sous-sol, de plus en plus sombres et humides, où l’on enfermait les détenus enchaînés au mur. Le “mitard” des  “politiques” se résume à des « cellules ordinaires,  situées au rez-de-chaussée, fermées par une grille en guise de porte, éclairées par un vasistas exigu. Le lit y est remplacé par un bas flanc cimenté ».

DEVANT LA COUR DE JUSTICE

DE LA SEINE

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Robert de Beauplan, , entre caricatures et photo, lors de son procès (© BnF Gallica)

 • Au début de novembre 1945, Robert de Beauplan a acquis la certitude que son procès aurait lieu avant la fin du mois, mais dans un climat qui est encore loin d’être apaisé: « Laval, Darnand, Paquis avaient été condamnés à mort et fusillés. La grande saison reprenait». L’assignation à comparaître le 26 novembre, devant la IIIème Chambre de la Cour de justice de la Seine lui est officiellement notifiée à la mi-novembre. L’acte d’accusation précise qu’il devra répondre de plusieurs crimes, notamment d’avoir entre le 16 juin 1940 et la date de la libération, « étant français,  entretenu des intelligences avec une puissance étrangère ou avec ses agents, en vue de favoriser les entreprises de cette puissance contre la France ». Ce que l’on appelle plus communément « Intelligences avec l’ennemi ». Il est ensuite précisé que ces faits tombent sous le coup de l’article 75 et suivants du code pénal, lesquels prévoient la peine de mort. Il sait qu’il pourra compter sur l’appui de sa fille, Claude,  qui est revenue spécialement de Londres et que Maître Albert Naud a fait citer comme témoin. Son intervention, en tant que membre des Forces Françaises Libres  pourrait bien s’avérer  déterminante. Du moins, veut-on le croire. Dans son entourage, au pire, on imagine qu’il pourrait « s’en  tirer avec perpète », certains pariant même sur une condamnation à 20 ans d’emprisonnement.

Ce Soir 27 novembre 1945
Ce Soir (27 novembre 1945) (© BnF Gallica)

• Selon son avocat, une seule journée aurait dû suffire mais, avec les sollicitations constantes du président Picard auprès du prévenu et les interventions parfois un peu longues de Robert de Beauplan pour justifier ses choix, il faudra deux jours pour épuiser le dossier. À la différence du procès de Jean Hérold-Paquis, au cours duquel le public avait manifesté bruyamment son hostilité, couvrant parfois les interventions de la défense, Robert de Beauplan dit avoir « fait face à une assemblée exemplaire», l’écoutant «  dans un complet silence, avec une attention soutenue », ce qui lui fait même écrire qu’il avait « l’impression de faire une conférence devant un auditoire mondain ». (89) 

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L’Aurore (27 novembre 1945) © BnF Gallica▼

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• Le 26 novembre 1945 , cinq mois jour pour jour après son arrestation et quinze mois après sa fuite de Paris, son procès s’ouvre donc enfin dans la salle de la 11ème chambre correctionnelle, plus exiguë que la grande Salle des Assises. C’est Maître Albert Naud qui a habilement manœuvré pour qu’il en soit ainsi, en garantissant à son client qu’il n’aurait « pas à craindre les manifestations de l’auditoire, ni la cohue des journalistes et des photographes ». Pourtant, la foule des curieux et surtout des journalistes et photographes s’est déplacée en masse. C’est davantage l’éditorialiste de Radio Paris que l’on est venu voir répondre de ses « crimes », bien plus que le  chef de service du Matin ou le collaborateur de L’Illustration.  Dans les titres des articles que les journaux lui consacrent, “Traître majeur de de la presse et de la radio” voisine avec “Petit maître de la collaboration”, “porte parole d’Otto Abetz » et “cumulard de la collaboration”.  Les Lettres françaises lui prédisent donc “une fin conforme”.

fait recette comme pour la première sensationnelle d’un auteur en vogue », note celui qui a été longtemps critique dramatique (…). Nous avons, si je puis dire, joué à guichets fermés ». Et encore a-t-il fallu refouler de nombreuses personnes, faute de place. La presse de la libération ne pouvait pas manquer l’événement mais, constate l’accusé, «  Tous ces confrères, qui ont déjà après la première audience, distillé contre moi la moitié de leur venin, me sont inconnus. On a renouvelé les équipes ». Avant, pendant et après l’audience, Robert de Beauplan  dit avoir été « photographié plus de trente fois (…) dans toutes les attitudes, debout, assis,  parlant, écoutant de face, de profil, en gros plan », à la grande satisfaction des reporters – photographes qui savent le poids d’un « bon cliché » en appui d’un compte-rendu d’audience. (90)

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Les Lettres Françaises (1er décembre 1945) ©BnF Gallica ▼
Les Lettres Françaises RDB 1 décembre 1945
Les Lettres françaises (1 décembre 1945) (©BnF Gallica)

• À la manière d’un acteur un peu cabotin, qui va entrer en scène et qui cherche à se rassurer en regardant la salle de derrière le rideau, Robert de Beauplan jette un coup d’œil panoramique. Il distingue d’abord, « aux fauteuils d’orchestre », ceux qu’il appelle les « privilégiés », détenteurs  de cartes, qu’elles soient professionnelles ou qu’elles leur aient été accordées par faveurs spéciales. Dans cette catégorie, assis dans les stalles, figurent les journalistes, les avocats  et toute une galerie d’invités, hommes et femmes,  qui ont « dû quémander des entrées de faveur ». Parmi eux, certains lui « adressent un signe discret ». Il est rassurant de constater que quelques amis ou simples relations ont donc fait le déplacement. Au fond de la salle, « derrière une barrière de bois, se tient le vulgaire (sic). Des gens debout, pressés les uns contre les autres, comme dans un wagon de métro ». Cette foule compte aussi bien des bourgeois que des gens « du peuple ». En les contemplant, il s’interroge sur ce qu’ont pu être leurs motivations pour avoir fait le siège du palais de justice afin d’y avoir une place: « La curiosité ? L’appât d’une distraction gratuite, la passion politique ou le goût morbide des émotions fortes ? Voir un homme qui défend sa tête, épier l’expression que prendront ses traits à l’instant précis où il s’entendra condamner à mort ? ». Peut-être tout cela à la fois. Dans ce public hétéroclite, son regard est attiré par « un être effrayant (…), à la face bovine, bestiale et mafflue, à la carrure énorme (…), immobile et (le) fixant obstinément d’un regard féroce. Moi non plus, je ne peux pas détacher mes yeux de lui », écrit Robert de Beauplan.

RDB France Soir 27 novembre 1945
France Soir (27 novembre 1945) © BnF Gallica

• En face de ce public hétéroclite, se tient la Cour, avec un président qui « a belle allure en sa robe rouge» et présente « un visage fin et sympathique. Il s’agit du président Henri Picard à propos duquel l’accusé reconnaît qu’il « a dirigé les débats avec une parfaite équité », discernant même, à plusieurs reprises, comme « un préjugé de bienveillance à (son) égard ». (91). L’autre robe rouge, plus inquiétante, c’est le commissaire du gouvernement, Maurice Clément Fouquin, « svelte et distingué (qui) au cours de son bref réquisitoire n’a pas eu d’éclats de voix ou de gesticulation. Pas d’effets d’éloquence et peu d’effets de manches » note-t-il, en y ajoutant « une parole sobre, une argumentation mouchetée mais cinglante ». (92).

Procès RDB Humanité 27 nov 1945 - 1
L’Humanité (27 novembre 1945) stigmatise le “traître de Beauplan” (© BnF Gallica)

• Si Robert de Beauplan  a pu parler d’équité à propos du président Picard, le commissaire du gouvernement est décrit comme un être partial, dont l’argumentation ne souffre « aucune demi-teinte » : « Tout ce qui pouvait être invoqué à ma décharge, il l’a systématiquement ignoré. Par contre, de mon long interrogatoire ou des dépositions des deux uniques témoins suscités par l’accusation », ainsi que des pièces de son dossier, «  il a retenu la moindre bribe susceptible de me nuire. Il en a fait un faisceau, présenté à mes juges, comme un bouquet d’épines vénéneuses ». Et d’ajouter que « sur l’interprétation d’apparences, il a brossé (…) un portrait fallacieux ». La méthode utilisée par le commissaire du gouvernement est aussi pointée du doigt par l’accusé : en étayant ses accusations sur les nombreux articles joints au dossier, « il en a cité quelques phrases, mais en les détachant du contexte, ce qui souvent en dénaturait le sens ». Il aurait aussi pratiqué le mélange des genres, avec des citations, « agrémentées d’une paraphrase », au point qu’il aurait été impossible de « soupçonner où la citation textuelle finissait (et) où commençait le commentaire aggravant ». Enfin, lors du réquisitoire, il lui reproche de n’avoir pas osé prononcer le mot de  « peine de mort », mais de l’avoir plus que suggéré en plaçant le journaliste « dans la lignée de Georges Suarez, de Robert Brasillach, de Paul Chack » (93). Tous, en effet,  ont été condamnés à mort et exécutés depuis plusieurs mois, lorsque le procès de Robert de Beauplan s’ouvre. Ce dernier reconnaît toutefois, que lors de l’introduction de sa demande de grâce, « il a accueilli favorablement (son) avocat ». Une attitude ambiguë à laquelle le prévenu trouve toutefois des explications à rechercher dans le climat de l’époque : « On n’ose pas encore contrarier les exigences d’une opinion publique toujours avide de sang, mais on lui soutirait ensuite  clandestinement ce que la crainte lui a accordé. La clémence en est réduite à emprunter son masque à l’hypocrisie ».

RDB Franc Tireur 27 novembre 1945
Franc-Tireur (27 novembre 1945) © BnF Gallica

• Au-delà du commissaire du gouvernement au rôle essentiel, ce sont les citoyens promus jurés qu’il va lui falloir convaincre et qui auront à déterminer le sort de l’accusé: « Ils sont quatre – sans femme, ce qui est assez rare (…). Un seul a manifestement l’air d’un ouvrier, qui s’est à peine endimanché pour la circonstance (…). les autres ressemblent plutôt à des boutiquiers ou à des petits employés ». Robert de Beauplan affirme avoir appris ultérieurement que « sur les quatre, il y avait trois communistes et un “résistant”,  ancien déporté en Allemagne ». De qui tient-il ces informations ? Il ne le précise pas, mais c’est assez à ses yeux pour décrédibiliser ce jury, « forcément » partial. Bien plus, il leur reproche d’avoir prédéterminé leur verdict : « Pendant les deux longues audiences, ils sont demeurés impassibles et hermétiques, le regard lointain. Écoutaient-ils ? Entendaient-ils même dans leur surdité volontaire ? Sans doute pensaient-il : “ À quoi bon tous ces discours, tout ce temps perdu puisque notre verdict est pris d’avance ? ». (94)

• Dans ses mémoires, Robert de Beauplan, pourtant prolixe par ailleurs, s’étend assez peu sur le déroulement des deux audiences que l’on peut cependant reconstituer, notamment par les comptes rendus qu’en a donnés la presse. L’accusation soutenue par M. Fouquin, commissaire du gouvernement, a retenu à sa charge, outre ses articles du Matin et de L’Illustration, ses éditoriaux radiophoniques : « A l’Illustration, ses articles, sous une apparence objective tendaient à montrer que l’Allemagne était un grand pays, Hitler un grand chef, et la victoire allemande une certitude. S’adressant à Radio Paris et au Matin à une clientèle plus large, de Beauplan y démarquait, en universitaire français, la propagande de Goebbels »  peut-on lire dans Le Monde du 27 novembre 1945, qui annonce à ses lecteurs l’ouverture du procès. Le même jour, Ce Soir, quotidien  proche du parti communiste, dirigé par Louis Aragon peut titrer : « Robert de Beauplan, traître majeur de la presse et de la radio allemande devant ses juges » : « Robert de Beauplan. Ce nom s’inscrit à côté de ceux de Suarez, de Paul Chack et de Brasillach qui, pour avoir mis  leur autorité de journaliste au service de l’Allemagne, ont payé de leur vie cette trahison », écrit Georges Lesur.

32 bis- REVUE FRANCE EUROPEENNE
Jacques de Lesdain et Robert de Beauplan, réunis dans La France européenne

• Après avoir rappelé la carrière du journaliste, « surtout à L’Illustration et au Matin,  les deux feuilles qui devaient se révéler parmi  les plus infâmes pendant l’ ‘Occupation », le même chroniqueur  ajoute que «  Robert de Beauplan a collaboré à d’autres journaux boches (sic) : La France Européenne, la Petite Gironde, Notre combat, L’Union française… ». Comme son confrère du Monde, il mentionne aussi les activités radiophoniques de Robert de Beauplan : « Dans cette besogne, il était le véritable porte-parole de l’ambassade allemande de Paris. C’est si vrai qu’au mois de mai 1942,  ses confrères appartenant à la Maison des journalistes, qui n’étaient pourtant pas dégoûtés, crurent devoir le mettre à l’index, parce qu’il recevait de cette ambassade des mensualités de 60 000 francs pour sa besogne antifrançaise. Il s’en acquitta, à la grande satisfaction de ses maîtres… jusqu’à la fuite des armées allemandes ». Collaboration et docilité totale vis-à-vis de l’occupant, trahison et extrême vénalité, tels sont les angles d’attaques que l’on retrouve dans nombre de journaux. Ils  reprendront, pour la plupart,  la formule de Jean Hérold-Paquis, « orfèvre à cet égard » selon laquelle « Robert de Beauplan était bien le porte parole d’Otto Abetz », mais pas avec le sens que lui donne l’intéressé.

Procès RDB VALMY novembre 1945
Valmy, quotidien publié à Moulins (Allier) (novembre 1945)

• Dès la première audience, assisté par Maître Albert Naud, Robert de Beauplan dévoile sa ligne de défense, lors de l’interrogatoire que lui fait subir le président Picard : il se retranche derrière la politique prônée par le maréchal Pétain qu’il avait connu durant la grande guerre, tissant des liens de confiance avec lui. S’il a collaboré avec Radio Paris, ce serait même en plein accord avec le gouvernement de Vichy, lequel se serait montré satisfait de voir entrer « un ami» dans cette maison où le gouvernement de l’Etat français était souvent attaqué. Selon lui, « Le gouvernement de Vichy était à couteau tiré avec la direction de Radio Paris nazie  cent pour cent », rapporte le quotidien moulinois Valmy. Pied à pied, il se défend : lui reproche-t-on d’avoir salué la mémoire du Kaiser Guillaume II, dans un article de L’Illustration, il rétorque aussitôt que  « c’était une politesse à cette époque ». Ses attaques contre les intellectuels anglais ? Elles lui semblent moins dures que celles de Georges Duhamel envers la civilisation américaine. Bref, l’armistice signé, il  dit avoir cru que « l’Allemagne cessait ainsi d’être l’ennemie, au sens juridique du mot ». Lui rappelle-t-on ses articles empreints d’admiration pour Hitler, qualifié de  «  grand homme » ou ses affirmations selon lesquelles « la victoire allemande était une conclusion logique et fatale du conflit ? »…    La réponse tombe aussitôt : « Je ne pouvais pas prévoir le miracle russe ». Quant au  führer dépeint sous sa plume comme « un grand idéaliste »… « C’était pour arrondir les angles et servir le gouvernement français »…Ses réponses ne manquent pas de susciter quelques remous dans  la salle, si l’on en croit le journal communiste Valmy, notamment lorsqu’il déclare que « vivant à Paris, il (lui) était impossible de se rendre compte des rigueurs de l’occupation allemande ». Dans cette défense aux allures parfois un peu surréalistes, le journal Franc-Tireur ne verra guère plus qu’une“pitoyable exhibition

• Autre singularité du procès, peu de témoins sont entendus, hormis un inspecteur de police, ainsi que Louis Baschet (1889-1972), codirecteur l’Illustration avec son père René Baschet (1860-1949), et Claude Dorizon, la propre fille de Robert de Beauplan, qui a fait le voyage depuis Londres. En annonçant le témoignage de Louis Baschet, le quotidien Ce soir écrit : « De Beauplan soutient qu’il a écrit “ par conviction profonde et non par intérêt”.Il soutient cette thèse dans un long mémoire qu’il a écrit depuis la défaite allemande. C’est évidemment ce thème qu’il va développer à l’audience où le principal témoin sera Baschet, le triste directeur de L’Illustration. Ce système de défense donnera la mesure de l’hypocrisie du personnage », conclut Georges Lesur.

• Premier appelé à la barre, l’inspecteur de police  présente une synthèse des enquêtes menées sur la vie professionnelle et privée de Robert de Beauplan. Il s’agit, pour l’accusation, de démontrer que le journaliste, compte tenu de son train  de vie, avait des  besoins croissants d’argent, ce qui l’aurait conduit à se compromettre de plus en plus avec l’occupant, moyennant finance : « Lorsque je comparus devant une cour de justice, mes accusateurs ne se firent pas faute de mettre l’accent sur ce qu’ils appelèrent mes “habitudes de viveur”. Quel argument pour impressionner défavorablement les communistes de mon  jury ! On me dépeignait comme un noctambule impénitent, comme un des fantoches du monde où l’on s’amuse. La presse broda à l’envi sur ce thème facile ». (95) On le décrit comme « un assidu des boîtes de nuit » où on pouvait le voir arborant « un smoking croisé à la pochette ébouriffante ». Une vie de noctambule que l’intéressé ne reconnaît qu’à moitié. S’il l’accepte pour la période des années 1920-1930, reconnaissant qu’il a été un « familier des dancings ou autres établissements nocturnes », parlant même de « folie de l’époque », il la conteste formellement pour la période suivante, en particulier sous l’Occupation.

• En mettant en avant ses diverses collaborations à l’Illustration, au Matin, à Radio Paris, voire aux revues La France Européenne et Aspects, fondées par Jacques de Lesdain, il n’aurait plus eu de temps pour des sorties nocturnes, exception faite des premières théâtrales, mais pour des raisons professionnelles : « Mes nouvelles charges professionnelles ne m’en auraient d’ailleurs pas laissé le loisir, écrit-il. Jamais je n’aurai mené une existence plus casanière et dépourvue de distractions mondaines que pendant cette période (…).  Les ironies et les vertueuses indignations de mon commissaire du gouvernement et de sa presse retardaient d’une bonne quinzaine d’années ». Pourtant, le rapport de police lu à l’audience  mentionne qu’il « recevait parfois chez lui des jeunes femmes, mais (qu’) on ne pense pas  que cela fût pour des raisons politiques ». Un extrait plein de sous-entendus qui ne manque pas de déclencher les rires des spectateurs. Pour Robert de Beauplan, il est clair qu’on veut d’abord le discréditer moralement. À propos de ce « dévergondage de conduite » qu’on lui attribue, il démonte ce qu’il pense être un point central de l’accusation qui veut y voir une circonstance aggravante : « Comment douter qu’il ne me créât de gros besoins d’argent ? Pour subvenir à des exigences qui, au fur et à mesure que je vieillissais, devaient devenir plus lourdes, je n’avais pas hésité à me vendre aux Allemands. Quelle plus éclatante justification de ma “trahison” ! ». Le même rapport de police mentionne qu’il «  a été soupçonné, sans qu’aucune preuve pût être apportée, de toucher de l’Ambassade d’Allemagne   une mensualité de cinquante mille francs ». Une accusation que le commissaire du  gouvernement affirmera, en cours d’audience, ne pas pouvoir  retenir « puisqu’elle n’a pas pu être prouvée » mais à laquelle il fera quand même  allusion dans son réquisitoire et que la presse reprendra largement : « Le coup chaque fois avait porté (…). Je voyais  l’un ou l’autre de mes jurés hausser discrètement les épaules ou échanger avec son voisin un sourire sceptique et entendu ». (96)

• Pour sa défense, Robert de Beauplan avance des chiffres précis d’où « il ressortait, de façon indiscutable, que (ses) revenus de travail, de 1940 à 1944, avaient été sensiblement de même ordre que pendant les dix dernières années ». Quant à d’éventuels revenus « occultes », il balaye l’argument en apportant des précisions sur son train de vie : absence d’automobile, vendue dès 1940, circulation dans Paris à bicyclette ou par le métro, déménagement dans un appartement au loyer moins onéreux, absence de «dépenses  somptuaires » pour sa garde-robe, remplacement d’une domestique par une simple femme de ménage, aux gages moins élevés et fin des réceptions à domicile qu’il donnait auparavant. Selon lui, ses arguments ont dû convaincre le président et, probablement aussi le commissaire de la république, mais, ajoute-t-il, ce dernier « avait des  ordres à exécuter et une cause, coûte que coûte, à gagner contre moi. Redoutable handicap pour sa probité intellectuelle ».

Louis BASCHET 1942 BNF - Copie
La défense de Louis Baschet

Autre temps fort du procès, l’arrivée à la barre de Louis Baschet qui se défausse totalement sur Robert de Beauplan, ce que ce dernier ne lui pardonnera jamais. Le codirecteur de l’Illustration affirme qu’il n’a exercé aucun contrôle sur la copie de Robert de Beauplan, tout en déplorant la tournure collaborationniste que donnait Jacques de Lesdain à sa revue.  Cette attitude de Louis Baschet face à celui qui fut un de ses plus proches collaborateurs, l’hebdomadaire Les Lettres françaises (1er décembre 1945) la juge “gênée…et gênante”, tout en ajoutant  que “ceux qui s’attendaient à une confrontation tumultueuse  furent déçus” . Extraits : “Nos discussions ont toujours été amicales…, dira Louis Baschet, le plus sérieusement du monde. C’est donc amicalement que les deux hommes se lancent à la tête des répliques qui poussent l’un vers le peloton d’exécution, l’autre devant les juges : Baschet : – Je réprouvais la tendance pro-allemande de certains articles de  De Beauplan. Je n’étais pas rédacteur en chef. Ce n’est pas moi qui les choisissais. De Beauplan : – C’est M. Baschet et lui seul qui préparais tous les numéros de L’Illustration. Il fuit sa responsabilité qu’il partage avec moi…C’est lui-même qui me donnait certains sujets d’articles. Baschet : Que vous traitiez à votre façon”. Une partie de ping-pong verbal dans lequel le chroniqueur des Lettres Françaises voit un  “déballage amical”, loin d’être “réconfortant”.

• Robert de Beauplan cherche donc à minimiser la latitude d’action dont il disposait au sein de l’hebdomadaire en se présentant comme « un agent d’exécution qui fait de la copie qu’on insère entre les gravures. Je les faisais dans l’esprit de “L’Illustration” et (…) lorsqu’il y avait un mot, une phrase, quelque chose qui pouvait déplaire dans un de mes articles, à “L’Illustration” on me demandait de le corriger, ce que j’ai toujours fait avec la meilleure volonté. Les trois quarts du temps, on ne me le demandait même pas. Pour gagner du temps, la correction était faite par le secrétaire de rédaction, le rédacteur en chef. Je m’en apercevais  lorsque les articles avaient paru et j’ai en cela toujours été le collaborateur le plus docile. J’en avais l’habitude depuis vingt ans ». Au passage, comme on l’a vu,  il accable Louis Baschet, affirmant  avoir reçu  directement de lui les thèmes de ses articles.

• Deux ans plus tard, dans ses mémoires,  il réitérera et précisera encore  ses accusations : « J’appartenais à ce journal depuis vingt ans. J’y ai simplement continué mon emploi de journaliste professionnel (…) en conformité avec les directives que j’y recevais. La plupart des articles que j’y ai donnés m’ont été demandés par la direction et pas une ligne de moi n’a paru sans avoir été lue, approuvée et, au besoin corrigée par le rédacteur en chef (Gaston Sorbets) et le codirecteur Louis Baschet, lequel s’occupait très particulièrement de la rédaction. Ces articles engagent donc autant que la mienne la responsabilité de la maison. Or, je ne sache pas que le rédacteur en chef ou les deux directeurs, René et Louis Baschet, aient été l’objet de mesures punitives quelconques ». (97)

Claude mattli et Joseph mattli (2) - Copie
Claude De Beauplan, épouse Dorizon

• Le dernier témoin à paraître à la barre est sa fille, Claude de Beauplan, épouse Bernard  Dorizon. Maître Albert Naud considère que son témoignage « en tant que membre des F.F.L. peut être très utile ». Peut-être même pourrait-il faire pencher, de manière décisive, la balance au moment  du verdict. Un moment crucial donc pour la jeune femme :  « Le jour arrive. Je suis citée comme témoin de la défense donc, le premier jour je n’ai pas accès à la salle de délibérations. Le second jour c’est mon tour, écrit-elle. Je sais que je vais défendre mon père. Je sais, comme le lui avait dit le juge d’instruction, qu’il n’a pas de sang sur les mains, qu’il n’a dénoncé personne, qu’il n’a pas agi pour de l’argent. Je suis donc fière de le défendre, mais je me sens tout de même comme une actrice au moment d’entrer en scène pour la première fois. Et comme cela arrive souvent, là j’oublie toutes les recommandations de Maître Naud. Est-ce cette immense salle,  tous ces gens hostiles, ces juges terrifiants ? D’une voix inintelligible, je tâche de répondre aux questions que j’entendais à peine. Je bredouille. Je suis lamentable », reconnaît-elle (98). Un point de vue que partage une partie de la presse, à l’image des Lettres françaises qui parlent d’une “déposition maladroite et dépourvue de sensibilité (lorsqu’elle) vient dire au tribunal que son père l’engagea vivement à se rendre à Londres”. Face à ses affirmations, si l’on en croit les Lettres françaises, Robert de Beauplan apporte quelques précisions : C’était selon lui “pour des raisons purement familiales, pour qu’elle ne soit pas séparée de son mari. Quand j’ai appris qu’elle s’était engagée dans l’armée de De Gaulle, je ne me suis nullement formalisé ». Et le journaliste de souligner que « cette mise au point est assez savoureuse”.

• Finalement, de cette intervention, plusieurs journaux, dont “Le Monde ” retiendront que, pendant que sa fille était en Angleterre et qu’elle y avait rallié les Forces Françaises libres, non sans difficultés,  Robert de Beauplan,  qui était parfaitement au courant de sa situation, n’avait jamais rien fait pour l’en dissuader.  Quant à ce dernier,  il souligne qu’il n’avait jamais blâmé sa fille, qui avait rejoint Londres, de faire partie de l’armée de De Gaulle, estimant qu’il « était bon qu’il y eût des Français dans les deux camps ».

• Dans son réquisitoire prononcé en ouverture de la seconde audience, le commissaire du gouvernement Maurice Clément Fouquin déploie toute son éloquence pour balayer les uns après les autres les arguments avancés par l’accusé. Selon lui, c’est bien par « égoïsme » que Robert de Beauplan a fait le choix de la collaboration, bien qu’il reconnaisse n’avoir pas la preuve que Robert de Beauplan ait « touché de l’argent allemand ». Toutefois, il a été « payé pour faire de la propagande allemande », ignorant « le sens de la grande famille qu’est la France », s’asseyant « à la table des maîtres de l’heure, s’y trouvant bien nourri et bien rétribué ». Il en conclut donc naturellement que « l’accusé tombé au plus méprisable degré de la collaboration ne mérite pas plus d’indulgence que les Suarez, Paul Chack, les Brasillach », déjà condamnés à mort et exécutés.

Condamnation à mort R.de BEAUPLAN (Feuille d'avis de Neuchatel 3 DEC 1945
La Feuille d’avis de Neuchatel (3 décembre 1945)

• Après la plaidoirie de Maître Albert Naud, qui tente de démonter un à un  les arguments de l’accusation, il ne faudra pas plus de quarante-cinq minutes de délibération au jury pour statuer sur le sort de Robert de Beauplan.  Sa ligne de défense (« Il y avait devant nous  l’hitlérisme, avec lequel je pensais que nous étions obligés de composer ») n’a pas convaincu les jurés (mais pouvaient-ils l’être, compte tenu du contexte ?) qui le condamnent à mort, rapporte le journal “Le Monde”.  Aux deux questions portant sur sa culpabilité éventuelle et  sur lesquelles devaient délibérer les  jurés, assistés du président, la réponse a été « oui », non pas à l’unanimité mais à « à la majorité ». Dans ses mémoires, Robert de Beauplan pense que si les quatre  jurés ont très certainement voté la mort, comme un seul homme, le président du tribunal  a dû vraisemblablement s’y opposer : « Lui est un magistrat habitué à juger selon sa conscience, et non selon la passion partisane ».

• En entendant l’énoncé du verdict, le public semblent partagé entre « commisération», pour les uns, et « satisfaction», sans doute pour le plus grand nombre : « Certains par une sorte de pudeur détournent la tête. D’autres, gênés, font semblant de ne pas me voir (…). Quelques uns, qui me connaissent essayent de me manifester leur sympathie. Mais quel geste faire ? (…) Plus hardis, deux ou trois amis veulent venir à moi, la main tendue. Mais une charmante jeune femme les devance. Grimpant sur les stalles, elle se hisse jusqu’à mon box et m’embrasse », raconte Robert de Beauplan. (99) . Le condamné se retrouve aussitôt entraîné par deux gardes vers la sortie. Accompagnée de sa mère, Claude Dorizon se précipite vers lui pour l’embrasser : « Les tricoteuses style 1945, hurlaient “Salauds !”, “On n’embrasse pas un traître”. Et il y avait aussi les autres qui nous crachaient dessus »,racontera-t-elle quelques années plus tard.

• Finalement, c’est dans la petit couloir où il a attendu, pendant que le jury décidait de son sort, que Robert de Beauplan peut retrouver les deux femmes : « Toutes les deux ont des larmes dans leurs yeux (…). Je les embrasse hâtivement, sans parler. Tous les mots ne sont-ils pas superflus (…). Si le jeu se joue dans les règles, jusqu’au bout, je les vois en ce moment pour la dernière fois de ma vie et elles le savent ». La scène est  des plus brèves et c’est en empruntant « un obscur couloir » que  le condamné à mort est conduit par ses deux gardes, « dans un de ces infects cachots de la Souricière, avec sept ou huit inconnus, en attendant le retour à Fresnes ».

• À Paris, comme en province, les journaux issus de la Résistance, approuvent largement la condamnation : « Robert de Beauplan, porte parole d’Otto Abetz est condamné à mort », titre par exemple le quotidien communiste Valmy publié à Moulins . Il y est traité de « valet de plume au service de la propagande nazie en France» et de « traître»: « Quel triste individu ce Beauplan qui à Radio Paris, à L’Illustration et au Matin s’était mis au service de l’ennemi, en employant l’arme de Goebbels. Robert de Beauplan, au service de l’Allemagne, était également au service de Pétain ». The West Australian (Perth) 29 Novembre 1945À l’autre bout du monde, un quotidien de Perth, The West Australian (29 novembre 1945), publie un court article intitulé « Un traître français : Sentence de mort », dans lequel on souligne que  « sa fille, madame Dorizon, qui est un ardent soutien du général de Gaulle, est venue en avion de Londres pour apporter son témoignage dans ce procès ». Le New York Times titre plus  sobrement « L’éditorialiste travaillait pour les Allemands à Paris ». Après avoir résumé le témoignage de Louis Baschet, se disant « choqué par les soudaines orientations pro allemandes prises par L’Illustration, sous l’influence de Beauplan et de Jacques de Lesdain, sur lesquels il n’avait aucun contrôle », le quotidien américain rapporte la réponse de Robert de Beauplan selon lequel  « la responsabilité de M. Baschet était aussi importante que la sienne ». Enfin, le quotidien américain rappelle un autre point central de la défense : Robert de Beauplan « a été influencé par son allégeance à l’ancien maréchal Henri Philippe Pétain ».

• Si la presse française approuve à la quasi unanimité  la condamnation à mort, certains journaux veulent bien toutefois reconnaître à Robert de Beauplan qu’il avait «  supporté avec courage l’impitoyable verdict », ainsi que le rappelle l’intéressé lui-même dans ses mémoires. L’un d’eux, le décrira même comme « désinvolte et souriant » à l’énoncé de la sentence. Pourtant, si l’on en croit le condamné, il n’y a eu de sa part ni courage, ni désinvolture : « Je n’ai pas eu à faire montre de courage (…). C’est une vertu que je ne possède pas, confesse-t-il. Le courage implique un mépris et presque un goût du danger que j’ignore totalement. J’étais envahi par un seul sentiment : la peur. ». Quant à la non manifestation de cette peur face à une mort annoncée, il l’explique par une sorte de « dédoublement » de sa personnalité : d’un côté, il y la condamné à mort qui vient d’être jugé. De l’autre, il y a l’observateur de la situation : « J’ai soudain cessé d’être moi. Cela m’était déjà arrivé une fois quand j’ai été arrêté. Il  m’avait fallu alors plus de vingt quatre heures avant de revenir, peu à peu à la notion des choses(…). Je n’étais là en quelque sorte que comme  témoin de l’aventure ».

• Pourtant le retour à la réalité va s’avérer brutal : la condamnation à peine prononcée, un greffier lui tend un papier qu’on lui demande  de signer : il s’agit de son pourvoi en cassation que Maître Albert Naud l’encourage à introduire. Il ne lui cache pas que, le procès s’étant déroulé dans les formes,  le pourvoi  n’a sans doute aucune chance d’aboutir. Seul intérêt de la démarche : le pourvoi nécessitera plusieurs semaines, voir des mois, avant d’être examiné par la Cour de cassation, ce qui retardera d’autant  l’éventuelle exécution. Un gain de temps qui permettra peut être aussi aux passions de s’apaiser et de susciter un climat plus favorable à un recours en grâce.

 

RETOUR À FRESNES DANS LE COULOIR

DES CONDAMNÉS À MORT

• Arrivé au palais de justice en accusé, Robert de Beauplan en repart menotté comme condamné à mort. Direction : Fresnes. Dès sa descente du fourgon cellulaire, le brigadier chargé du contrôle des arrivants lance bruyamment, « comme un garçon de café».  mais à destination  des surveillants : « Un condamné à mort ! ». Après un passage rapide par sa cellule pour y regrouper ses effets dans  une couverture faisant office de ballot, il est conduit à la “fouille” corporelle. On le dépouille de ses vêtements civils pour lui faire revêtir sa « nouvelle tenue de bure ». Auparavant, on a ajusté sa chaîne avec ses anneaux passés aux chevilles, dont le frottement répété rendra très vite la marche douloureuse. Ce ne sera pas la grosse chaîne, pesant plus de 5 kilos, « qui pourrait amarrer un bateau de pêche par gros temps »,  ni la plus légère, mais une chaîne intermédiaire, avec « dix maillons d’environ quatre centimètres de long et d’un demi – centimètre d’épaisseur ». Pour pouvoir l’enfiler, avec les chaînes qui entravent les jambes, le pantalon qu’on lui octroie dispose d’un boutonnage sur les côtés : « Celui dont on m’a doté est un peu serré aux genoux et très évasé vers le bas. Il me donne l’air d’un gaucho argentin » ironise-t-il.

• Sa nouvelle cellule de condamné à mort est située à l’aile nord du rez-de-chaussée de la prison, dans la première division, dans la section de la “haute surveillance”. Dans cette cellule plus froide et plus humide, où la lumière n’est jamais éteinte, le guichet de la porte devra rester constamment ouvert, jour et nuit, pour une surveillance optimale, lors du passage des gardiens. Chaque soir, le règlement impose que le détenu dépose ses vêtements près de la porte, avant de se coucher. Après avoir passé sa première nuit dans ce nouveau cadre, ce n’est qu’au petit matin, à l’heure du “jus,” que Robert de Beauplan s’approprie véritablement l’espace qui va être le sien pendant une centaine de jours, dont 86 à attendre une éventuelle grâce : « L’eau suinte le long des murs et s’accumule dans une petite rigole (…). Autour de la cuvette hygiénique et du robinet d’eau, la moisissure s’étale, en larges places d’une mousse verdâtre ». La cellule est éclairée par une fenêtre qui donne sur « une galerie à préau », où les détenus des étages supérieurs ont pris l’habitude de déverser leurs ordures. Ce sera désormais « son unique horizon ».

• Pour rompre l’isolement imposé aux condamnés à mort, il cherche à entrer en relation avec les occupants des cellules voisines, parmi lesquels il mentionne Guy de Voisins, le neveu de « l’octogénaire académicien Joseph de Pesquidoux» (100) ou encore un journaliste de l’agence Inter France. Très vite, il noue aussi  des relations avec des « inconnus » : « Que d’amitiés éphémères se sont ainsi nouées par la fenêtre, avec d’invisibles compagnons d’infortune », se remémorait-il en 1947, avant d’ajouter : «  Un jour, malgré les appels, l’interlocuteur reste muet. Il a été changé de cellule ou il est parti pour une autre destination. On ne le retrouvera plus, sans l’avoir jamais connu que par sa voix. Ce sont les “voix sans visage” qui auront généreusement contribué à vous apporter, en des heures sombres, une présence et un réconfort ».

• Cette toute première journée dans le quartier des condamnés à mort, c’est aussi le moment ou Robert de Beauplan reprend « progressivement conscience de la réalité» :  « Me voici descendu , par une suite d’étapes, au fond du trou. Je ne sais si je remonterai jamais à la surface, mais ce qui est certain, c’est que je ne puis désormais, sans aucune catastrophe, descendre plus bas (…). Normalement, je ne devrais  sortir d’ici que pour être amené devant le peloton d’exécution et la commutation de peine est une faveur que le chef d’état est le seul à pouvoir accorder », écrit-il. Comme il l’avait fait devant le juge Olmi, lors de l’instruction, puis devant la cour de justice de la Seine, il essaie de se rassurer en alignant les éléments qui pourraient plaider en faveur d’une grâce, depuis l’absence de sang sur les mains ou de dénonciation, jusqu’au refus de fuir en Allemagne au moment de la libération, en passant par sa fidélité à ce qu’il appelle toujours le  « gouvernement  légitime de la France ». Certes, ses interventions à Radio Paris ayant fait de lui « une vedette », écoutée par des millions d’auditeurs, trois fois par semaine, ont suscité des passions dans l’opinion contre lesquelles il sera peut être difficile d’aller par une mesure de grâce : « Il ne fait point de doute que mon exécution serait d’un bon rendement publicitaire. Elle permettrait de faire passer quelques autres grâces moins voyantes. Même pour un gouvernement qui se targue d’apaisement, c’est une tentation… ». Dans le pire des cas, il en conclut qu’il dispose encore d’au moins trois semaines durant lesquelles il pourra vivre « à l’abri de l’accident fatal ».

• Dans ces conditions, en commençant ce qu’il appelle « son apprentissage de condamné à mort», comment maîtriser le temps, pour mener une vie « normale » de détenu, en écartant de ses pensées tout ce qui pourrait le ramener à sa possible exécution. La fixation d’un emploi du temps, en tenant compte des contraintes de l’administration pénitentiaire, est la première étape indispensable. Entre le coucher à 7 heures du soir, et le lever  à 9 heures du matin, c’est quatorze heures de sommeil qu’il compte se ménager : « C’est le remède  que j’ai toujours employé contre  la maladie, les chagrins,  et préoccupations », mais aussi contre la peur du lendemain. Pour le reste, précise-t-il, « les besognes matérielles (toilette, soins ménagers, repas)  me prendront bien trois heures par jour. Une bonne heure pour ma correspondance (…), une demi-heure de promenade (…), quatre ou cinq heures  de lecture (…). Une petite sieste dans l’après midi, et mon horaire sera plus que comblé ». (101)

• En tant que condamné à mort, Robert de Beauplan est l’objet d’une surveillance encore plus étroite de la part de l’administration pénitentiaire qui peut redouter davantage un suicide du détenu qu’une improbable évasion. Celle-ci nécessiterait de trop nombreuses complicités, dans la prison et à l’extérieur: « Le condamné à mort n’est ici qu’un détenu (…), beaucoup plus encombrant que les autres, en raison de la surveillance étroite à laquelle il est réglementairement soumis et qui engage la responsabilité de tout le personnel, du plus humble gardien au directeur de la prison. Aussi, ne souhaite-t-on qu’une chose : c’est d’en être débarrassé le plus tôt possible, de n’importe quelle manière ! ».

• Pour parer à tout problème, outre le fait que le condamné est soumis continuellement à la chaîne, il est placé en permanence sous la responsabilité de deux surveillants qui se contrôlent mutuellement. Pour éviter toute forme de « sympathie » entre condamnés et surveillants, ceux-ci sont changés tous les jours et, par roulement, ils sont prélevés sur l’ensemble des personnels des trois divisions de Fresnes. Autres précautions : les gardiens sont eux-mêmes sous la surveillance d’un brigadier, lui aussi contrôlé par le surveillant – chef de la prison. Il n’est pas rare non plus que le quartier des condamnés à mort reçoive la visite surprise du sous-directeur, voire du directeur de la prison. En plus de la surveillance des condamnés, jour et nuit, guichets ouverts et lumières allumées en permanence, chaque cellule fait quotidiennement  l’objet d’une fouille méthodique,  au cours de laquelle on inspecte l’état des barreaux et des chaînes. Le tout est ensuite consigné méticuleusement dans un rapport.

• La tentative de suicide par empoisonnement de Pierre Laval, avant son exécution, a entraîné un renforcement des précautions : « Une enquête a été ouverte pour découvrir et punir les responsables. Les surveillants les plus galonnés ont été traduits devant un conseil de discipline. Le sous-directeur et le directeur lui-même ont failli sauter», note Robert de Beauplan. Pour que les faits ne puissent se reproduire, un luxe de précautions a été déployé : chaque colis fait l’objet d’une inspection encore plus méticuleuse et les visites des avocats sont strictement encadrées, tout comme la délivrance de médicaments par l’infirmerie de la prison : « Si Laval n’a pas réussi à s’empoisonner, il aura en revanche, et sans le vouloir,  copieusement empoisonné , et pour longtemps  l’existence des autres détenus », ironise le journaliste. Le règlement appliqué aux condamnés à mort est donc renforcé par des mesures encore plus draconiennes. Les seules choses que les détenus pourront conserver  dans leurs cellules se résument à leur tenue pénitentiaire, « du lever au coucher », à leur linge de corps, renouvelé une fois par semaine,  et à leur literie. Ils garderont aussi de quoi écrire et de quoi fumer, ainsi qu’une seul livre à la fois. Tout le reste devra être déposé dans une caisse à la porte de la cellule. Quant aux objets indispensables, tels que cuillères, fourchettes, objets de toilette et ustensiles divers, ils seront désormais distribués chaque jour, à horaire fixe, par les gardiens qui les récupéreront, une fois épuisé le temps imparti à leur usage.

• Conséquence  de ce qu’il appelle « un oukase », Robert de Beauplan se voit privé d’effets personnels qu’il avait pu conserver jusqu’à présent : « On m’a retiré ma robe de chambre, mon pyjama, mon écharpe de laine, précieuse relique de Rodier, qui me tenait si chaud, et même la ficelle que j’utilisais en guise de ceinture, pour retenir mon pantalon trop large. Si j’allais m’en servir pour me pendre à mes barreaux ! ». Pendant quelque temps, il aurait même été envisagé de remettre en vigueur un « vieux règlement tombé en désuétude avant la guerre » : chaque condamné à mort, déjà enchaîné en permanence,  aurait été menotté dès 7 heures du matin, avec deux bracelets réunis par une chaîne de dix centimètres. Finalement, la décision ne sera pas appliquée et l’administration renonce « à remettre en vigueur pour des condamnés politiques, un traitement barbare, auquel on avait renoncé pour le plus crapuleux assassin en attente de guillotine ».

• Avec ce luxe de précautions, il est impossible pour les condamnés à mort d’oublier leur « statut » particulier : « Dix fois, vingt fois par jour, résonnent à mes oreilles ces trois mots sinistres », écrit Robert de Beauplan. Ils sont devenus si banals qu’ils se sont dépouillés peu à peu de leur signification monstrueuse et que l’accoutumance aidant, ils ne m’impressionnent (…) plus ». Sur chaque lettre qu’il écrit, il doit aussi faire figurer sous son numéro de cellule et son nom,  la mention  “condamné à mort”, « comme (on) ajouterai(t) : agrégé de l’université ou officier de la Légion d’honneur ».  À l’inverse, souligne Robert de Beauplan, l’administration pénitentiaire ne met aucune limite au « secours religieux »  dont les condamnés à mort peuvent ressentir fortement le besoin. C’est la raison pour laquelle un aumônier leur a été affecté spécialement. En dehors de ses visites régulières, chaque condamné peut le solliciter à tout moment  et, plusieurs fois par semaine, un office religieux a lieu dans une cellule aménagée sommairement en chapelle : « La communion se donne soit pendant la messe, soit assez expéditivement  et bizarrement dans les cellules, un peu comme on distribue la soupe ». Ces messes attirent la plus grande partie des condamnés à mort.

• Pour tous, la cérémonie religieuse est d’abord un des rares moments où les condamnés soumis à l’isolement peuvent se rencontrer et échanger. Beaucoup d’entre eux sont soucieux du salut de leur âme.  Robert de Beauplan mentionne notamment le cas de Jean Luchaire  qui trouve dans la religion  « son chemin de Damas » en se faisant baptiser, avant d’effectuer en prison sa communion et de s’y marier religieusement.  L’ancien  éditorialiste de Radio Paris, qui n’est pas de ceux là,  avoue pourtant avoir « en (ses) heures de grande détresse, ardemment envié  ceux qui puisent ainsi dans la prière un espoir, dans la foi une consolation ». Face à la mort annoncée, il expose dans ses mémoires  sa conception qui va à l’encontre des préceptes religieux habituels : « Je crois à l’immortalité du corps et la mortalité de l’âme, écrit-il. Cela ne me chagrine ni ne me trouble. J’ai déjà été mort pendant l’infinité des siècles qui ont précédé ma naissance et je n’en souffrais pas. Je redeviendrai mort pendant l’autre infinité qui suivra mon éphémère incarnation consciente. Pourquoi en souffrirais-je davantage ? Entre ces deux éternités du passé et de l’avenir, il y aura eu l’étincelle de la vie. Je regrette tout au plus sa brièveté fulgurante ». Alors que certains « se préparent à la mort qu’ils redoutent en lisant des livres de piété que l’aumônier leur prête », il avoue préférer le réconfort des romans policiers, sans pour autant dédaigner  des lectures plus substantielles d’ouvrages philosophiques ou de vulgarisation scientifique, tel que “Les deux infinis” , de Marcel Boll. L’ouvrage semble l’avoir suffisamment impressionné pour qu’il  consacre deux longues pages dans ses mémoires à une méditation sur la question de l’infini, étayée par de nombreux exemples : « Voilà qui relègue singulièrement à une place modeste ma comparution devant la cour de justice de la 11ème Chambre correctionnelle », conclut-il.

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VI- LA GRACE PRÉSIDENTIELLE ET LE SÉJOUR À “POISSY LA MERDE”

(FÉVRIER 1946 –JANVIER 1947)

 

NOTES 67 à 101

 

(67) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(68)  Vincent de Moro-Giafferi (1878-1956), ténor du barreau parisien, avait participé en 1913 au procès de la fameuse bande à Bonnot, en défendant Eugène Dieudonné. Tout en menant une carrière politique (député, membre du gouvernement…), on le retrouve lors des grands procès des années 1920-1940 (Landru, Joseph Caillaux…). Il est aussi le principal avocat d’Herschel Grynszpan qui avait assassiné le conseiller d’ambassade allemand Von Rath, à Paris, le 7 novembre 1938, prétexte que prendront les nazis pour déclencher  la Nuit de Cristal.  Il est aussi l’avocat du tueur en série Eugène Weidmann. Jugé en mars 1939, il  sera  le dernier condamné à mort exécuté en place publique en France. Pendant l’Occupation, Moro-Giafferi réside en Corse. Après guerre, il sera élu député de Paris sous la IVème République, siégeant de 1946 à 1956, sous l’étiquette du Rassemblement des Gauches Républicaines. Avec un tel parcours politique, on comprend que Moro-Giafferi eût préféré être « commis d’office » et plutôt que « choisi » par Robert de Beauplan et sa famille pour assumer sa défense.

(69) Abel Hermant (1862-1950) écrivain et académicien, avait appartenu au Groupe Collaboration et au comité d’honneur de la L.V.F. Il avait aussi collaboré aux journaux Aujourd’hui, dirigé par Georges Suarez, et Les Nouveaux temps de Jean Luchaire. Arrêté à la libération, radié de l’Académie française,  il est condamné à  la réclusion à perpétuité en décembre 1945. Il sera toutefois gracié et libéré en 1948. Quant à Georges Claude (1870-1960), savant et auteur de nombreux travaux  sur l’oxygène liquide et les gaz rares, il est à l’origine de la société L’Air liquide et de Lampes Claude. « Inventeur génial », selon  Michèle Cointet, il s’est aventuré en politique. Sous l’occupation, il se déclare partisan de la collaboration, devenant un des orateurs du groupe éponyme, qui « ne ménage ni son temps, ni son argent pour promouvoir la nouvelle Europe ». Traduit devant la cour de justice, il sera condamné à la réclusion à perpétuité avant d’être libéré en  1950,  la suite notamment d’une pétition de l’Académie des sciences.

(70) Bernard Faÿ (1896-1978), professeur de civilisation américaine au collège de France, écrivain catholique et monarchiste, s’était engagé dans le combat anti-maçonnique, les francs maçons étant à ses yeux les responsables de la Révolution. Nommé administrateur de la Bibliothèque nationale en  août 1940, il y  crée un Centre d’histoire contemporaine destiné à inventorier les archives maçonniques saisies dans toute la France et centralisées à Paris. C’est lui aussi qui lance la publication Les documents maçonniques. Arrêté dès le 19 août 1944, il est jugé en décembre 1946 et condamné  aux travaux forcés à perpétuité. Après s’être évadé de l’hôpital d’Angers, où il était soigné  pendant son incarcération à la prison de Fontevraud, il trouve refuge en Suisse où il enseigne. Il sera finalement gracié par le président René Coty.

(71) Sur Charles Rivet (1881-1955), voir la note 54.

(72) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(73) Le pilote Michel Detroyat (1905-1956) avait été arrêté en octobre 1944 sous l’accusation d’avoir organisé un groupe de transports aériens au profit de l’Allemagne nazie. Remis en liberté en novembre 1945, il avait finalement été  jugé et condamné le 14 janvier 1946 à la dégradation nationale et  à vingt ans d’interdiction de séjour. Installé en Espagne, puis en Argentine, il était revenu en France en 1951, participant à des entraînements et à des meetings aériens, avant de piloter des avions de ligne en indochine.

(74) Georges Prade (1904-1992), membre de l’Action française avant la guerre, élu au Conseil municipal de Paris en 1929, vice-président du Conseil général de la Seine en 1934, passait pour «  un homme d’affaires sans scrupules ». Administrateur des Nouveaux Temps depuis 1941, il avait été pressenti par les Allemands pour administrer Paris-Soir et Paris-Midi. Il  dirigeait également une importante société de publicité. Les nombreuses enquêtes de police menées à son sujet pendant son exil helvétique, après la Libération, relèveront que « depuis la veille de la guerre [il était] une personnalité politique et mondaine très parisienne, familier des grands restaurants et des stations touristiques en vogue. Il menait alors un train de vie important. Il avait de nombreuses relations parmi les fournisseurs de mode et les commerçants de luxe et dans les milieux artistiques et mondains », selon Les Cahiers Max Jacob.   De 1940 à 1944, ses fonctions politiques et commerciales le mènent à fréquenter autant les autorités allemandes au plus haut niveau que les milieux mafieux parisiens. En février 1944, il s’était toutefois investi dans la demande de libération du poète Max Jacob. Après son départ en 1951 de la Suisse, où il s’était exilé, il se recyclera dans les champagnes, sans pour autant renier ses idées. En 1948, Prade déploie ainsi une action en faveur de Céline. Il poursuit son engagement militant, en participant au congrès des Forces nationales d’Europe qui, selon Luc van Dongen, réunit une «belle brochette de l’extrême droite européenne»: des néo-pétainistes, comme Prade, mais aussi toute une série de néonazis. Ce congrès était organisé par le Nouvel Ordre Européen, mouvement d’extrême droite paneuropéen fondé en 1951, dont le chef de file était le Suisse Gaston Amaudruz.

(75) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(76)  Sur l’entrevue entre Robert de Beauplan et son fils Cyrille, voir notamment  le témoignage de Garros cité  par Marie-France Raflin, dans Socialisme ou barbarie, du vrai communisme à la radicalité (Thèse de doctorat de sciences politiques sous la direction de René Mouriaux, soutenue le 26 novembre 2005). Le texte de la  thèse est accessible sur Internet (voir notamment les pages 240-242).

(77) L’éditeur d’origine belge Robert Denoël (1902-1945) avait fondé dès 1930 la maison d’édition Denoël et Steele, qui devint rapidement une des plus importantes sur la place de Paris. À son catalogue figuraient aussi bien  Eugène Dabit, Philippe Hériat ou Louis Aragon, que des auteurs nettement marqués à droite ou à l’extrême droite, comme Robert Brasillach ou Louis Ferdinand Céline. Sous l’Occupation, Denoël  réédite plusieurs titres de Céline, dont Les Beaux draps (1941) et inaugure une collection, « Les juifs en France ». Il est aussi l’éditeur des Décombres de Lucien Rebatet, un des plus grands succès de librairie sous l’Occupation. Inculpé d’intelligences avec l’ennemi en février 1945, il est finalement acquitté pour « insuffisance de charges ». Robert Denoël, qui  était en train de reprendre le contrôle de sa maison d’édition, est assassiné, dans des conditions inexpliquées, le 2 décembre 1945, en plein Paris.

► Sur Robert Denoël, voir le site le plus complet et le plus  riche en informations : www.thyssens.com.

(78) Fils d’agriculteurs, Albert Naud (1904-1977) se destinait à la carrière d’enseignant, avant de s’installer à Paris et de bifurquer d’abord vers le journalisme, à l’Écho de Paris . Il y fait la connaissance d’Henri de Kerillis, chef des informations politiques et dirigeant du Centre de propagande des républicains nationaux, dont il devient un des principaux orateurs  dans les années 1930. En 1933, après avoir obtenu sa licence en droit, Albert Naud devient avocat au barreau de Paris et plaide notamment lors de  procès d’assises. Premier secrétaire de la Conférence des avocats du barreau de Paris en 1934-1935, il est amené à défendre son mentor Henri de Kerillis mais aussi le Colonel François de la Rocque, fondateur des Croix de Feu. Démobilisé en 1940, Albert Naud reprend ses activités d’avocat tout en rejoignant la Résistance, ce qui lui vaut d’être arrêté en janvier 1941 et inculpé avec d’autres avocats pour « propagande gaulliste ». Il est alors  emprisonné pendant deux mois à la prison de Santé. Une fois libéré, il rejoint à nouveau la résistance et participe aux combats de la libération de Paris. Ayant repris son métier d’avocat, il est commis d’office en 1945 pour assurer la défense de Pierre Laval,  avec Jacques Baraduc et Yves Frédéric Jaffré. Tous les trois demanderont à être déchargés de ce dossier « pour protester hautement devant l’opinion, afin qu’elle sache que, dans une telle affaire, il y a des avocats sans dossier ». Albert Naud y consacrera d’ailleurs un livre intitulé Pourquoi je n’ai pas défendu Laval. Outre Henri Béraud, Pierre-Antoine Cousteau et Bernard Ménétrel, il a aussi assumé la défense d’Adrien Marquet, de Louis-Ferdinand Céline, ainsi que de Mathilde Carré. Par la suite, Albert Naud a été amené à plaider dans des dossiers emblématiques  tels que l’affaire Ben Barka ou l’affaire Gabrielle Russier. Partisan farouche de l’abolition de la peine de mort, il aussi participé  au scénario du film Mourir d’aimer (1971), inspiré de l’affaire Gabrielle Russier.

(79) Pierre Laval (1883-1945), après s’être réfugié à Sigmaringen entre septembre 1944 et avril 1945, avait pu gagner l’Espagne de Franco mais ce dernier devait finalement le remettre aux autorités françaises en juillet 1945.  Après une instruction bouclée en moins d’un mois et un procès devant la Haute cour de justice qui dura seulement 6 jours, dont 2 hors de la présence de l’intéressé,  Pierre Laval est condamné à mort le 9 octobre 1945. Il est  exécuté 6 jours plus tard, dans l’enceinte de la prison de Fresnes, après avoir tenté de mettre fin à ses jours en s’empoisonnant : « Il n’avait pas demandé sa grâce au général de Gaulle mais l’ouverture d’un nouveau procès. L’Histoire l’eût mérité », écrit l’historien Jean-Paul Cointet. Plusieurs demandes de révision du procès ont été présentées sans succès  par son gendre René de Chambrun qui a consacré par ailleurs plusieurs ouvrage à la défense – justification de la politique menée par Pierre Laval sous l’Occupation.

(80) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(81) Jean Hérold-Paquis (1912-1945) avait suivi Jacques Doriot en Allemagne et il avait été nommé à la tête de Radio Patrie, la radio du P.P.F. installée à Bad-Mergentheim, concurrente de la Radio Ici la France, que dirigeait Jacques de Lesdain, depuis Sigmaringen. Arrêté le 15 mai 1945 (un mois et demi avant Robert de Beauplan) alors qu’il tentait de pénétrer en Suisse, il n’avait été remis  aux autorités françaises que le 7 juillet. Condamné à mort le 17 septembre 1945 par la cour de justice de la Seine, il devait être exécuté le 11 octobre suivant.

(82) Le général Henri Dentz (1881-1945) avait dû remettre la capitale aux Allemands le 14 juin 1940, en tant que  commandant de la région militaire de Paris. Suite à la disparition de Jean Chiappe, il avait ensuite été nommé haut commissaire pour les mandats du Levant. Sur ordre de l’amiral Darlan, il avait autorisé la venue d’avions   de la Luftwaffe qui devaient, à partir des aéroports de Syrie, mener des missions vers l’Irak. Dentz s’était aussi opposé par la force aux troupe anglaises et à celles des FFL qui avaient attaqué en juin 1941, au sud du Djebel druze, allant jusqu’à demander l’aide militaire allemande. Arrêté le 4 septembre 1944 à Grenoble et incarcéré à Fresnes, il est traduit devant la haute cour de justice, pour « intelligences avec l’ennemi en vue de favoriser ses entreprises ». Il sera condamné à mort le 20 avril 1945. Une peine commuée  en réclusion a perpétuité, le 18 octobre suivant, après la grâce décidée par le Général de Gaulle, « compatissant à ce drame du soldat perdu », selon ses Mémoire de guerre. Gravement malade, souffrant du froid et de malnutrition, Dentz est mort à Fresnes le 13 décembre 1945.

(83) Voir sur ce blog la biographie de Jacques de Lesdain, « Itinéraire(s) d’un collaborateur », notamment les parties V et VI. Quant à Marcel Déat (1894-1955), après avoir fui Sigmaringen à la fin d’avril 1945, il avait trouvé refuge à Bolzano, à Milan et à Gênes. Il finira par se fixer à Turin en 1947, après avoir bénéficié de la filière religieuse et avoir envisagé de gagner l’Argentine. Recueilli par l’Institut Jeanne d’Arc, un couvent franciscain, il y vivra sous l’identité du Professeur Leroux,  jusqu’à sa mort, survenue le 5 janvier 1955. Marcel Déat avait été condamné à mort par contumace.

(84) André Algarron (1909-1980), rédacteur en chef du Petit Parisien, éditorialiste à Radio Paris (1943-1944), directeur de Radio Patrie (1944-1945), a été condamné à mort le 27 novembre 1946, avant être gracié en 1947 par le président de la république, Vincent Auriol.  Pierre Antoine Cousteau (1906-1958) et Lucien Rebatet (1903-1972) avaient été également condamnés à mort par la Cour de justice de la Seine, quelques jours plus tôt,  le 23  novembre 1946. Ils ont ensuite bénéficié, eux aussi,  d’une mesure de grâce prononcée en 1947.   Quant à Claude Jeantet (1902-1982) qui avait contribué à la reparution d’une édition du Petit Parisien lors de l’exode des collaborateurs outre Rhin, il avait été  jugé en même temps que Cousteau et Rebatet. Échappant toutefois à la peine de mort, au titre des circonstances atténuantes, il avait été  condamné aux travaux forcés à perpétuité, en novembre 1946. Gracié en 1951, il reprendra ses activités journalistiques dans la presse d’extrême droite, jusqu’à sa mort survenue en 1980. Pierre-Antoine Cousteau et Lucien  Rebatet,  feront de même.

(85) Si quelques extraits ont pu être publiés par le Figaro, du 16 au 27 octobre 1945, peu après son exécution, il faudra attendre juin 1948 pour que l’édition intégrale des mémoires de Jean Hérold-Paquis paraisse sous le titre Des illusions…Désillusions,  aux éditions Bourgoin. Il est vrai que les portraits souvent sarcastiques que brosse Hérold-Paquis, peuvent passer pour autant de  témoignages à charge.

(86) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(87) Condamné à mort par la haute cour de justice en novembre 1947, l’amiral Jean de Laborde  verra sa peine commuée en 15 ans de réclusion. Il sera gracié en septembre 1951 par le président de la république  Vincent Auriol après plusieurs années de détention à la prison de Clairvaux. Sa condamnation  sera amnistiée en  1959.

(88) Si Robert de Beauplan, comme la plupart des « politiques » n’a pas connu le mitard à Fresnes, il aura l’occasion d’y faire un séjour à la centrale de Poissy, comme on pourra le voir plus loin.

(89) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(90) En France, les caméras et appareils photos sont interdits dans les salles d’audience, en vertu de la loi du 6 décembre 1954, qui a modifié la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Elle prohibe « tout appareil permettant d’enregistrer, de fixer ou de transmettre la parole ou l’image ». A la suite d’une série de procès perturbés par les journalistes, cette loi a été votée dans le but de préserver la sérénité des débats et le travail de la justice. L’article 308 du Code de procédure pénale rappelle qu’elle s’applique « dès l’ouverture de l’audience », et en définit les sanctions. Les dessinateurs de presse, beaucoup plus discrets,  sont donc les seuls autorisés à capter des moments d’audience, en image, leur dessin étant considéré comme une interprétation. Lorsque Robert de Beauplan est jugé, de même que lors des grands procès de l’Épuration, cette loi n’avait pas encore été votée, ce qui explique que l’on dispose de nombreuses photos sur le déroulement des audiences.

(91)  Né le 30 juillet 1885 à Tulle, Henri Picard a fait des études de droit à la faculté de Toulouse, avec notamment Vincent Auriol pour condisciple. Il a débuté comme juge à Saumur, en 1911. Après la première guerre mondiale, à laquelle il a participé, il a été nommé procureur de la république, d’abord à Baugé (1919) puis à Tulle (1924). Il a rejoint la capitale en 1928, comme  substitut à la première chambre du Tribunal de la Seine, avant d’être promu substitut du procureur général de la République près la cour de Paris, puis avocat général en 1937. Sous le Front Populaire, Vincent Auriol devenu garde des sceaux l’appelle comme conseiller technique  à son cabinet. En  1940, il est avocat général à la Cour de cassation. Sous l’Occupation, il participe  à la résistance : « En leur logis de Vincennes, l’avocat général et madame Picard accueillent courageusement nombre de résistants, et notamment un avocat qui sous des noms de guerre fréquemment modifiés : Bourgeois, Thibaut, militait dans la clandestinité. Henri Picard s’efforce alors d’aider des réfractaires au S.T.O. et se tient en liaison avec la Résistance judiciaire », lit-on dans l’hommage qui lui est rendu après son décès. À la libération, il est amené à présider la cour de justice de la Seine : « En cette qualité, dans les affaires les plus complexes “ il marquera de son esprit et de sa plume” des arrêts qui ont été justement célébrés comme “des monuments de clarté souveraine ». En 1950, il accède  au poste de 1er président de la cour de cassation, avant d’achever sa carrière au conseil supérieur de la magistrature en 1959. Henri Picard est décédé le 20 septembre 1964.

(92) Maurice Clément Fouquin a débuté sa carrière en août 1930  comme juge de paix, un poste qu’il a occupé durant quatre ans, à Bannalec (Finistère). Il a été ensuite juge et substitut près les tribunaux de Charleville-Mézières et du Havre (1934-1944),  avant de rejoindre le  parquet de la Seine à la Libération. En tant que commissaire du gouvernement à la Cour de justice de la Seine, il est intervenu dans un grand nombre de procès de l’Épuration. Il a ainsi requis  lors des procès des journalistes de Je suis partout (Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau et Claude Jeantet), des éditeurs Robert Denoël et Baudinière, mais aussi des miliciens auteurs de l’assassinat de Jean Zay. Il a été nommé substitut du procureur général près la cour d’appel de Paris, le 26 décembre 1957 puis avocat général, près la même cour d’appel le 17 novembre 1962. En 1965, il a été nommé conseiller à la Cour de cassation.

 (93) Georges Suarez, premier journaliste condamné à mort par la cour de justice de la  Seine a été exécuté le 5 novembre 1944. Quant à Paul Chack et Robert Brasillach, ils ont été respectivement exécutés les 9 janvier 1945 et 6 février 1945.

(94) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(95) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(96) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(97) Louis Baschet (1889-1972) est alors sous le coup de poursuites judiciaires.  Dès la libération, tous les biens de la société éditrice de l’Illustration (immeubles, imprimerie de Bobigny…) ont été placés sous séquestre de l’administration des Domaines et l’entreprise a été pourvue d’office d’un administrateur provisoire.  Poursuivi, le 1er décembre 1944, en même temps que son père René Baschet (1860-1949), pour  « atteinte à la sûreté de l’Etat», au motif d’avoir maintenu la publication de l’Illustration sous l’Occupation, Louis Baschet bénéficiera avec ce dernier d’un non lieu rendu le 22 juillet 1948. Quant à la société éditrice, une information judiciaire a été ouverte contre elle, le 22 octobre 1945. Le 18 juillet 1949, trois semaines avant la disparition de René Baschet et au terme de près de quatre ans d’instruction, la société fait l’objet d’une ordonnance de renvoi devant la cour de justice de la Seine. Comme lors du procès de Robert de Beauplan, la cour est présidée par Henri Picard, tandis que Maurice Clément Fouquin  occupe les fonctions de commissaire du gouvernement.  Jacques de Lesdain, rédacteur politique de l’Illustration étant en fuite, il est décidé de disjoindre son cas, avec un jugement qui sera prononcé par contumace. De son côté, Louis Baschet fait valoir que son père, décédé quelques mois plus tôt,  et lui avaient précédemment obtenu de la cour de justice une décision de classement, basée surtout sur leurs efforts pour tenter de soustraire l’Illustration à l’emprise allemande. Il réclame donc un arrêt d’acquittement. Une thèse à laquelle souscrit  le commissaire du gouvernement Fouquin, au point d’abandonner l’accusation. Après quoi, les avocats demandent logiquement à la cour de justice de relaxer la société Baschet et Cie, éditrice de L’Illustration. A la fin de l’audience toutefois, avant que la décision ne soit rendue,  une brochure intitulée « l’Illustration sous l’occupation allemande » est distribuée aux abords de la salle d’audience. En préface figure  une lettre du  » bureau permanent de la fédération de la presse clandestine  » demandant à la cour de justice de condamner tous les journaux coupables de collaboration, y compris L’Illustration. Finalement, c’est le 6 décembre 1949 que l’arrêt est rendu. À la différence de ses dirigeants, l’entreprise avec tous les biens qui lui appartiennent, se retrouve condamnée par la cour de justice de la Seine à la dissolution et à la confiscation du dixième de son patrimoine. Louis Baschet va dès lors batailler pendant plusieurs années sur le terrain juridique contre cette décision.  Un arrêté du 14 janvier 1952 limitera la confiscation aux seuls biens qui avaient servi directement à la parution de l’Illustration, ce qui conduit à la restitution de plusieurs immeubles, mais pas à celle de l’imprimerie de Bobigny, ni du siège du 13 rue Saint-Georges. Le 18 juin 1954, la société éditrice pourra finalement recouvrer la totalité de ses biens, à la suite du décret de grâce présidentielle qui la relève de toute condamnation. On pourra remarquer que, finalement,  dans les jugements qui ont concerné la presse après guerre, les journalistes ont souvent été sanctionnés plus sévèrement que ne l’ont été les propriétaire des mêmes journaux. Ce que Robert de Beauplan ne manque pas de souligner, à plusieurs reprises, dans ses mémoires.

(98) Extrait de la préface aux mémoires inédits de Robert de Beauplan, L’aventure commence à soixante ans (ouvrage cité). Après avoir divorcé de son premier époux, Bernard Dorizon, Claude de Beauplan (1914-1981) a épousé le couturier anglais Joe Mattli (1907-1983) et elle s’est fixée au Royaume Uni. C’est là que l’a rejointe sa mère, Marsa de Beauplan, décédée en 1947. On  pourra se reporter à sa biographie qui figure sur ce blog dans l’article L’ascendance et la descendance de Robert de Beauplan.

(99) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(100) Guy des Voisins-Lavernière (1904-1957) avait épousé à Megève, le 27 décembre 1941, l’actrice Corinne Luchaire (1921-1950), la fille de Jean Luchaire, directeur des Nouveaux Temps et président de la Corporation nationale de la presse française. Un mariage qui ne dura que quelques jours. Dans ses mémoires, Ma drôle de vie, l’actrice affirme d’ailleurs n’avoir éprouvé que « de l’aversion » pour lui. Pratiquant le marché noir, fréquentant assidûment  la sinistre « bande à Lafont », rue Lauriston,  Guy des Voisins se retrouve incarcéré à Fresnes, à la libération. Il est décédé en 1957. Louis Malle et Patrick Modiano, les scénaristes du film Lacombe Lucien (1974) se sont inspirés partiellement de son histoire pour camper le personnage de Jean-Bernard de Voisin, interprété par Stéphane Bouy. La fin tragique en plus.

(101) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

 

POINTS DE REPÈRE…

12 février 1882 : Naissance à Meudon, « de mère non dénommée ».

1903 : Agrégé de Lettres et début d’une carrière professorale.

1910 : Premiers articles dans Le Matin.

6 novembre 1912 : Mariage avec Marsa Roustan

1914 : Premiers articles dans L’Illustration.

1917 : Attaché à l’Etat-major du futur maréchal Pétain.

1919-1921 : Rédacteur en chef au journal L’Eclair puis à La Liberté.

1923 : Succède à Gaston Sorbets comme critique dramatique à L’Illustration.

7 mars 1925 : Chevalier de la légion d’honneur (Son dossier à la chancellerie  n’est pas communicable).

9 novembre 1935 : Divorce et se remarie avec Charlotte Debouzée.

1923-1942 : Collabore au magazine L’Illustration et à son supplément La petite Illustration.

1942-1944 : Editorialiste au journal Le Matin et à Radio Paris.

18 août 1944 : Quitte la capitale  et se cache dans la Sarthe.

29 juin 1945 : Arrestation à Juigné (Sarthe) et internement à la prison de Fresnes.

27-28 novembre 1945 : Procès à Paris devant la Cour de justice de la Seine et condamnation à mort.

23 février 1946 – 3 janvier 1947 : Grâce et commutation de la peine de mort en réclusion à perpétuité. Internement à la centrale de Poissy.

3 janvier 1947 : Transfert des « prisonniers âgés » au pénitencier de l’île de Ré, à Saint-Martin-en-Ré.

1951 : Transfert au centre pénitentiaire de la Châtaigneraie, à la Celle-Saint-Cloud.

Décembre 1951 : Décision de grâce médicale et transfert à l’hôpital de Versailles.

22 décembre 1951 : Décès de Robert de Beauplan à l’hôpital de  Versailles.

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