ROBERT DE BEAUPLAN (1882-1951), AU REGARD DE SES MÉMOIRES INÉDITS II- UN PILIER DE LA RÉDACTION DE L’ILLUSTRATION (1920-1939)

Jean-Paul PERRIN

perrinjp@sfr.fr

À l’aube des années 1920, Robert de Beauplan a définitivement renoncé à  l’enseignement des Lettres. Après avoir fait ses premières armes de journaliste, dès les années 1910,  au Matin, en même temps qu’à L’information, il a commencé à collaborer au magazine L’Illustration où son propre beau-père, Maurice Normand, rédacteur en chef, l’a fait entrer pendant la Grande guerre (voir la première partie de la biographie). Désormais, au sein de la rédaction, il va  jouer un rôle de plus en plus important, au point qu’on le mentionne parfois comme “rédacteur en chef », ce qu’il n’a été, en réalité, à aucun moment. Politique intérieure, relations extérieures, actualités économiques, grands événements de la vie culturelle, entre musique, cinéma ou théâtre, vie mondaine aussi, ou encore simples articles de commande ou de circonstance…Rien n’échappe à sa plume prolixe, au point de faire de lui un des “piliers” de la rédaction de L’Illustration.

•  LE RETOUR À LA PAIX

 ET LE CHOIX DÉFINITIF DU JOURNALISME…

• Après sa démobilisation, Robert de Beauplan tire un trait définitif sur sa carrière d’enseignant en   optant pour le journalisme. Il entre alors  au journal  l’Eclair, dont il devient le rédacteur en chef.

Bandeau l'Eclair
D’abord rédacteur en chef de L’Eclair...
La liberté
puis de La Liberté.

• On le retrouve ensuite à  La Liberté, où il occupe aussi pendant quelques mois le poste  de rédacteur en chef (1920-1921), avant qu’il ne rejoigne à plein temps L’Illustration où son beau-père, Maurice Normand (1864-1923), rédacteur en chef, l’avait déjà introduit.

NORMAND Maurice
Maurice Normand, rédacteur en chef de L’Illustration

• Le 1er mars 1923, après la mort de ce dernier, le journal Le Gaulois mentionne que Robert de Beauplan va succéder  à Gaston Sorbets, lui-même promu rédacteur en chef, et qu’il devient ainsi le critique dramatique de L’Illustration.  C’est lui qui, au-delà des critiques théâtrales et cinématographiques insérées dans l’hebdomadaire, aura la responsabilité de superviser La Petite Illustration. Cette collaboration n’est cependant pas exclusive puisque l’on retrouvera sa signature au bas de critiques dramatiques publiées dans Comœdia.

René BASCHET (1912)
René Baschet, directeur depuis 1904

• Lancé en 1904 par René Baschet sous le titre  L’Illustration Théâtrale, le supplément est d’abord proposé gratuitement aux abonnés. Il publie, en fonction de l’actualité, le texte complet de pièces de Gabriele d’Annunzio, Georges Courteline, Georges Feydeau, Anatole France, Edmond Rostand ou encore Tristan Bernard et Henri Bataille. Bien que la  formule ne soit  pas rentable, entre les coûts d’impression et les droits d’auteur, elle contribue au rayonnement de L’Illustration. C’est en 1913 que la publication est devenue La Petite Illustration, proposant désormais romans et pièces de théâtre, à un rythme hebdomadaire, ce qui permet de drainer  de nouvelles recettes publicitaires.

• À partir de 1925, un supplément cinématographique est joint au  journal, quatre ou cinq fois par an. Dans  son livre  Les enfants de Shylock ou l’antisémitisme sur scène (18), Chantal Meyer-Plantureux se montre critique à l’égard de la revue et du travail que réalise Robert de Beauplan. revue00178Elle note que le texte de chaque pièce est accompagné d’une « revue de presse assez édulcorée : les articles désagréables pour l’auteur ou le metteur en scène sont soigneusement écartés ou font l’objet d’une coupe sombre pour ne blesser personne. Robert de Beauplan, ajoute-t-elle, n’est d’ailleurs pas réellement critique dramatique. Il se contente de faire un résumé de la pièce et de donner la parole à ses confrères ». A propos du supplément cinématographique, elle précise : « L’intrigue du film ou des films présentés est longuement développée et la revue est illustrée de nombreuses photographies provenant des films ».  Ce point de vue, l’hebdomadaire Les Lettres françaises (1er décembre 1945) le partage, avec d’autres journaux, en écrivant lors du procès de Robert de Beauplan  devant la cour de justice de la Seine : “Longtemps directeur de L’Illustration théâtrale, il y donnait à grands coups de ciseaux une revue de la critique qui, sous une apparence objective était soigneusement expurgée de toute opinion subversive ou  hétérodoxe. Le choix même des pièces reflétait le conformisme  de la maison”.

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Robert de Beauplan et son épouse (© S. Bruel-Normand)

• La  proximité que Robert de Beauplan entretient, durant un quart de siècle, avec le monde du théâtre, du cinéma et des lettres, ajoutée à  ses participations aux diverses réceptions et aux  premières cinématographiques ou théâtrales, vont contribuer à donner de lui une image de « viveur », de « noceur » et de “fêtard”, voire de “vieux beau” s’évertuant à jouer les Don Juan. Une image  que l’accusation pointera lors de son procès en 1945. On y verra même une des raisons de ses nombreuses compromissions dans la presse et la radio de la collaboration, rendues nécessaires par des besoins financiers de plus en plus importants. « Noctambule impénitent », « fantoche du monde où l’on s’amuse », « assidu des boîtes de nuit », sont quelques-unes des appréciations dont la presse de la libération fera ses gorges chaudes. Les lettres françaises (1er décembre 1945) écrivent ainsi : “Robert de Beauplan (…) était certes une physionomie bien parisienne. Habitué des “premières”, il y plastronnait, sanglé dans un costume croisé à la pochette ébouriffante. Dans les boîtes de nuit, il semblait être son propre hôte, car il avait le physique et l’élégance d’un patron de Night Club (…). En dépit de son nom, de sa culture, de ses diplômes universitaires, Robert de Beauplan demeure (…) fidèle à ce qu’il fut toujours : un Français moyen bourgeois, brillant,  et borné. Aimant l’argent et les plaisirs faciles qu’il procure”…

RDB DEAUVILLE 1922 Journal Le gaulois 18 août 1922
Vie mondaine…(Le Gaulois – 18 août 1922) (© BnF Gallica)

• Dans l’Aurore (27 novembre 1945), Francine Bonitzer ne se montrera guère plus charitable, parlant de “son aspect de vieux beau”. Reprenant des termes de l’acte d’accusation, elle pointera ses “gros besoins d’argent“, expliquant qu’il “préférait à la vie de famille les relations aventureuses avec de jeunes femmes”. Franc-Tireur (27 novembre 1945) ajoutera que “encore beau garçon, malgré ses soixante-trois ans, il accepte avec satisfaction certains rappels de sa galanterie”. Des plaisirs à la vénalité, il n’y aurait donc eu qu’un chemin naturel : “On a dit qu’il lui fallait beaucoup d’argent pour ses plaisirs. En plus de ses appointements, il aurait touché des enveloppes et même des valises”. Dans la plupart des journaux, la tonalité restera le même.

L'homme Libre 12 novembre 1932
Les “risques du métier”…(L’Homme libre – 12 novembre 1932)

• Cette image particulièrement négative, sans la rejeter totalement, Robert de Beauplan cherche à la détricoter dans ses Mémoires, parlant au contraire d’une « existence assez calme et de confort bourgeois » : « Son apparente irrégularité était superficielle. Elle tenait surtout, de cinéma et de plaisir, qui, si elle agréait mes goûts, était d’abord pour moi une nécessité de métier ». Il reconnaît certes avoir été « un familier des dancings ou autres établissements nocturnes, au début de l’entre deux guerres, très précisément de 1919 aux environs de 1930 », mais pour se justifier, il invoque « la folie du moment ». Par contre, il affirme avoir tiré un trait définitif sur ce mode de vie après 1930 : « J’ai continué par une obligation qui ne me déplaisait nullement à suivre toutes les répétions générales ou les grandes présentations cinématographiques, c’est à quoi se bornait ma mondanité. Je ne mettais plus les pieds au cercle des Escholiers (…), un inépuisable dispensateur de frivolités parisiennes ». Finalement, pour Robert de Beauplan, tout ceci n’aurait été qu’une « légende » sur laquelle il livre son explication : « Le dévergondage de conduite qui m’était attribué n’avait pas seulement pour but de me discréditer moralement. C’était une arme plus dangereuse encore : comment douter qu’il ne se créât de gros besoins  d’argent ? Pour subvenir à des exigences  qui, au fur et à mesure que je vieillissais devaient devenir plus lourdes, je n’avais pas hésité à me vendre aux Allemands »… (19)

 

• MARSA DE BEAUPLAN,

UNE BRÈVE CARRIÈRE AU CINÉMA

(1925-1927)

• Les années 1920, c’est aussi le moment où Marsa de Beauplan, sans doute encouragée par son époux, ébauche une carrière cinématographique. En 1925, elle campe un second  rôle, celui de  la Comtesse de Herpel, dans un film muet d’Édouard Chimot (1880-1959), qui dure près d’une heure et demie.  Affiche l'ornière Marsa de BeauplanProduit par la firme Maxy’s Film et intitulé L’ornière ou Micheline Horn, il conte  l’histoire d’une  petite Alsacienne qui se laisse séduire par un valet beau parleur et peu recommandable. Ce dernier s’arrange pour qu’elle le suive à Paris où elle travaille comme femme de chambre. Grisée par les tentations de la capitale, elle quitte sa place, devient une femme élégante et entretenue, et mène une vie joyeuse. Mais retombant bientôt sous la coupe du redoutable valet, elle connaît la déchéance…Du pur mélodrame.  Au générique du film, sorti le 16 janvier 1925,  figurent Ginette Maddie (1898-1980),  Madeleine Guitty (1870-1936), Gabriel Signoret (1878-1937) et Gabriel de Gravone (1887-1972), vedettes du muet. À la sortie du film, Paris-Soir (24 janvier 1925) salue « Madeleine Guitty (qui) joue avec sobriété et Marsa de Beauplan (qui) a bien compris un rôle dont elle tire des effets charmants ». Dans Le Journal (23 janvier 1925), Jean Chataigner, couvrant d’éloges chacun des acteurs,  écrit: « La distribution des rôles suffirait seule à déceler la valeur du film. Ginette Maddie et Signoret y sont remarquables et en pleine possession d’un métier dont ils savent les moindres finesses. Gabriel de Gravone  n’est pas moins excellent, Madeleine Guitty toujours pittoresque, Marsa de Beauplan, élégante, aimable, intelligente et exacte ».

L'Ornière Cinéa Ciné 15 juillet 1924 MDB
Marsa de Beauplan (à droite) dans L’ornière

• À la suite de ce premier essai, sa carrière cinématographique semble lancée. Léonce Perret qui envisage de tourner Madame Sans-Gêne lui confie un second rôle, celui de Madame de Wasselot. Dans un bref écho daté du 21 mai 1925, Le Petit Journal  affirme que le scénariste Henry Roussel (1875-1946) a retenu Marsa de Beauplan pour interpréter le rôle de Joséphine de Beauharnais dans le film “Destinée”. L’information est même confirmée par L’Intransigeant. Le film sera bien tourné, mais c’est l’actrice Ady Cresso qui interprétera le rôle de Joséphine. Ce n’est toutefois que partie remise.

• Deux ans plus tard, Marsa de Beauplan reprend le chemin des studios, en interprétant le rôle de Madame Poisson, la mère de la Pompadour, dans “Madame Pompadour”, un film d’Herbert Wilcox (1892-1977), produit par la British national film. Cette fois-ci, elle côtoie au générique Dorothy Gish (1898-1968), Antonio Moreno (1887-1967), Henri Bosc (1884-1967), Cyril McLaglen (1899-1987) et  Gibb McLaughlin (1884-1960).Affiche Mme Pompadour Film Marsa de Beauplan

• Dans le journal Comœdia (11 février 1927), Marsa de Beauplan signe un article dans lequel elle explique « Comment (elle) a eu pour fille Dorothy Gish» : « Je viens de passer six semaines à Londres où j’ai eu le grand plaisir de tenir, auprès de Miss Dorothy Gish, le rôle de madame Poisson dans le film (…) que la British National Picture tourne actuellement dans le splendide studio d’Elstree», écrit-elle en préambule, avant de revenir sur la genèse de sa participation au film. C’est au cours d’un déjeuner chez le peintre et décorateur Jean-Gabriel Domergue (1889-1962), auquel on avait demandé des maquettes de décors et de costumes, qu’elle a croisé  Dorothy Gish et Herbert Wilcox, alors à la recherche d’un Louis XV qui soit « élégant et juvénile ».Ce sera Henri Bosc.

Marsa de Beauplan 1927
Marsa de Beauplan (1927)

• Pour camper Madame Poisson, qui apparaît seulement dans le prologue, alors que sa fille est entre l’enfance et l’adolescence, Wilcox avait jeté son dévolu sur Madeleine Guitty. Son choix se portera finalement sur Marsa de Beauplan, au prix de quelques modifications dans la conception du personnage : « J’étais la seule française de la troupe. Mais je parle couramment l’anglais et je ne me suis sentie nullement dépaysée  parmi des gens d’ailleurs charmants et d’une courtoisie  exquise, des directeurs  au dernier des machinistes ». Elle précise ensuite les contours de son rôle : « Le premier jour où j’ai tourné, ma fille avait quatorze ans et Miss Gish, sous cet aspect, était ravissante. Le lendemain, ma fille n’avait plus que neuf ans et c’était une adorable petite Anglaise qui m’appelait “French  Mammy”. Le surlendemain, il est vrai, elle avait vingt-quatre ans et je devais la présenter au roi ». Le film est supervisé par Ewald André Dupont (1891-1956), un des pionniers du cinéma allemand,  réalisateur de “Variétés”, un film qu’elle qualifie  « d’admirable production ».

• Au fil de son récit, elle en profite pour louer la qualité des studio d’Elstree, dont  “Madame Pompadour” constitue le tout premier tournage : Ils sont « aménagés avec une perfection matérielle et technique, un confort et même un luxe que ne connaissent malheureusement pas  nos studio français », ce qui la conduit même à écrire : «  Je suis persuadée que si nous possédions des installations équivalentes, les plus grandes stars d’Amérique n’hésiteraient pas  à venir tourner chez nous où la vie leur serait tout de même plus agréable ».MARSA BEAUPLAN Cinearté 1928 Mme Pompadour L’ordre et  la discipline avec laquelle travaillent les différents personnels techniques, des électriciens et des machinistes jusqu’aux opérateurs, la méticulosité de la mise au point des éclairages, justifient à ses yeux la longueur des journées de travail. Elles peuvent s’étirer, selon elle, jusqu’à « dix et parfois douze heures, même le dimanche », sans pour autant susciter la moindre plainte. Dans cette distribution de louanges, Marsa de Beauplan n’oublie pas Herbert Wilcox, « un merveilleux metteur en scène (qui) indique les moindres jeux, avec une patience, une douceur, une compréhension remarquables ». Quant à Dorothy Gish, elle se révèle différente des autres stars, telles Gloria Swanson ou Mary Pickford, qu’elle  dit avoir eu l’occasion de connaître à Paris.  C’est, sous sa plume, « une femme d’une charmante simplicité, d’une haute intelligence, d’une culture supérieure, ayant beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup réfléchi, et ne vivant que pour son art ». Il reste que le fait d’être l’épouse d’un journaliste qui rédige des critiques cinématographiques puisse passer pour suspect : n’aurait-elle donc pas dû au moins opter pour un pseudonyme ? La réponse est directe : « Sous quel nom j’ai tourné ? Ma foi, sous le mien. Je n’ai jamais songé à en changer ». Et de préciser les raisons qui l’y ont poussée : «  Lorsqu’une femme du monde se met à faire du théâtre ou du cinéma, elle n’a pas à s’en cacher sous un pseudonyme. Les distinctions sociales et les préjugés d’autrefois ne sont plus de mise aujourd’hui où tant d’artistes sont elles-mêmes de parfaites femmes du monde ». La carrière de Marsa de Beauplan n’ira cependant pas plus loin et “Madame Pompadour” sera son ultime film.

• ROBERT DE BEAUPLAN  À  “L’ILLUSTRATION”

UN JOURNALISTE POLYGRAPHE

À L’INFLUENCE PRÉPONDÉRANTE

• Loin de s’en tenir aux suppléments théâtral et cinématographique, Robert de Beauplan voit rapidement ses champs de compétences s’élargir à la politique intérieure ou à la diplomatie, ce qui fait de lui  un des principaux rédacteurs de l’hebdomadaire auquel il  collaborera jusqu’au printemps 1942.

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Le siège de L’Illustration (13 rue Saint-Georges à Paris)

 • Il  signe sous son nom mais aussi sous le pseudonyme de Robert Lambel, déjà utilisé dans ses tout premiers textes publiés pendant la Grande guerre. L’historienne Michèle Cointet, spécialiste de l’histoire de l’Occupation et du régime de Vichy,  (20), considère qu’il «contribue à orienter (L’Illustration) à droite ».  Un jugement que rejette l’intéressé dans ses mémoires, affirmant n’avoir « jamais été ni un polémiste, ni même un journaliste politique, au sens propre du mot ». D’ailleurs, précise-t-il,  « c’était là un terrain où “L’illustration”, circonspecte, ne s’aventurait guère, et j’y assurais, entre autres, une rubrique de politique étrangère. Je le faisais en plein conformisme avec les opinions de notre clientèle bourgeoise, traditionnellement patriote et également défiante à l’égard du national-socialisme et du communisme, quitte à laisser anonymes ou à signer d’un pseudonyme, les articles au bas desquels, pour une raison quelconque, il me déplaisait de mettre mon nom ». (21)

René BASCHET (1937)
René Baschet (1860-1949), directeur de L’Illustration
Louis BASCHET Bnf 1934
Louis BASCHET (1889-1972), secrétaire général puis co-directeur de L’Illustration (document fonds BnF Gallica)

• En se reportant aux tables des matières et aux index de l’Illustration, on mesure encore mieux le poids croissant de la collaboration de Robert de Beauplan : entre 1921 et 1925, on trouve sa signature plus d’une soixantaine de fois au bas d’articles insérés soit  dans l’hebdomadaire, soit dans ses suppléments. De 1926 à 1930, on en compte plus de 70 et pour la période 1930-1935, leur nombre dépasse la centaine. Encore ne tient-on pas compte des contributions non signées. Quant à la signature Robert Lambel, elle apparaît plus de 200 fois entre 1920 et 1935. C’est bien plus que les autres journalistes maison, que ce soit Albéric Cahuet ou Paul Émile Cadilhac, pour citer que ceux là.

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Gaston Sorbets (1874-1955), rédacteur en chef de L’Illustration, de 1923 à 1944

 • UN ESSAI REMARQUÉ

SUR LE DRAME JUIF

• À la fin de 1938, désireux de mener à bien pour L’Illustration la publication d’une étude sur le peuple juif, il sollicite  le Groupement israélite de coordination, d’aide et de protection, qui a pris le relais du Centre de documentation et de vigilance. Avec quelque retard et après que Robert de Beauplan lui eut envoyé une lettre dans laquelle « il menace de faire appel à des sources adverses » (22) , le Groupement finit par lui remettre  une documentation abondante.

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Le Drame juif, publié d’abord dans La Petite Illustration

 • Robert de Beauplan  en tirera  un essai publié le 4 février 1939 dans La petite Illustration,  sous le titre Un problème de l’heure : le drame juif : « C’était un rappel historique de la façon dont les juifs avaient été traités dans le monde, depuis leur diaspora. J’en arrivais alors à la persécution hitlérienne dont je stigmatisais la rigueur, au nom de l’humanité », note-t-il dans ses mémoires. Son étude qui  sera également éditée par  Fernand Sorlot,  dans la collection Carnet d’actualité, est  globalement favorable aux Juifs, note l’historien Simon Epstein (23). Le journal  “La juste parole” (5 mai 1939), parlera même d’un « grand effort d’objectivité »  et d’un « travail hautement méritoire  qu’il est intéressant de lire et de propager autour de soi ». Robert de Beauplan  considère alors que le racisme  « est en totale contradiction avec les idées qui depuis la révolution française inspirent la plupart des sociétés modernes ».

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Une seconde version parue en librairie

• Pour lui, « la persécution contre les juifs que l’hitlérisme a remise en vigueur  constitue une bien dangereuse régression de la civilisation. Il n’est pas admissible qu’une catégorie de citoyens, sans avoir commis aucun délit, puise être rejetée du corps social par la décision souveraine d’un gouvernement ou d’un parti pour l’instant omnipotent. C’est là une rupture du contrat qui lie les individus à la Société. Les efforts du progrès ont toujours tendu depuis l’avènement du christianisme à sauvegarder l’indépendance morale, spirituelle des individus l’égard de l’Etat. Si l’on s’écarte de cette voie, on ouvre les portes à tous les abus de pouvoir qu’il a fallu près de deux millénaires  pour éliminer de la vie du monde. Autant que les individus, ajoute-t-il, les collectivités de quelque nature qu’elles soient sont intéressées à ce que ne s’instaure pas un régime d’arbitraire dont elles risquent, elles aussi, de devenir un jour les victimes ». Et de préciser que les Juifs  « ne doivent pas leur situation à la faveur, mais à leur intelligence, à leur activité, à leur faculté d’adaptation ».

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Marianne (23 août 1939): “Un livre généreux et lucide”…

• La presse, y compris celle de gauche, salue cet essai, à l’instar de “Marianne”, daté du 23 août 1939:« Les livres généreux et lucides ne se trouvent pas sous le pas de tous les éditeurs. « Le drame juif » est une oeuvre non seulement courageuse mais loyale et toujours nécessaire qui s’en va à la défense des Israélites. Toute l’émouvante histoire de ces Bohémiens de la religion (sic) à travers le temps et l’histoire, est peinte à longs traits, où se joignent la couleur et la précision. « Le drame juif »? Un livre humain, un livre nécessaire! », conclut enthousiaste le chroniqueur. Ironie du sort, le même numéro affiche un éditorial de Jean Zay, ministre de l’éducation nationale du Front Populaire qui sera assassiné par la Milice en juin 1944…

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Paix et Documents (© BnF Gallica)

• De son côté, “Paix et Droit, organe de l’Alliance israélite universelle”  note qu’il « convient de rendre hommage à l’objectivité  parfaite avec laquelle son auteur, M. Robert de Beauplan, a traité le problème juif ». Selon le même article, « cette étude constitue un sommaire de l’histoire du destin des Juifs, depuis leur dispersion jusqu’aux événements les plus récents, en particulier les persécutions racistes des juifs en Allemagne, en Italie et en Hongrie ».

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Le drame juif, interdit dès le 28 août 1940 

• À quelques mois du déclenchement de la Seconde guerre mondiale, on est donc encore  bien loin des diatribes antisémites et pro nazies  qui émailleront certains de ses articles sous l’Occupation, notamment dans Le Matin, dans La France européenne ou au micro de Radio Paris. Dès l’arrivée des troupes allemandes dans la capitale, Le drame juif  figurera avec 142 autres titres sur la Liste Bernhard. Préparée à Berlin et à Leipzig, elle dresse un premier inventaire des ouvrages qui doivent être retirés de la vente, avec mise en application dès le 28 août 1940. L’interdiction sera confirmée en octobre 1940 avec la fameuse Liste Otto, nettement plus étoffée : « “Comment avez-vous pu écrire cela ?”, devaient me demander souvent, navrés et levant les bras au ciel, les officiers de la Propaganda (Staffel) », rapporte Robert de Beauplan dans ses mémoires.

 

• UN REGARD TRÈS CRITIQUE

SUR “L’ILLUSTRATION

ET SUR SES DIRIGEANTS…

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Un magazine prospère, à la fin des années 1920,  grâce à la publicité abondante

• Bien qu’il en ait été durant  plus de vingt ans un des piliers de la rédaction, aux talents et aux compétences multiples, Robert de Beauplan, dans ses mémoires,  porte sur l’hebdomadaire illustré en général et sur sa direction en particulier, un regard particulièrement critique. Selon lui, ce journal qui avait connu « une prospérité considérable », au lendemain du la Grande guerre, notamment entre 1920 et 1930, avait fini par s’endormir sur ses lauriers, affichant des « bénéfices réels, sinon avoués, de l’ordre de 10 à 12 millions par an ». Il est vrai que durant les années 1920, entre les pages de publicité dont le volume enfle et le succès des deux volumes de  L’album de la grande guerre que l’on s’arrache, la situation de L’Illustration est des plus  florissantes.

PUBLICITE TIRAGE L'ILLUSTRATION• Trop, peut-être pour que ses dirigeants ne s’inquiètent d’un éventuel retournement, alors que des concurrents illustrés, plus dynamiques et plus en phase avec leur temps, vont apparaître. Pour maintenir la primauté du magazine, il aurait fallu, selon Robert de Beauplan, « attirer une pléiade de collaborateurs d’élite, pour les grands reportages, les chroniques, les romans inédits ». La dépense supplémentaire induite aurait été vite compensée par l’attraction de nouveaux lecteurs. « Malheureusement les destinées du journal étaient tombées presque exclusivement entre les mains de Louis Baschet ». (24)

Louis BASCHET (1937)
Louis Baschet, obtus, têtu, méfiant

• De Louis Baschet, fils aîné de René Baschet, (25) d’abord secrétaire général, promu co-directeur  de L’Illustration, Robert de Beauplan trace dans ses mémoires un portrait au vitriol: « D’une culture médiocre, d’une intelligence qui aurait pu être suffisante, si elle n’avait pas été gâtée par une désastreuse suffisance, obtus, têtu et méfiant ; imbu de son universalité de talent, tenant en petite estime toutes les valeurs spirituelles qui le dépassaient, jaloux de ses chefs de service en qui il n’admettait qu’une docilité de sous-ordre, bureaucratique et tatillon, autoritaire et despotique (…) sous une fallacieuse apparence de bonhomie et de cordialité »… Selon lui, les Baschet ont beaucoup trop misé sur la qualité matérielle de l’impression du magazine, rejetant les textes au second plan, convaincus que c’était d’abord la « qualité impeccable de la présentation matérielle » qui servait de motivation à son lectorat.

L'ILLUSTRATION N° SPECIAUX (2)
Des n° spéciaux, summum en matière d’art graphique

• De fait les numéros spéciaux de Noël, de l’automobile ou des salons artistiques représentaient un  summum en matière d’art graphique. Or ce goût artistique était « vicié par l’atmosphère d’Institut que (Louis Baschet) rencontrait dans sa famille ». Sur ce point, Robert de Beauplan n’est pas éloigné de la vérité : c’est Jacques Baschet, frère de René qui dirige les services artistique du journal, tandis que l’on met souvent à l’honneur les tableaux du peintre  Marcel Baschet,  autre frère de René. Les numéros des salons de peinture donnent presque toujours dans le conformisme qui rassure la clientèle bourgeoise. Bref, derrière sa façade graphique somptueuse, l’hebdomadaire est sclérosé par l’académisme, si l’on suit le raisonnement de Robert de Beauplan

• Autre critique que le journaliste adresse à Louis Baschet, « il était atteint de la plus dangereuse folie : celle de la bâtisse ». Derrière cette accusation, il déroule son explication : « Pendant plusieurs années, il ne s’était occupé que d’une seule chose : l’édification de cette prétentieuse, ruineuse et inutile usine de Bobigny, dont il avait lui-même dessiné les plans, avec sa tour dérisoire de 40 m de haut, dominant une banlieue lépreuse ».

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L’imprimerie de Bobigny, inaugurée en 1933: un investissement colossal, qui arrive trop tard,selon Robert de Beauplan

• Or le projet de construction est lancé au début des années 1930, alors que la crise  de 1929 commence à gagner l’Europe et amoindrit dangereusement les recettes publicitaires. L’imprimerie de Bobigny, surdimensionnée, va engloutir une grande partie des réserves financières de l’hebdomadaire. Désormais il faudra apprendre à compter et à réduire les frais. Les tentatives d’agir sur les salaires des personnels de l’imprimerie s’étant heurtées à une opposition marquée,  on va chercher à économiser sur la rédaction : « On lésinait à tel point sur les prix, que tous ceux qui auraient pu entretenir la fortune du journal (les romanciers, les auteurs dramatiques de premier plan, les reporters de grande classe, les animateurs aux idées neuves.) se détournaient avec dédain de cette maison de fossiles académiques, de “pompiers” et de ladres, au profit des quotidiens, des hebdomadaires comme  Gringoire et Candide (…), des revues qui savaient payer leurs auteurs » (26).

• C’est cette « banalité » cette « insuffisance », voire cette « médiocrité » du contenu qui ont fait fuir des lecteurs, tandis que « la génération nouvelle nous ignorait totalement »  écrit Robert de Beauplan. Avec le rétrécissement important des recettes liées à la publicité, le magazine se retrouve au bord de la faillite et il faut donc réduire encore davantage les dépenses: « On supprima à peu près tous les collaborateurs extérieurs et l’on réduisit les rédacteurs attitrés, bien peu nombreux pourtant, à la portion congrue ». Il n’est pas inutile de rappeler que lorsque Robert de Beauplan écrit ces lignes particulièrement critiques, il vient d’être condamné à mort  par la Cour de justice de la Seine et que, appelé à témoigner, Louis Baschet s’est entièrement défaussé sur son collaborateur, ce dont on reparlera plus loin.

• Dernier reproche que Robert de Beauplan adresse aux dirigeant de l’hebdomadaire,  l’Illustration payait mal ses collaborateurs, tout en exigeant une collaboration exclusive pour les plus notoires d’entre eux : en dehors d’un fixe qu’il juge « dérisoire », « L’illustration, presque seul de tous les journaux, payait encore à la ligne ». C’est d’ailleurs par la diminution de ses revenus, provoquée par un baisse de la pagination, due à la pénurie de papier, entraînant ipso facto  celle du nombre de lignes payées, que Robert de Beauplan justifiera  son départ de L’Illustration en 1942.

• DRÔLE DE GUERRE, DÉFAITE

 ET EXODE DE L’ILLUSTRATION

• Bien que le rédacteur en chef en titre de l’Illustration soit Gaston Sorbets, Robert de Beauplan fait véritablement figure de « co-rédacteur en chef », sinon en titre, du moins dans les faits. Nombre d’historiens qui traitent de l’histoire de la presse  lui attribuent d’ailleurs parfois le titre de rédacteur en chef.  Jusqu’à son départ en 1942, on ne compte plus les articles qu’il continue à signer, tantôt Robert  de Beauplan, tantôt Robert Lambel, voire simplement R.L.  Adversaire résolu du Front Populaire et de sa politique, à l’image de la direction de l’Illustration et de la plupart de ses lecteurs, il s’affirme en revanche comme un partisan convaincu des accords de Munich signés en septembre 1938. Il affirme dans ses mémoires  avoir « suivi pendant tout le premier semestre 1939, avec une anxiété croissante, la destruction systématique de l’œuvre accomplie à Munich ».

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La signature du pacte germano-soviétique…Des vacances interrompues pour Robert de Beauplan

• Lorsqu’il apprend la signature du pacte germano-soviétique, à la fin du mois d’août 1939, il considère la situation comme suffisamment grave pour interrompre ses vacances tropéziennes  et rentrer à Paris. Là, il fait le siège du quai d’Orsay : « Tous les soirs, le ministre des affaires étrangères, Georges Bonnet, recevait la presse, l’air accablé. Il nous confiait, dans la mesure où il pouvait le faire, ses efforts désespérés pour sauver la paix » (27). Lors de la déclaration de guerre, il se dit indigné : « C’était plus qu’un crime, c’était une stupidité et la plus désastreuse que nous puissions commettre (…). Je n’avais aucun doute sur l’issue de la lutte. Dès septembre 1939, je prévoyais la débâcle de juin 1940. Mon seul étonnement est qu’elle ait tardé si longtemps. Je n’ai été déconcerté que par les dix mois de la “drôle de guerre” ».

• Robert de Beauplan ne dissimule pas dans ses mémoires son ressentiment  plus particulièrement à l’encontre de ceux qu’il considère comme « les responsables de notre folie, au premier chef contre les juifs. Qu’ils aient cherché, ajoute-t-il, à tirer vengeance de l’Allemagne nazie, rien de plus naturel. Mais que pour la satisfaction de leur rancune, ils aient entraîné le monde dans leur querelle, voila qui était proprement odieux. Nous faisions le guerre juive. Nous devenions les Paladins d’Israël ». De tels propos antisémites, sous la plume de celui qui s’était revendiqué comme « dreyfusard » dans sa jeunesse et qui avait pris la défense des Juifs dans son essai sur « Le drame juif », quelques mois plus tôt, ne manquent pas d’étonner. Pour tenter de justifier ce revirement, Robert de Beauplan, écrit que l’on « peut réprouver les violences contre les personnes, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent (…) tout en envisageant sous un autre angle un problème social et économique ».

• Si l’on suit donc son raisonnement, il condamne en 1947, au moment de la rédaction de ses mémoires,  toutes les violences qu’ont eu à subir les juifs d’Europe, et en premier lieu la volonté d’extermination mise en œuvre  par les nazis, mais cela ne doit pas empêcher une mise en cause de ces mêmes juifs. D’où, dans ses mémoires, ces couplets antisémites récurrents sur « le mal que les juifs pouvaient faire à la France et la nécessité de se prémunir contre eux » ou encore sur « leur envahissement et leur mainmise sur nos industries clefs, sur nos professions libérales, sur  toute notre activité nationale ». Ce faisant, il reprend l’antienne de l’argumentaire antisémite  qui a connu son apogée du temps de l’Occupation. Quant à savoir si les juifs peuvent s’intégrer à la communauté nationale, la réponse ne fait guère de doute pour le journaliste : « Les juifs ne sont pas, ne peuvent pas être des Français. Ils sont et restent des étrangers qu’il convient de traiter comme tels ».

•  Il se garde toutefois de soutenir les thèses développées par Hitler dans Mein Kampf : « Voir dans le peuple allemand le seul descendant authentique et légitime des Aryens, c’est une prétention qui ne peut se soutenir sérieusement et qui fait sourire ». Selon lui, c’est donc cette « évolution intellectuelle » qui l’aurait conduit « par une pente naturelle et continue dans les voies de la collaboration » : « Comme cela s’était déjà produit assez souvent dans ma vie, ce sont des circonstances extérieures et même fortuites qui ont déterminé mes décisions », conclut-il, en guise de justification.

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• Alors que  Robert de Beauplan, mémorialiste,  affirme, comme on l’a vu, n’avoir eu aucun doute sur l’issue désastreuse du conflit, Robert de Beauplan, journaliste,  n’en participe pas moins par ses écrits dans L’Illustration au concert patriotique : entre septembre 1939 et juin 1940, il rédige plus d’une quarantaine d’articles dont la plus grande partie sont signés Robert Lambel ou simplement R.L.

• Certains d’entre eux peuvent occuper jusqu’à 4 pages, confirmant la part importante que prend Robert de Beauplan à la rédaction du magazine. Dès le 2 septembre 1939,  il dresse un panorama des « rapports germano-soviétiques depuis 20 ans », avant d’évoquer « Les Alliés et les neutres devant la guerre « (23 septembre), ou « L’héroïque résistance de la Pologne envahie » (30 septembre). Après avoir analysé un discours du führer (14 octobre), il conclut : «  Au moment même où il affirme sa foi dans la victoire allemande le führer laisse entendre qu’il n’y a que des vaincus dans une guerre. Comment ne pas découvrir dans ce langage l’angoisse  d’un homme qui voudrait arrêter la tourmente qu’il a déchaînée parce qu’il pressent qu’elle l’emportera mais qui demeure prisonnier de son démentiel orgueil ». Étonnante conclusion d’un journaliste qui affirme pourtant dans ses mémoires avoir prévu la débâcle  française dès septembre 1939…

• Le même Robert Lambel se penche aussi sur « l’agression soviétique contre la Finlande » (9 décembre), avant de dresser le bilan des « Mois de guerre russo-finlandaise » (6 janvier 1940). Deux semaines plus tard, la signature de Robert de Beauplan réapparaît pour la première fois au bas de deux articles totalement différents : le premier traite de « La Roumanie devant la guerre européenne », tandis que le second s’attarde sur « La renaissance de l’activité théâtrale » (20 janvier 1940). Dans les mois qui suivent, la guerre russo-finlandaise, la conférence de l’entente balkanique ou celle de Copenhague retiennent son attention. Le 9 mars, il fait le point sur la mobilisation économique de la France ; «  Jamais encore, même pendant l’autre guerre, un pareil effort ne s’était manifesté pour mettre le pays en mesure de soutenir la lutte jusqu’au bout ». Encore, un credo pour la victoire … Le 7 avril 1940, alors que la guerre n’a pas encore vraiment commencé à l’ouest, il est temps  de porter des « regards sur l’Europe, après 7 mois de guerre «  mais aussi de dénoncer « la duplicité germano-soviétique d’après le livre blanc polonais » (13 avril). Cette fois-ci, ce sera à nouveau sous la signature de Robert de Beauplan. «  L’agression allemande  contre les pays nordiques et la riposte des Alliés » (20 avril 1940), et « La campagne de Norvège et ses répercussions » (4 mai) sont les derniers articles qu’il publie avant que ne commence la grande offensive allemande à l’ouest, le 10 mai 1940. Dans le numéro du 18 mai, il redevient Robert Lambel pour traiter de « La grande offensive hitlérienne ». Une offensive qui va tourner à la débâcle côté français et mener, en un mois la Wehrmacht aux portes de Paris.

•Comme toute la presse parisienne, L’Illustration est contrainte de quitter la capitale menacée d’invasion, dès le 10 juin 1940, empêchant à tout jamais la publication du n° 5076, pourtant ébauché. (28)

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Louis Baschet (assis à droite) et René Baschet (2ème à gauche) sur les routes de l’exode

• Cet exode sur les routes de France conduit, via Tours, une partie de la rédaction et du personnel, d’abord à Bordeaux, dans les locaux de l’imprimerie Delmas, puis à Clermont-Ferrand, où elle sera hébergée par l’imprimerie Montlouis, propriété de Pierre Laval.

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Une partie de l’équipe de L’Illustration à Bordeaux

• Dans le tout premier numéro tiré sur les presses de l’imprimerie Delmas, à Bordeaux (22 juin 1940), il est temps pour Robert Lambel de faire le point sur « Les opérations militaires et diplomatiques ». La semaine suivante, c’est Robert de Beauplan qui tient la plume et qui signe le récit de « La fin des hostilités en France ». II  analyse le discours prononcé par le maréchal Pétain, annonçant la demande d’armistice: « Puissent ces grandes paroles être entendues de tous les Français, écrit-il. La guerre serait perdue deux fois, si notre défaite devait avoir pour conséquence la dislocation de l’unité morale de la nation ». Enfin, dans le premier numéro tiré sur les presses de l’imprimerie Montlouis, à Clermont-Ferrand (13-20 juillet), Robert Lambel décrit « Les grands jours d’Auvergne » qui ont conduit au vote du 10 juillet 1940  et de facto à la disparition de la Troisième République au profit de l’État Français, « Travail, famille, patrie » se substituant à « Liberté, égalité, fraternité ».

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L’ensemble des numéros de l’Illustration publiés à Bordeaux puis à Clermont-Ferrand

•La question du devenir de l’hebdomadaire illustré et du lieu de son installation se pose dès lors que l’armistice signé le 22 juin 1940 partage le territoire entre une  zone occupée et une zone libre, cette dernière incluant aussi l’empire colonial. Le débat se réduit alors à une simple question ; faut-il rester en zone libre ou regagner Paris, sous contrôle allemand?

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Après l’armistice (22 juin 1940): un dilemme pour L’Illustration: Rester en zone libre ou revenir à Paris?

• Dans ses mémoires, Robert de Beauplan apporte un éclairage inédit sur la question. Selon lui, alors que la demande d’armistice  avait été présentée, René Baschet, directeur de L’Illustration, aurait envisagé une autre solution : « Pénétrant d’un air théâtral dans la salle de fortune où notre rédaction, assez réduite, avait élu domicile, (il) nous ,déclara : “ Je viens de retenir 18 passages sur le Massilia. L’Illustration paraîtra en Afrique du nord”.. (29) Stupeur générale car nul d’entre nous n’avait été consulté ». Une telle annonce, ex abrupto ne convainc pas tout le monde et Robert de Beauplan n’hésite pas à afficher son opposition à une telle solution, mais « nullement pour des raisons politiques ».

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Le Massilia et l’hypothèse d’un repli de L’Illustration en Afrique du nord

• Pour lui, l’Illustration doit rester sur le sol français, mais il n’est pas encore question de « collaboration » : « L’idée d’une collaboration quelconque ( …)  de la France vaincue et de l’Allemagne victorieuse ne m’avait pas encore effleuré. Si l’on m’en avait parlé, j’aurais haussé les épaules ou je me serais  même indigné », écrit-il dans ses mémoires, avançant des arguments « d’ordre professionnel et pratique » pour démontrer l’inanité de cette solution « africaine ». Si le gouvernement restait en France métropolitaine, il fallait que L’Illustration y demeure, d’autant que le passage en Afrique du nord couperait le magazine de ses sources habituelles d’information, d’une grande partie de ses abonnés et de ses annonceurs publicitaires : «  Déjà la guerre et l’Occupation nous avaient coupés d’une bonne moitié de notre clientèle. Allions-nous sacrifier le reste ? ».

• Robert de Beauplan considère donc que cette expérience ne serait absolument pas viable : « Il fallait nous attendre à une baisse de tirage, telle qu’avec la perte de toute publicité notre économie serait  complètement bouleversée ». Autre argument matériel mais  non des moindres : « Étions-nous assurés  que l’Afrique pourrait mettre à notre disposition l’imprimerie perfectionnée dont nous avions besoin et (…) les stocks de papier couché qui nous étaient indispensables ? ». Enfin, toujours selon Robert de Beauplan, une absence de l’Illustration en France ne pourrait qu’entraîner une évaporation de ses lecteurs vers d’autres publications, rendant leur reconquête très aléatoire, si l’Illustration devait un jour renouer avec la France métropolitaine. Ces arguments partagés par nombre de collaborateurs et les obstacles techniques insurmontables, font que l’hypothèse du départ pour l’Algérie aurait été rapidement abandonnée. L’Illustration s’établirait donc là ou le gouvernement s’installerait : Bordeaux, Vichy, voire  Lyon, des villes qui  étaient autant d’hypothèses envisageables.

• Bien qu’il se montre plus que circonspect à l’égard d’un transfert en Afrique du nord, Robert de Beauplan se prend à imaginer ce qu’il serait advenu du magazine, si cette piste avait pu aboutir : « Sans doute, pendant deux ans, aurait-elle assez lamentablement et obscurément végété. Mais en novembre 1942, lors du débarquement américain, elle aurait été là,  seul grand organe parisien, pour leur offrir son renom mondial, sa rédaction, sa puissance de diffusion, son expérience, sa tradition ». Totalement revigorée et pourvue de moyens plus importants, L’Illustration « serait devenue le plus grand journal français de la propagande alliée. La “Libération” l’eût triomphalement ramenée à Paris».Ce faisant, lui même n’aurait évidemment pas envisagé la collaboration : « J’aurais honnêtement continué mon travail professionnel dans la ligne de mon journal et, si j’écrivais en ce moment même mes mémoires, ce ne serait pas à coup sûr derrière les barbelés du pénitencier de l’ile de Ré (…). À quoi tient le destin ? », écrit-il en  concluant sur cette uchronie quelque peu naïve. (30)

• REVENIR À PARIS…

MAIS À QUEL PRIX ?

•Les 26 et 27 juin 1940, quatre jours après la signature de l’armistice,  alors que  L’Illustration a échoué à Bordeaux, où elle a déjà pu publier un numéro sous format réduit (n° 5077, daté du 22 juin, avec le portrait du maréchal Pétain en couverture), il est temps de prendre langue avec les autorités d’occupation. Robert de Beauplan  accompagne donc à Paris René Baschet et un représentant du haut commissariat de l’information, M. Lacam. Il s’agit de  faire le point sur les conditions d’un possible retour des journaux dans la capitale et d’une éventuelle reprise de la publication de L’Illustration. L’imprimerie de Bobigny, inaugurée en 1933,  est alors sous le contrôle des forces d’occupation et les Baschet souhaitent en faire   lever le séquestre.

• Après René Baschet dans le n° 5079 du 6 juillet 1940 (Une visite à la capitale occupée par les Allemands), Robert de Beauplan donnera son propre témoignage sur cette équipée  dans le n° 5080 (édition de Clermont-Ferrand, daté des 13/20 juillet 1940), sous le titre Une visite dans la zone occupée. L’angle choisi est différent de celui de René Baschet qui s’en est tenu à un compte-rendu factuel: il s’agit pour lui « d’ajouter quelques impressions personnelles sur l’atmosphère et le “climat” de Paris ». Il ne passe pas sous silence  les difficultés de ravitaillement qui touchent  les « bistrots » et la population,  marqués par « une grande pénurie  de lait, de légumes frais,  d’œufs, de pommes de terre et même de viande », avec pour conséquence une flambée des prix : « L’approvisionnement, pour ceux qui n’ont que peu d’argent, doit poser des problèmes ardus », concède-t-il, avant de rappeler dans une tonalité très maréchaliste que « la terre de France reste, heureusement, nourricière ».

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Albéric Cahuet, Ludovic Naudeau, Gaston Sorbets et Denis Baschet,installés à Clermont-Ferrand.

• Il reconnaît cependant que «  de ces difficultés, on ne s’aperçoit guère dans les restaurants d’une certaine classe,dont le menu demeure abondant et varié ». C’est dans l’un d’eux qu’il choisit de  déjeuner, seul Français au milieu de sept ou huit  Allemands, « aux élégants uniformes, qui pour la plupart parlaient  fort bien français ». Il remarque même l’un d’eux, « capitaine d’état-major », « vieux Parisien » et « bon vivant ». De quoi donner l’image d’une armée d’occupation tout à fait « correcte », quoique légèrement tatillonne lorsqu’il s’agira pour le groupe de repartir de Paris. Robert de Beauplan raconte aussi avoir engagé une conversation avec des officiers, laquelle « fut d’une extrême courtoisie ». En passant par chez Maxim’s, par le Colisée puis par le Fouquet’s, il note que les lieux sont déjà investis  « par ce qu’il y a de plus haut gradés  dans l’armée d’occupation », tout en ajoutant de manière sibylline que « l’élément féminin habituel ne manquait pas ».

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Robert de Beauplan salue la « correction » des soldats et officiers allemands

• Dans le même article, en se fondant sur le témoignages d’amis qui n’ont pas suivi l’exode, il reconstitue la chronologie de l’arrivée et de l’installation des troupes allemandes, à partir du 14 juin. Pour loger troupes d’occupation et officiers, il a fallu réquisitionner, « tous les bâtiments publics et la plupart des hôtels, mais aucune habitation privée ». Une occasion de rassurer les Parisiens évacués « qui regagneront leurs appartements (et qui) peuvent être assurés de les retrouver dans l’état même où ils les ont laissés (…). Les soldats sont dans les casernes, les officiers dans les hôtels ». Autre signe de “ correction”, « un colossal amoncellement d’hortensias bleus déposés sur la tombe du soldat inconnu » et  « une garde d’honneur placée autour du tombeau (…), de même aux Invalides, pour le tombeau de Napoléon Ier ». Quant à l’activité économique et industrielle, « les Allemands s’efforcent de (les) faire renaître ». Enfin,  sur les rapports entre les Allemands et la population, il note que « manifestement des ordres ont été donnés aux troupe d’occupation pour qu’elles se  conduisent avec une correction impeccable. Aussi les Allemands s’abstiennent-ils de tout acte qui les exposerait à l’animosité (…) Voilà Paris sous l’occupation allemande, tel que j’ai aperçu son extraordinaire visage, le 27 juin 1940 », écrit-il en guise de conclusion. Bref, l’occupant ne serait finalement pas aussi infréquentable que cela… De quoi envisager un retour de L’Illustration à Paris.

® Textes: Jean-Paul PERRIN

► Lire la suite de l’article 

III- UN PARTISAN CONVAINCU DE LA COLLABORATION (1940-1944)

 

NOTES 18 à 30

 

(18) Chantal Meyer-Plantureux : Les enfants de Shylock ou l’antisémitisme sur scène (éd. Complexe, 2005),

(19) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(20) Michèle Cointet : Dictionnaire historique de la France sous l’Occupation (éditions Tallandier, 2000),

(21) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(22) Simon Epstein : Un paradoxe français, Antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la résistance, éditions Albin Michel, 2008).

(23) Simon Epstein : Un paradoxe français…(ouvrage cité)

(24) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(25) Sur l’histoire de la famille Baschet et de L’Illustration on pourra consulter : Jean-Paul Perrin : De Ludovic Baschet à Louis Baschet, une famille au service de la presse et de l’édition d’art (Site lillustration.com) et Les directeurs de l’Illustration et de France Illustration (site lillustration.com)

(26) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(27)  Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(28) Sur cette période qui voit L’Illustration et sa rédaction quitter Paris pour Bordeaux puis Clermont-Ferrand et sur la reparution de l’Illustration en format réduit, voir : Jean-Paul Perrin : L’Illustration : la période 1940-1944 (site lillustration.com) ainsi que la biographie de Jacques de Lesdain, Itinéraires d’un collaborateur (sur ce site). Pour une vision plus globale de l’histoire de l’Illustration, on pourra se reporter à : Jean-Noël Marchandiau : L’Illustration 1843-1944, vie et mort d’un journal (éditions Privat, 1987)

(29) Ce transfert de l’Illustration en Afrique du Nord qu’aurait suggéré René Baschet n’est corroboré par aucune autre source. Il n’en a jamais été question que ce soit lors du procès de Robert de Beauplan en 1945 ou de celui de la société éditrice de L’Illustration. Or, cet élément, pour peu qu’il soit étayé, aurait pu être un point fort du dossier de la défense du journal. Ces affirmations de Robert de Beauplan sont donc à manier avec prudence.

(30)  Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

POINTS DE REPÈRE…

12 février 1882 : Naissance à Meudon, « de mère non dénommée ».

1903 : Agrégé de Lettres et début d’une carrière professorale.

1910 : Premiers articles dans Le Matin.

6 novembre 1912 : Mariage avec Marsa Roustan

1914 : Premiers articles dans L’Illustration.

1917 : Attaché à l’Etat-major du futur maréchal Pétain.

1919-1921 : Rédacteur en chef au journal L’Eclair puis à La Liberté.

1923 : Succède à Gaston Sorbets comme critique dramatique à L’Illustration.

7 mars 1925 : Chevalier de la légion d’honneur (Son dossier à la chancellerie  n’est pas communicable).

9 novembre 1935 : Divorce et se remarie avec Charlotte Debouzée.

1923-1942 : Collabore au magazine L’Illustration et à son supplément La petite Illustration.

1942-1944 : Editorialiste au journal Le Matin et à Radio Paris.

18 août 1944 : Quitte la capitale  et se cache dans la Sarthe.

29 juin 1945 : Arrestation à Juigné (Sarthe) et internement à la prison de Fresnes.

27-28 novembre 1945 : Procès à Paris devant la Cour de justice de la Seine et condamnation à mort.

23 février 1946 – 3 janvier 1947 : Grâce et commutation de la peine de mort en réclusion à perpétuité. Internement à la centrale de Poissy.

3 janvier 1947 : Transfert des « prisonniers âgés » au pénitencier de l’île de Ré, à Saint-Martin-en-Ré.

1951 : Transfert au centre pénitentiaire de la Châtaigneraie, à la Celle-Saint-Cloud.

Décembre 1951 : Décision de grâce médicale et transfert à l’hôpital de Versailles.

22 décembre 1951 : Décès de Robert de Beauplan à l’hôpital de  Versailles.

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