ROBERT DE BEAUPLAN (1882-1951), AU REGARD DE SES MÉMOIRES INÉDITS I- UN PROFESSEUR DE LETTRES DEVENU JOURNALISTE… (1882-1919)

Jean-Paul PERRIN

perrinjp@sfr.fr

EN GUISE

D’AVANT-PROPOS…

• Robert Rousseau de Beauplan, élève brillant, normalien, helléniste et latiniste distingué, agrégé de l’université… BEAUPLAN Robert de (EPP)Tout semblait lui prédire une belle carrière dans l’enseignement, à laquelle serait  venue s’ajouter la collaboration à quelque revue poétique et littéraire, voire quelques critiques dramatiques. Pourtant c’est dans le monde de  la presse qu’il va s’épanouir, au point de tirer rapidement un trait sur sa carrière professorale. Après quelques articles dans Le Matin, avant 1914, c’est L’illustration qui lui ouvre largement ses portes, avec l’appui de son beau père, Maurice Normand, rédacteur en chef. Pendant près d’un quart de siècle,du début des années 1920 jusqu’en 1942,  lui qui n’en était qu’un collaborateur épisodique, deviendra un de ses principaux chroniqueurs, faisant de lui presque un  rédacteur en chef adjoint, aux côtés de Gaston Sorbets.

Après la défaite de 1940 et  de son adhésion totale au régime de Vichy, Robert de Beauplan deviendra un des principaux chantres de la Collaboration. Délaissant L’Illustration, il défendra désormais ses points de vue dans les colonnes du quotidien Le Matin, ainsi que  dans les publications de Jacques de  Lesdain et au micro de Radio Paris. Après qu’il eut réussi à fuir et à se cacher en province durant presque une année, un tel activisme dans la presse de la collaboration lui vaudra d’être condamné à mort en novembre 1945,  avant d’être finalement gracié en Février 1946. Viendra enfin le temps de la détention : après Fresnes, ce sera  d’abord la centrale de Poissy, puis le pénitencier de l’île de Ré et, enfin, la prison de la Celle-Saint-Cloud, quelques mois avant sa disparition.  C’est cet itinéraire, plus complexe qu’il n’y paraît, commençant à Meudon en 1882 et s’achevant à l’hôpital de Versailles, dans les derniers jours de 1951, que se propose de retracer cette étude.

• Cette nouvelle version de la biographie de Robert Rousseau de Beauplan, entièrement remaniée et considérablement enrichie,  a pu être réalisée, notamment, grâce aux documents transmis par Madame Solange Bruel-Normand, qui a bien voulu nous autoriser à utiliser les Mémoires inédits  de Robert de Beauplan, “L’aventure commence à soixante ans ». Ces mémoires, même s’ils constituent d’abord un plaidoyer pro domo n’en sont pas moins intéressants. Écrits d’une plume alerte, ils fourmillent de détails  et ils apportent à la fois des éclairages sur l’état d’esprit de Robert de Beauplan, et surtout  sur la dernière période de sa vie, entre sa fuite de Paris, en août 1944, et son arrivée au pénitencier de l’Ile de Ré en 1947, avec entre les deux sa condamnation à mort en novembre 1945 et sa grâce obtenue en février 1946.

• Pour préciser, nuancer ou éclairer certains propos de Robert de Beauplan, un important appareil de notes ponctue le texte. Il nous également paru parfois utile de préciser qui étaient les personnes citées par Robert de Beauplan, notamment dans les domaines de la presse et de la vie  politique.

 • Enfin, il nous  a semblé intéressant, à la suite de la biographie de Robert de Beauplan, d’apporter quelques informations sur sa famille, dont l’histoire, tant s’en faut, n’a pas été qu’un « long fleuve tranquille », entre un ancêtre guillotiné sous la terreur et sa propre fille, Claude, engagée à Londres  dans les F.F.L., tandis que Robert de Beauplan promouvait avec zèle, à Paris,  la collaboration.

• Cette biographie ne prétendant pas à l’exhaustivité, pas plus que son auteur à l’infaillibilité, il va de soi que toutes les remarques, positives comme négatives, les précisions ou corrections seront les bienvenues.

© Jean-Paul PERRIN
perrinjp@sfr.fr

NB • Pour des raisons pratiques, comme cela avait été le cas pour “Jacques de Lesdain, Itinéraire(s) d’un collaborateur”, la biographie de Robert de Beauplan a été divisée en 6 grands chapitres, correspondant chacun à une étape chronologique de son parcours. De même, les notes ont été placées à la suite de chacun de  6 chapitres. Quant aux  références et sources auxquelles il a été fait appel, elles figurent à la fin du dernier chapitre.

◘ AUX ORIGINES DE LA FAMILLE

 ROUSSEAU DE BEAUPLAN

• Robert Rousseau de Beauplan a vu le jour à Meudon, le 12 février 1882. Son père, Amédée Gaston Ludovic Rousseau de Beauplan (1849-1890), était avocat, une profession qu’il n’a toutefois jamais exercée. Son grand père, Victor Arthur Rousseau de Beauplan (1823-1890) avait été sous-directeur aux Beaux-Arts. Ce n’est qu’en 1819, par ordonnance royale signée par Louis XVIII que l’arrière grand-père de Robert de Beauplan, Amédée Rousseau (1790-1853) avait été autorisé à adopter le patronyme Rousseau de Beauplan, du nom de la terre de Beauplan que possédait la famille, dans les environs de Saint-Rémy de Chevreuse. (1)

château de Beauplan vallée de Chevreuse

• Dans ses mémoires inédits (2), L’aventure commence à soixante ans, rédigés  en prison après guerre,  Robert de Beauplan revient sur ses origines familiales : « Mon père qui mourut à quarante ans, en 1890, écrit-il, descendait d’une vieille famille dont les ancêtres avaient occupé, de Louis XIII à Louis XVI, une charge de maître des exercices physiques  des enfants du roi. Le dernier en date dans cette fonction (…) fut guillotiné par la Terreur, à la veille de Thermidor ». En parcourant les branches de son arbre généalogique, il mentionne Madame Campan, une de ses arrière grands-tantes, mais aussi le maréchal Ney qui avait épousé l’une de ses nièces : « Assurément, dans ma famille, nous aurons l’art de nous mettre à mal tous les régimes ! ».

Buste Amédée J. de Beauplan (arrière grand père)
Amédée de Beauplan (1790-1853)

• La fibre artistique est une autre  constante familiale: « Mon arrière grand-père, Amédée Rousseau de Beauplan jouissait d’une certaine réputation, sous Louis-Philippe, comme vaudevilliste et compositeur d’opéras ». Il aurait peut être même joué le rôle de « nègre » pour le dramaturge et librettiste Eugène Scribe (1791-1861). C’est du moins ce que laisse entendre Robert de Beauplan. Quant à Victor Arthur de Beauplan, son grand-père, « lui aussi auteur dramatique et poète, (il) avait été directeur de l’Odéon, surintendant des théâtres au ministère des Beaux-Arts ». Lors de la démission contrainte de Mac Mahon, en 1879, par fidélité légitimiste, il n’avait pas hésité à démissionner lui aussi, « pour ne pas servir “la gueuse” ».

Arthur de Beauplan
Victor Arthur de Beauplan(1823-1890)

• Sur son père, Amédée de Beauplan, qui bien qu’inscrit au barreau de Paris n’avait jamais exercé effectivement le métier d’avocat, pas plus que n’importe quel autre métier, Robert de Beauplan écrit qu’il « s’était contenté de mener une vie assez joyeuse et dissipée, dans la jeunesse dorée de la fin du Second Empire et du début de la Troisième République », au point que « ses incartades de conduite l’avaient d’ailleurs brouillé assez tôt avec les siens  qui ne lui avaient pas pardonné, entre autres choses, sa mésalliance avec une cantatrice assez en vogue, étoile du Théâtre lyrique aux environs de 1880 ». “L’étoile” en question est Émilie Ambre, la mère de Robert de Beauplan. Quatre ans plus tôt, en décembre 1876, grâce à la « protection »  de Jules Simon, nouveau ministre de l’intérieur il avait été nommé attaché de cabinet, avant de devenir  directeur de Compagnie théâtrale.

◘ ROBERT DE BEAUPLAN, NÉ EN 1882,  

« DE MÈRE NON DÉNOMMÉE »…

• L’acte de naissance  de Robert de Beauplan mentionne qu’il est né « de mère non dénommée » (3).  Il s’agit en fait d’Emilie Gabrielle Adèle Ambroise (1849-1898), dite Emilie Ambre, artiste lyrique, âgée de 33 ans. Elle ne reconnaîtra officiellement l’enfant qu’en juin 1890,  après le décès de son père survenu  le 28 février 1890, ainsi qu’en attestent les registres de  l’Etat civil de Meudon.  Née à Oran, en Algérie,  elle était  issue d’une  riche famille de propriétaires. Après avoir perdu sa mère à l’âge de deux ans et son père à quinze ans, elle était revenue  en France, pour y étudier le chant au conservatoire de Marseille. Quelques années plus tard, Emilie Ambre qui inspira un tableau à Edouard Manet (Emilie Ambre, dans le costume de Carmen, 1880, Musée d’art de Philadelphie), est devenue une artiste de renom, à la vie intime plutôt   « agitée ». Le journaliste et  écrivain Aurélien Scholl voit en elle «  le produit d’une chamelle et d’un caïd », brossant le portrait d’une femme « brune à la peau bistrée, à la bouche trop rouge, aux lèvres épaisses, aux dents blanches en palettes, aux cheveux d’un noir bleu, aux yeux orange un peu bridés, au nez fort busqué légèrement. La taille plate, les hanches trop développées pour le buste, maigre alors ». (4)

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L’acte de naissance de Robert de Beauplan (Archives municipales de la ville de Meudon)

• Interprète favorite de Carmen de Bizet, elle a aussi créé  le rôle de Manon. Lors d’un séjour aux Etats-Unis, entamé en 1880 dans la Compagnie James Mapleson, elle devait rejoindre la Compagnie de l’Opéra français à la Nouvelle Orléans, fondée par Amédée Gaston de Beauplan, éperdument amoureux d’elle et qu’elle a réussi à convaincre de l’accompagner  outre Atlantique. Fils prodigue, dépensant sans compter, au point que son père avait demandé en 1879 devant les tribunaux une mise sous tutelle,  il est  alors en rupture complète avec sa famille qui ne veut pas de cette « mésalliance ». Ce qui ne l’empêche pas de  se retrouver directeur de la Compagnie de l’Opéra français. Dans une nouvelle tournée, au déroulement plus que rocambolesque,  Emilie Ambre interprète Faust, Aïda ou la Traviata, entre juin et août 1881. De retour en France, Amédée Gaston de Beauplan la rejoint à Meudon, après avoir dû affronter de nombreux problèmes pour rapatrier la troupe.

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Émilie Ambroise (1849-1898), dite Ambre, peinte par Manet, dans le rôle de Carmen

• Emilie Ambre, enceinte, donne naissance à un  enfant qu’elle n’avait, semble-t-il, pas désiré. Le couple continue de dépenser sans compter et, après avoir déjà dû brader bijoux, marbres et tableaux, il se retrouve contraint de céder parc et château, ne conservant qu’un terrain pour y bâtir une maisonnette. Emilie AMBRE photo (2)Quelques mois plus tard, l’artiste reprend ses tournées en province, laissant au père le soin de s’occuper de l’enfant. Ce n’est que durant  l’été, qu’elle revient dans la maisonnette de Meudon. Lassé par cette vie, rongé par les absences à répétitions d’Emilie Ambre et les attentes sans fin qu’elle provoque, Gaston Amédée de Beauplan quitte la région parisienne pour s’installer à Montpellier. Il croit alors trouver quelque réconfort dans l’usage de la morphine, ce qui ne fait que précipiter la fin d’un homme « brisé, épuisé et vieilli ». Le 28 février 1890, il décède à seulement 41 ans. Sa dépouille ne rejoindra pas le caveau familial à Montmartre et c’est l’une de ses sœurs, Jeanne Hutteau d’Origny, qui se chargera de la sépulture, au cimetière Saint-Lazare de Montpellier. La concession trentenaire ne sera jamais renouvelée par la famille, pas plus que par son fils. (5) Quelques semaines plus tard,  le 11 mai 1890, ce sera le tour de son père de disparaître à l’âge de 67 ans. La même année, Robert de Beauplan aura donc perdu son père et son grand-père.

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L’acte officiel par lequel Émilie Ambre reconnaît Robert de Beauplan comme étant son fils, en 1890

• Emilie Ambre, quant à elle, après avoir officiellement reconnu l’enfant, le 16 juin 1890 (6), doit faire face  à la disparition d’Amédée de Beauplan qui n’a laissé, semble-t-il, rien d’autre  que des dettes. Le peu d’argent restant sera rapidement perdu dans « des spéculations malheureuses », selon son fils. Loin de sa gloire d’antan, lorsqu’elle faisait tourner la tête du roi Guillaume IV, l’artiste   doit continuer de se produire quelque temps encore  sur scène. Il semble bien qu’elle ait envisagé, à cette époque,  de faire embrasser  une carrière artistique à son fils .

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L’Europe Artiste (13 mars 1892) © BnF Gallica

Dans le journal L’Europe Artiste, daté du 10 janvier 1892, une entrefilet mentionne ainsi un spectacle au cours duquel s’est produit « le jeune Robert de Beauplan, étonnant petit bonhomme, capable de se faire applaudir, soit comme pianiste, soit comme violoncelliste »… Pour celle qui fut Carmen, l’heure est toutefois venue de  tirer définitivement  un trait sur sa vie d’artiste lyrique. Reconvertie en simple  professeur de chant et d’art lyrique, elle ouvre un cours qui ne prospérera guère.

• En janvier 1894, elle épouse Emile Bouichère (1861-1895), organiste, maître de chapelle et chef de Chœur qui l’assiste dans son enseignement.  Une union des plus brèves, Emile Bouichère décédant dès le 4 septembre 1895. Trois ans plus tard, en 1898, incapable d’affronter la solitude, Émilie Ambre mettra fin à ses jours, après avoir laissé une monographie (Emilie Ambre, une diva, éditions Ollendorf, 1885). Lors de ses funérailles au Père-Lachaise, sa dépouille finira à la fosse commune,  les frais de concession n’ayant pas été intégralement réglés à l’administration. Sic transit gloria mundi…

◘ UN “DREYFUSARD

 AU COLLÈGE STANISLAS

• Après avoir perdu son père à l’âge de huit ans et sa mère à l’âge de seize ans,  Robert Rousseau de Beauplan se retrouve donc orphelin: « J’étais tout seul dans la vie et j’ignore ce que je serais devenu si elle (Émilie Ambre) n’avait pris la précaution de contracter sur ma tête une assurance vie de vingt mille francs (…). Presque toute mon enfance s’était donc passée au milieu de soucis d’argent assez pénibles », écrit-il (7) . Muni de ce viatique, il va pouvoir poursuivre ses études secondaires: «  Ma mère qui garda toujours un grand respect pour la hiérarchie sociale, avait tenu à ce que fusse élevé, non dans un lycée, mais au collège Stanislas, d’apparence plus distinguée ». Les frais de scolarité et de pension sont élevés et les retards de paiement vont très vite s’accumuler, parfois sur plusieurs trimestres.

Collège Stanislas vue générale 1905
Le collège Stanislas, au début des années 1900

• L’établissement a toutefois décelé en Robert de Beauplan une possible lauréat, capable de porter haut les couleurs du collège privé, au prestigieux Concours général. Celui-ci a été  admis par un privilège remontant à la loi Falloux, à y présenter des candidats. De quoi damer le pion à l’enseignement public, représentant de « la gueuse », cette république tant détestée par les parents inscrivant leur progéniture à Stanislas.  C’est ce qui poussera « la direction du collège qui craignait de perdre une “bête à concours” à (lui) octroyer une bourse ». Pari gagnant, puisque non seulement Robert de Beauplan y poursuit de brillantes études, mais il décroche un premier prix de version latine en 1898 et en 1899, suivi d’un autre prix décerné par l’amicale des anciens élèves en juillet 1900.

• Dans ce collège huppé qui  compte plus de 1 500 élèves, ses condisciples appartiennent soit à la grande bourgeoisie parisienne, soit « à une aristocratie assez voyante », entre un Bourbon-Bragance ou un prince de Wagram, soit à « une petite noblesse terrienne de hobereaux provinciaux », mais  tous fortunés.  Un Rousseau, fût-il de Beauplan, a fortiori boursier, fait pâle figure dans un tel environnement : « Mon nom n’était qu’une façade trompeuse : n’avais-je pas, suprême opprobre dans le snobisme de cette ambiance, une mère, ancienne artiste et qui donnait des leçons de chants ? » (8). Ce dédain, voire ce mépris à son encontre, l’adolescent le ressent pleinement, ce qui créé un complexe d’infériorité dont il dira avoir souffert entre dix et quinze ans. Heureusement, ses succès au Concours Général  lui permettront de s’en départir.  Autre  singularité dans son parcours d’élève, Robert de Beauplan, porté par ses goûts littéraires, ne jure que par l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, alors que la plupart de ses condisciples n’envisagent guère  que d’intégrer Saint-Cyr, Polytechnique, l’École navale ou l’Institut agronomique, des voies jugées autrement plus nobles.

800.h4.7.enq.une-du-petit-journal. (2)• C’est dans ce contexte que l’Affaire Dreyfus va venir s’immiscer dans le débat entre les  élèves du collège Stanislas : «  Cette affaire Dreyfus a été le grand événement de ma jeunesse. Je pense qu’elle a marqué d’une empreinte  profonde tous les hommes de ma génération », écrira Robert de Beauplan en 1942, alors qu’il a basculé dans la Collaboration et que ses articles laissent filtrer des conceptions antisémites. Comment et dans quelle mesure Robert de Beauplan est-il devenu dreyfusard ? Si l’on s’en tient à ses mémoires inédits rédigés après guerre, c’est davantage par volonté de se démarquer de la quasi-totalité de ses condisciples, tous farouchement anti-dreyfusards et « impétueusement nationalistes », que par conviction profonde. Il sera donc « fougueusement dreyfusard » : « Je ne pense pas que ce fut par raisonnement critique, car j’étais aussi peu informé que possible du déroulement de “l’Affaire”. Je n’avais subi aucune influence, aucune contagion extérieure. La chose s’était faite spontanément (…). C’était pour moi la meilleure manière d’affirmer encore mon opposition et mon antagonisme avec ceux qui m’entouraient » (9). Pour l’occasion,  certains de ses camarades l’avaient même traité « d’intellectuel » : « Je ne savais pas au juste quel sens on attribuait à ce mot. Mais c’était une expression de mépris et d’insulte (…). Je relevai le défi. Intellectuel, je le serais jusqu’au bout, avec toutes les conséquences qui en découlaient : avec arrogance, avec scandale. C’était toute ma vie intérieure que j’allais mettre au diapason ».

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“L’affaire”, vue par les caricaturistes antidreyfusards

• Cette posture de « dreyfusard intégral » le conduit à manifester dans ses propos « une haine virulente et agressive » contre toute forme de militarisme. L’État major, les officiers, les uniformes ou la discipline, suscitent en lui un véritable réflexe de rejet, tout autant que le nationalisme, le chauvinisme ou les manifestations de patriotisme : « Négation de l’idée de patrie. Internationalisme cent pour cent. Les internationalistes étaient à l’époque les  socialistes. Je serais donc socialiste, c’est-à-dire l’ennemi acharné des conservateurs et des réactionnaires et des bourgeois ». Il se prend même à rêver d’une révolution, « pourvu qu’elle détruisît quelque chose ». Faute de révolution, il joue sur les symboles pour affirmer un peu plus sa différence vis-à-vis de ses condisciples : le 21 janvier, jour anniversaire de la décapitation de Louis XVI, il donne dans la provocation en arborant dans la cour du collège Stanislas « une cravate rouge sang » qui contraste  furieusement avec la « cravate blanche » de ses camarades qui se  rendent à une messe à la mémoire du feu roi.

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Surtout n’en parlons pas…” (Caricature de Caran d’Ache)

• Sa « révolte »  a aussi des répercussions sur sa foi qu’une « crise de mysticisme  aiguë », l’année de sa première communion, avait laissée « branlante, assaillie par tous les doutes ». C’est la lecture de “La vie de Jésus” d’Ernest Renan qui va faire de lui  un « matérialiste résolu et anticlérical à tous crins (…) englobant dans la même haine le sabre et le goupillon ». Son dreyfusisme affiché, son antimilitarisme exacerbé et son anticléricalisme non moins passionné, font donc de lui une véritable « bête noire » aux yeux de la plupart des autres élèves de Stanislas : « On m’avait mis en quarantaine, nul ne m’adressait plus la parole que pour m’injurier, me persécuter de toute manière. Je ne pouvais pas traverser une cour (…) sans être houspillé, hué, poursuivi par les cris de “Juif !Juif !”.  Je n’avais songé quant à moi que Dreyfus fût juif. C’était même le dernier de mes soucis. Je ne voyais pas dans l’affaire une question de sémitisme. Dreyfus lui-même m’était totalement indifférent » (10). Au fond, Robert de Beauplan ne semble jouer de son dreyfusisme affiché que pour mieux se démarquer et affronter ceux qui lui ont voué trop longtemps une sorte de mépris de classe. Il avoue même  en retirer « une sorte d’ivresse », « une âpre volupté », se disant prêt à affronter toutes les brimades, en « martyr volontaire » de sa cause, capable de braver « l’impopularité et la fureur des masses ».

• Au sein du vénérable collège Stanislas, la hiérarchie ecclésiastique aurait pu vouloir  se séparer d’un tel élément aussi encombrant et détonnant par ses convictions politiques et religieuses. Pourtant il n’en sera rien. Les vénérables frères tiennent avant tout à conserver leur « bête à concours ». On fermera donc les yeux et les oreilles sur ses écarts de conduite et de langage, lui laissant « une impunité et  une tolérance déconcertantes » qui deviennent même de véritables privilèges : autorisation de sortir seul du collège et en civil,  dispense de devoirs religieux, voire droit de fumer des cigarettes dans le parc pendant la grand messe et consignes aux surveillants d’ignorer ses « extravagances ». De son côté, Robert de Beauplan jouera le jeu en décrochant des premiers prix au Concours général, contribuant par ses succès à entretenir la gloire de l’établissement.

 

◘ DE L’ ÉCOLE  NORMALE SUPÉRIEURE

 À L’ AGRÉGATION DE LETTRES

• Nanti d’une licence es-lettres, Robert de Beauplan quitte le collège Stanislas et, après avoir décroché le  redoutable concours d’entrée, il intègre l’Ecole Normale  Supérieure de la rue d’Ulm à la rentrée de 1902. Il lui aura toutefois fallu auparavant accomplir une année de service militaire, au titre de l’article 23, au sein du peloton des dispensés, d’abord à la caserne Hatry à Rouen.

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La caserne Hatry, à Rouen, vers 1900

• Dans ses bagages, ultime provocation antimilitariste, il glisse “ L’armée contre la nation”, le livre d’Urbain Gohier. Le « peloton des dispensés » compte dans ses rangs de « jeunes étudiants dits intellectuels » parmi lesquels on trouve Gustave Valmont et Michel Fleury, futures victimes de la grande guerre, ou le journaliste Robert de Jouvenel (1882-1924) et l’écrivain Roger  Martin du Gard (1881-1958), futur lauréat du prix Nobel de littérature en 1937. Ce sera ensuite le 44ème Régiment d’infanterie à Lons-le-Saunier (27ème brigade, 14ème division, 7ème corps). Son grade de sous-lieutenant lui vaudra d’être versé dans le corps des  sous-officiers de réserve.

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L’école normale supérieure, au moment où Robert de Beauplan l’intègre

• À la différence du collège Stanislas, la rue d’Ulm  est un vivier de « dreyfusards et d’intellectuels de gauche ». Robert de Beauplan peut donc y afficher ouvertement son antimilitarisme et son anticléricalisme. Il participe activement aux Universités populaires, donnant des conférences, notamment sur le socialisme, en professant « un amour ingénu pour le peuple ». Mais ce même peuple, est-il prêt à l’approcher ? Pas sûr : « Le contact avec les éléments prolétariens choquait en moi je ne sais quel aristocratisme de nature ». Pas plus qu’il n’ira jusqu’à adhérer au Parti socialiste. Quant à son anticléricalisme virulent, il  va se muer au fil des années en « une large indifférence à l’égard des croyances d’autrui ».

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Le lycée de garçon d’Agen, un tout premier poste occupé brièvement

• En 1906, au terme de trois années passées rue d’Ulm, Robert de Beauplan qui a brillamment décroché l’agrégation de Lettres, entame une carrière professorale qui se refermera en 1914. Il enseigne les Lettres, d’abord en province, au lycée d’Agen, où il ne restera que quelques semaines.  Presque quarante ans plus tard, alors qu’il a fui Paris pour se cacher en province et qu’il arrive à Château-Gonthier, en quête d’un logement discret, il se remémorera ce moment : « Je sortais de l’École normale, jeune agrégé  des Lettres et j’avais été nommé professeur de Première au lycée (d’Agen). Personne ne me connaissait mais tout le monde m’accueillait avec empressement. C’était à qui me prodiguerait le plus d’amabilités. On  m’avait communiqué une liste de 24 noms, 24 notables à qui je devais rendre visite, 24 maisons qui me seraient libéralement ouvertes. Avec quelle dédaigneuse conscience de ma supériorité j’eusse alors considéré un simple petit professeur de collège alors pourvu d’une simple licence », confesse-t-il dans ses mémoires (11). Le séjour en province ne s’éternisera pas et, très vite, il est rappelé à  Paris, pour exercer  en tant que professeur suppléant dans différents lycées de la capitale.

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Le collège Sainte-Barbe ou la fin du “nomadisme professoral”

• Ce « nomadisme professoral » ne s’achèvera qu’avec sa nomination au collège Sainte-Barbe. En juillet 1913, c’est lui qui sera préposé au traditionnel discours de la cérémonie de remise des prix aux élèves. (12)

• PREMIÈRES INCURSIONS

DANS LE MONDE DE LA PRESSE

• Une de ses toutes premières incursions dans le monde de l’édition remonte à 1907, l’année de  la fondation d’un mensuel à vocation littéraire et poétique. Intitulé la Revue du temps présent, c’est « une revue sans commanditaires ». Revue du Temps présent 1909À ses côtés, figurent Pierre Chaine (1882-1963) et José de Bérys (1883-1957). Autour du trio des fondateurs, gravite toute une génération de normaliens comme  Emile Ripert (1882-1948), Emile Clermont (1880-1916) mais aussi Martial-Piéchaud (1888-1957) et Jean Giraudoux (1882-1944). Introduit dans ce « Cercle de la jeunesse littéraire », ce dernier note qu’il lui est « plus sympathique de près que de loin » car, précise-t-il avec une pointe d’ironie, « il n’y a là ni bohêmes, ni juifs ». Durant deux ans, Robert de Beauplan y donnera  des articles littéraires ou poétiques, tout en rendant compte de l’actualité théâtrale. La Revue du temps présent  sera finalement cédée en 1909 par ses fondateurs à Charles Francis Caillard.

• Toujours en 1907, l’agrégé de lettres qu’il est rédige l’introduction et les notes d’une nouvelle édition des Regrets de Joachim du Bellay. Regrets...R.de Beauplan 1907En juillet 1910, on relève aussi sa collaboration à la Revue Hebdomadaire éditée par  la librairie Plon. Celle-ci publie son  étude sur Une correspondance inédite de Montalembert et Villemain. En 1911, c’est au tour des éditions Sansot et Cie de publier  La jeunesse de Charles Marie, dont on retrouve des comptes-rendus dans plusieurs revues.  Pour l’heure, Robert de Beauplan se limite donc à des publications littéraires, prolongement naturel de sa carrière d’enseignant. Pourtant, ce champ va très vite se révéler trop étroit.

• Parallèlement à sa carrière d’enseignant, il entreprend de collaborer au quotidien Le Matin dont il devient dès 1909 un des rédacteurs réguliers au sein du service politique.

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Stéphane Lauzanne

• Le journal a pour rédacteur en chef Henry de Jouvenel (1876-1935), dont le frère Robert de Jouvenel, est un ami très proche. Il est assisté par Stéphane Lauzanne (1874-1958) que Robert de Beauplan retrouvera,  toujours au Matin, entre 1942 et 1944, puis à la centrale de Poissy et au pénitencier de l’île de Ré, après guerre. A plusieurs reprises son nom apparaît à la une, notamment au bas d’articles consacrés à l’aviation et à ses applications dans l’armée. Le 11 août 1910, il consacre ainsi un article au général Maunoury qui est allé « En aéroplane à la frontière, par les airs, jusqu’aux confins de la terre annexée », déclenchant  « une journée d’enthousiasme patriotique à Nancy ».

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L’immeuble du journal Le  Matin, boulevard Poissonnière, au cœur du quartier de la presse

• Le 20 janvier 1912, il salue « la première initiative de M. Millerand », nouveau ministre de la guerre, qui a décidé de consacrer « 22 millions pour l’aviation militaire ». Dans la même veine patriotique,  le 15 juillet 1912, il donne à la une du Matin un très long récit d’un « beau 14 juillet » notant que « la revue obtint un grand succès » et que «  les troupes furent acclamées ». 14 juilletUne tonalité militariste et patriotique qui semble en contradiction avec ce que Robert de Beauplan affirme dans ses mémoires inédits, en évoquant son état d’esprit avant 1914 : « Mon antimilitarisme était toujours aussi irréductible : il se traduisait en pacifisme et en horreur définitive pour toute guerre. Les patriotes, qu’ils fussent Déroulède ou Poincaré, m’exaspéraient par leur chauvinisme belliqueux. Rien ne me paraissait plus monstrueux que les deux vers “mourir pour la patrie / Est le sort le plus doux, le plus digne d’envie” », écrit-il (13). Et de préciser « « À mes yeux, il n’y avait pas une patrie, pas une cause “sacrée”  qui valût le sacrifice d’une vie. J’étais pour le rapprochement des peuples, à quelque prix que ce fût et, au dessus de tout, je plaçais un rapprochement franco-allemand, parce qu’il m’apparaissait comme la plus sûre garantie de paix pour l’Europe ». Il y aurait donc deux de Beauplan : d’un côté, le journaliste qui participe par ses écrits au concert de louanges de l’armée et applaudit à l’essor de l’aviation militaire, donc à la préparation de la « revanche »,  et de l’autre l’intellectuel qui honnit la guerre et croit dans le rapprochement avec l’Allemagne…Un grand écart qui ne manque pas de surprendre…

Acte de naissance Marsa Roustan (11è arrondissement)
Acte de naissance de Marsa Routan (1891-1947), première épouse de Robert de Beauplan

• Le 6 novembre 1912, à Paris,  l’agrégé de l’Université Robert de Beauplan épouse Marsa Roustan. Née  le 4 octobre 1891 à Paris, elle est de 9 ans sa cadette. Sa mère, née Berthe Thomas (1865-1937) avait épousé en 1890 Jean Henri Roustan puis, en secondes noces, le 20 février 1896, Maurice Normand (1864-1923). Peu avant l’arrivée de René Baschet à la tête de L’Illustration, ce dernier sera nommé rédacteur en chef, un poste qu’il occupera jusqu’à sa disparition en janvier 1923.

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Un premier mariage en 1912, avec Marsa Roustan, puis un second en 1935, avec Marguerite Debouzée

• Selon Le Figaro du 7 novembre 1912, Marsa Roustan (que le journal appelle Marsa Normand) avait pour témoins René Baschet, directeur de l’Illustration depuis 1904,  et  Yvonne Sarcey, l’épouse d’Adolphe Brisson, directeur des Annales politiques et littéraires. Le marié, de son côté, était assisté de Gabriel Guist’hau, ministre de l’instruction publique, et de Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin. La liste des personnalités montre que Robert de Beauplan est alors devenu bien plus qu’un simple professeur de lettres et qu’il navigue désormais entre le monde de la presse et celui de la politique. En évoquant cette union, le journal mentionne même  que Robert de Beauplan est « journaliste au Matin ».

Marsa Roustan 1913
Marsa Roustan, le jour de son mariage (© S.Bruel-Normand)

• Dès lors, le couple se mêle à la vie mondaine, si l’on en juge par les échos que la presse de l’époque publie régulièrement. On y parle des tenues élégantes qu’arbore Marsa de Beauplan. De cette union, naîtront deux enfants : une fille, Claude (1914-1981) qui rejoindra les Forces Françaises Libres à Londres, pendant la Seconde guerre mondiale, et un fils, Cyrille (1919-1973).  On pourra consulter leurs biographies, à la suite de cet article (14). Cette union durera 23 ans et après avoir divorcé de Marsa Roustan (décédée à Londres en février 1947), Robert de Beauplan,  se  remariera, le 9 novembre 1935 avec Marguerite Charlotte Ernestine Debouzée (15).

• En janvier 1914, alors que Gustave Lanson vient d’annoncer qu’il renonçait à tenir la critique littéraire dans les colonnes du Matin, Robert de Beauplan se porte candidat, du moins si l’on en croit un écho inséré dans le journal  Gil Blas daté du 9 janvier : « Pour remplacer M. Lanson, l’érudit critique du “Matin” qui rend sa férule, deux candidats sont déjà sur les rangs. Ce sont M. de Beauplan, rédacteur audit “Matin” et professeur au lycée Sainte-Barbe, et M. de Pierrefeu, à la fois critique dramatique à “La Liberté” et critique littéraire à “L’Opinion” ». L’auteur de ces lignes ajoute, un brin perfide : « Les deux candidats, dans leurs lettres postulaires ont pris l’engagement d’être tout à fait bénins et de ne jamais imiter la mordacité (sic) de leur prédécesseur si redouté ».

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Gustave Lanson

• Il ne faudra pas plus de deux jours pour que le journal insère la réponse de Robert de Beauplan, sans doute vexé par l’allusion finale de l’article : « On me signale – et je lis avec surprise – un « écho » de “Gil Blas” qui me met en cause à propos de la succession que M. Gustave Lanson laisse au  “Matin”, ouverte aux ambitions…ou aux regrets », écrit-il, avant faire une mise au point qui se veut définitive : « Si votre informateur n’a pas moins le souci de l’exactitude que le prurit de l’épigramme (sic),  permettez-moi de lui faire connaître que je n’ai écrit aucune lettre “ postulatoire”», posé aucune candidature, ni prononcé aucun vœu de “ bénignité”. Je n’ai jamais, pour ma part, prononcé de vœux », conclut-il. L’affaire en restera là puisque, comme l’annonce Gil Blas, au bas du même article, ce sera finalement Ernest Dupuy qui tiendra désormais « le sceptre de la critique littéraire ».

◘ LA GRANDE GUERRE À L’ ÉTAT-MAJOR

 DU  MARÉCHAL PÉTAIN

 

À la veille de la Grande guerre, Robert de Beauplan a 32 ans. Bien qu’il n’ait pas encore renoncé totalement à l’enseignement, il consacre de plus en plus de temps à sa carrière journalistique. En plus des articles qu’il donne  au Matin et au journal l’Information,  il va mettre sa plume au service de l’Illustration, dont les portes lui ont été entrouvertes par son beau-père, Maurice Normand.

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Robert de Beauplan au journal Le Matin: bien plus qu’un simple rédacteur (1917)
Lette autographe Robert de Beauplan à Henri Béraud 1914 L'Information
Lettre de Robert de Beauplan sur papier à en-tête du journal L’information (1914)

• Usant dès  1914 du pseudonyme de Robert Lambel, il publie le 14 mars 1914 son tout premier article consacré à « la caserne universitaire de la rue d’Ulm ». Deux mois plus tard, dans un registre totalement différent, il récidive avec le récit de «L’inauguration de la ligne Biskra – Touggourt ».

AFFICHE MOBILISATION 1914• Dans ses mémoires, Robert de Beauplan  revient sur son état d’esprit, lorsque la guerre éclate, dans les premiers jours d’août : « Il serait bien faible de dire qu’elle me consterna : elle m’indigna, elle me révolta au plus intime de mon être. Je la fis  néanmoins, contraint et forcé comme  lieutenant d’infanterie de réserve » (16).  Les Annales politiques et littéraires, datées du 16 août 1914,  dans leur rubrique  « Les mobilisés des Arts et des Lettres« , signalent ainsi que  » MM. Robert de Jouvenel et Robert de Beauplan sont partis pour l’Est« . Le journaliste participera à la bataille des frontières, l’une des plus sanglantes de la guerre, dans les toutes premières semaines de la guerre. « La campagne d’Alsace, puis les tranchées de l’Aisne », note-t-il sobrement. En 1915, après avoir contracté une sinusite frontale qui s’est aggravée, il  subit une opération réalisée au Val-de-Grâce. Là, le médecin-chef décide de le mettre “hors cadre » pour un an, ce qui signifie un renvoi provisoire à la vie civile.

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1917: Robert de Beauplan, attaché à l’Etat-major du général Pétain

• Quelques mois plus tard, la guerre s’éternisant, il est rappelé : « Cette fois-ci, j’échappais aux tranchées. Après l’effroyable hécatombe de jeunes normaliens des deux premières années, on cherchait à éloigner du front les survivants de promotions, même moins éprouvées, comme la mienne ». Robert de Beauplan aurait dû rejoindre la VIIIème armée, comme « officier informateur », après avoir suivi un stage au Grand Quartier Général.  Il ne gagnera cependant jamais ce poste, le G.Q.G. ayant jugé plus utile de le garder. Il se retrouve ainsi, en 1917, au service d’information et de presse, attaché à l’état major du général et futur maréchal Pétain. Il y côtoie l’écrivain Henry Bordeaux, promu commandant, ou l’historien et lieutenant Louis Madelin. D’autres affectés sont journalistes, à l’image de Marcel Gounouilhou, directeur de La Petite Gironde, ou de Jean Chapon, son beau-frère. Robert de Jouvenel, Marcel Prévost, Robert Vallery-Radot, François de Tessan et  Jean de Pierrefeu  sont de la partie.

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Le maréchal Pétain, entouré de son état-major

• Avec ce dernier, il est chargé de rédiger deux fois par jour des communiqués officiels. Pour ce faire, il est amené à rencontrer souvent le général Pétain pour lequel il dit avoir éprouvé dès cette époque « un respect et une sympathie dont (il) ne (s’est) jamais départi ». Dans ses mémoires, il affirme avoir été séduit par «  son “humanité”, sa répugnance à verser inutilement le sang, la générosité avec laquelle il traitait l’affaire des mutineries (…) son désir profond, sincère, de voir se terminer la guerre, fût-ce par un arrangement diplomatique ». Dans cette période, il confie s’être réjoui des tentatives faites par Joseph Caillaux, Aristide Briand ou le prince Sixte de Bourbon-Parme pour promouvoir la fin de la guerre, tout autant qu’il affirme avoir été irrité par le « jusqu’au boutisme de Clemenceau » : « C’est assez dire avec quelle joie j’accueillis l’armistice, mais aussi le renouveau d’inquiétude et d’amertume que m’apportèrent les négociateurs du traité de Versailles ». (17)

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Maurice Normand, rédacteur en chef de L’Illustration

• Pendant ces années de guerre, sa proximité avec l’Etat major intéresse aussi L’Illustration, dont son beau-père, Maurice Normand est toujours rédacteur en chef. Il fait donc appel à Robert de Beauplan pour rendre compte régulièrement du déroulement des opérations militaires, semaine après semaine, dans les colonnes de l’hebdomadaire illustré. De 1916 à 1919, on retrouve la signature de Robert Lambel une dizaine de fois au bas de la rubrique « la guerre ». Ce pseudonyme, il le conservera tout au long de sa carrière journalistique. Il est cependant probable que nombre d’autres chroniques sur le même thème, mais non signées, soient de sa main.

• Après la signature de l’armistice, son véritable nom figure de plus en plus fréquemment au bas d’articles  traitant, cette fois-ci,  de l’actualité politique : « Sur la rive droite du Rhin : Notes d’un témoin » (28/12/1918), « L’offensive du 16 avril, d’après M. Paul Painlevé » (25/10/1919), « Raymond Poincaré, conférencier » (5/03/1921).

1027044799• Sa formation littéraire, le conduit aussi à s’intéresser au théâtre ou au cinéma, notamment lorsque l’hebdomadaire de la rue Saint-Georges publie des numéros spéciaux : « La dernière nuit de Don Juan : histoire d’une oeuvre posthume » (5/02/1921), « Une exposition du théâtre romantique » (25/06/1921), « Le tricentenaire de Molière à la Comédie française » (14/01/1922), « Le jubilé de Dante à l’église Saint-Séverin » (30/04/1921) et « Un effort pour la régénération du cinéma : La Roue » dans lequel il salue l’œuvre d’Abel Gance. On notera aussi un « Bilan du spiritisme », inséré dans le numéro du 22 octobre 1921. Politique, théâtre, cinéma, autant de thèmes majeurs qui vont bientôt ponctuer ses écrits pendant plus de deux décennies.  À l’aube des années 1920 et de la quarantaine, Robert de Beauplan tire un trait définitif sur l’enseignement qu’il avait quitté dix ans plus tôt : il sera désormais journaliste à part entière.

©  Texte Jean-Paul PERRIN

► Lire la suite de l’article
II- UN PILIER DE LA RÉDACTION DE L’ILLUSTRATION (1920-1939)

NOTES 1 à 17

 

(1) Sur l’histoire et les origines de la famille Rousseau de Beauplan, on pourra se reporter à l’article consacré à Gaston Rousseau de Beauplan, sur le site Cimetières de Montpellier. On trouvera également, à la suite de cet article, une étude sur l’ascendance et sur  la descendance de Robert de Beauplan, et notamment sur les démêlés de Gaston de Beauplan, père du journaliste, avec son propre père, Arthur de Beauplan.

(2)  Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (mémoires inédits) : Tapuscrit de 335 pages, préfacé par sa fille  Claude Mattli de Beauplan et rédigé au centre pénitentiaire de Saint-Martin de Ré, entre août et octobre 1947. L’exemplaire utilisé nous a été transmis par Mme Solange Bruel, petite- fille de Maurice Normand qui fut rédacteur en chef de l’Illustration, jusqu’à sa mort survenue en 1923. Il était également le beau-père de Robert de Beauplan. Ce document a permis d’approfondir de nombreux points de la vie du journaliste, par rapport à la toute première version de sa biographie qui avait été publiée sur même blog. Peu après son arrivée au pénitencier de l’île de Ré, Robert de Beauplan avait pu récupérer  les pages de son « Journal » qui  avait été déposé lors de la fouille réglementaire, à son arrivée à Poissy. Il s’agissait en fait du brouillon des notes qu’il avait écrites à Fresnes, entre novembre 1945 et février 1946, alors qu’il était en attente de son exécution ou de sa grâce, après sa condamnation à mort. Ce « journal », il avait réussi à en faire sortir une copie qu’il avait mise au net. Pour ce faire, il avait eu recours à un co-détenu en instance de libération. Ce dernier aurait dû le transmettre à l’épouse de Robert de Beauplan ou à sa fille. Une mission dont il ne se sera jamais acquitté. Grâce aux notes qu’il a pu récupérer, Robert de Beauplan a consacré les mois d’août à octobre 1947 à la rédaction de ses « Mémoires », en y ajoutant le récit de sa détention à la centrale de Poissy : « Je me suis abstenu de changer un seul mot de ce que j’avais écrit, il y a un an, dans mes trois mois de tête à tête avec la mort. La qualité essentielle d’un tel document est d’avoir été vécu », écrit-il en préambule. L’ensemble est constitué de  plusieurs cahiers d’écolier qu’il confiera à sa fille, Claude, lors des visites au pénitencier. Outre un retour sur les étapes de sa carrière professorale et journalistique, on y trouve aussi le récit détaillé de sa fuite de Paris en août 1944 et de ses pérégrinations en province pour échapper à la justice, jusqu’en juin 1945. C’est ensuite l’instruction de son affaire, alors qu’il est emprisonné à Fresnes, suivi de sa comparution devant la cour de justice de la Seine, et de  la longue attente d’un condamné à mort. Après la grâce et le séjour à la Centrale de Poissy, le récit s’arrête avec l’arrivée à l’île de Ré en janvier 1947. Il ne semble pas que Robert de Beauplan ait laissé des écrits sur cette dernière période de sa détention. Ces mémoires, qui prennent souvent des allures de plaidoyers pro domo, sont évidemment à manier avec précaution. Ils n’en éclairent pas moins les prises de positions du journaliste au fil de sa carrière. Enfin, ils sont complétés par la préface rédigée par Claude de Beauplan, sa fille, sans doute en vue d’une publication ultérieure qui n’aura finalement  jamais eu lieu.

(3) Acte de naissance de Robert Rousseau  de Beauplan, archives municipales de la ville de Meudon.

(4) Cité dans l’article Gaston Rousseau de Beauplan, sur le site Cimetières de Montpellier (article consulté le 17 août 2019).

(5) Même référence. L’article contient un long développement sur la carrière d’Émilie Ambre et sur la jeunesse mouvementée du père de Robert de Beauplan. Voir également le récit d’Armand Sylvestre qui évoque la fin sans gloire d’Émilie Ambre: Mémoires de fin de siècle (Paris, librairie Ernest Flammarion)

(6) Mention marginale figurant sur l’acte de naissance de Robert de Beauplan (archives municipales de la  ville de Meudon).

(7) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(8) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(9) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité)

(10) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(11) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(12) Sur le collège Sainte-Barbe, on se reportera à l’article d’Annabelle Lebarbé :   Le collège Sainte-Barbe de Paris : des frères Labrouste à Ernest Lheureux . Pour une approche plus brève, on pourra consulter également l’histoire du collège  Saint-Barbe figurant sur le site Wikipedia. En 1998, le collège Sainte-Barbe a fermé définitivement ses portes aux élèves. Ses bâtiments ont été réhabilités et, depuis mars 2009, ils  servent de bibliothèque universitaire.

(13) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité). Les articles publiés par Robert de Beauplan dans Le Matin sont accessibles sur le site BnF Gallica (collections de presse numérisée).

(14) On pourra consulter leurs biographies, à la suite de cet article. Tous les deux ont connu des parcours assez exceptionnels, « en rupture » avec le milieu familial  et l’idéologie. Dans les années 1930, Claude de Beauplan embrassera une carrière de mannequin et de modèle chez le couturier Jean Patou. Elle  épousera un couturier de renom, Joe Mattli, après avoir fait partie des Forces françaises libres à Londres… Pendant que son père versait dans la Collaboration. Quant à Cyrille de Beauplan, en rupture totale avec son père, il militera au sein de l’extrême gauche révolutionnaire, après guerre.

(15) Mention marginale figurant sur son acte de naissance (archives municipales de Meudon). Dans la préface de L’aventure commence à 60 ans, Claude de Beauplan écrit à propos de ce divorce : « Ma mère était divorcée de mon père depuis une vingtaine d’années, Dieu sait pourquoi d’ailleurs, car ils s’adoraient et ne passaient pas une journée sans se voir ». Au moment de la condamnation à mort de Robert de Beauplan, elle ajoute :  « Ma mère a été d’un courage et d’un dévouement extraordinaire pendant cette période tragique et c’est certainement grâce à elle que mon père a pu accepter dignement ses terribles épreuves ». Marsa de Beauplan  est décédée à Londres, où résidait sa fille, au début de 1947, peu après le transfert de son ex-époux au pénitencier de l’île de ré. Quant à sa seconde épouse, Marguerite Charlotte Ernestine Debouzée, il ne nous a pas été possible de retrouver sa trace après 1945.

(16) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

(17) Robert de Beauplan : L’aventure commence à 60 ans (ouvrage cité).

• POINTS DE REPÈRE…

12 février 1882 : Naissance à Meudon, « de mère non dénommée ».

1903 : Agrégé de Lettres et début d’une carrière professorale.

1910 : Premiers articles dans Le Matin.

1912 (6 novembre) : Mariage avec Marsa Roustan

1914 : Premiers articles dans L’Illustration.

1917 : Attaché à l’Etat-major du futur maréchal Pétain.

1919-1921 : Rédacteur en chef au journal L’Eclair puis à La Liberté.

1923 : Succède à Gaston Sorbets comme critique dramatique à L’Illustration.

1925 (7 mars) : Chevalier de la légion d’honneur (Son dossier à la chancellerie  n’est pas communicable).

1935 (9 novembre): Divorce et se remarie avec Charlotte Debouzée.

1923-1942 : Collabore au magazine L’Illustration et à son supplément La petite Illustration.

1942-1944 : Editorialiste au journal Le Matin et à Radio Paris.

1944 (18 août) : Quitte la capitale  et se cache dans la Sarthe.

1945 (29 juin) : Arrestation à Juigné (Sarthe) et internement à la prison de Fresnes.

1945 (27-28 novembre) : Procès devant la Cour de justice de la Seine, à Paris,  et condamnation à mort.

23 février 1946 – 3 janvier 1947 : Grâce présidentielle et commutation de la peine de mort en réclusion à perpétuité. Internement à la centrale de Poissy.

1947 (3 janvier) : Transfert avec d’autres « prisonniers âgés » au pénitencier de l’île de Ré, à Saint-Martin-en-Ré.

1951 : Transfert au centre pénitentiaire de la Châtaigneraie, à la Celle-Saint-Cloud.

1951 (Décembre): Décision de grâce médicale et transfert à l’hôpital de Versailles.

1951 (22 décembre) : Décès de Robert de Beauplan à l’hôpital de  Versailles.

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